Bilan

Le numérique investit la mode

Des Google Glass version EPFL aux habits connectés issus du CSEM, des start-up suisses surfent sur la vague des «wearable» technologies. Des objets qui se doivent d’être«fashionables».
  • L’entreprise zurichoise SenseCore a créé des maillots équipés de senseurs très utiles pour les coachs. Crédits: Dr
  • Le capteur de la vaudoise Tabrasco donne la fréquence cardiaque des tireurs à l’arc. Crédits: Dr
  • Le bracelet UP de Jawbone, dessiné par Yves Béhar, est un grand succès commercial. Crédits: Dr
  • Mickaël Guillaumée, Eric Tremblay et Christophe Moser, de Composyt Light Labs. Les trois inventeurs ont fondu la technologie de réalité augmentée des Google Glass dans n’importe quelles lunettes. Crédits: Dr
  • Composyt Light Labs a fondu la technologie de réalité augmentée des Google Glass dans n’importe quelles lunettes. Crédits: Dr
  • CrossBow, la montre suisse mécanique et connectée

    Dotée d’un mouvement automatique, la montre développée par l’entreprise genevoise Hyetis est un concentré de technologies. Intégrant un processeur de 1,2 GHz codéveloppé avec un géant de l’electronique et une foultitude de capteurs ainsi que deux caméras, la montre CrossBow, qui se connecte à tout type de smartphone, sera livrée à partir du 21 février.

  • La bague iGeak sécurise les smartphones

    Le fabricant chinois iGeak a créé une bague équipée d’une puce sans contact qui permet d’une part de sécuriser sa navigation sur son smartphone et d’autre part de transmettre d’un simple contact du doigt des informations (adresses, photos, profils Facebook) sur un autre smartphone.

  • Le bracelet Myo remplace le tactile par les gestes

    Le bracelet Myo, lancé par la start-up canadienne Thalmic Labs, permet de contrôler par les gestes son PC ou sa tablette à la manière d’une Kinect mais sans caméra. Equipé de huit capteurs de mouvements musculaires, d’un accéléromètre et d’un gyroscope, ce bracelet qui se porte à mi-bras se connecte via Bluetooth à n’importe quel objet électronique.

  • Des GlassUp moins intrusives que les Google Glass

    Derrière les lunettes connectées hypermédiatisées de Google et de ses concurrentes annoncées (Microsoft, Samsung, Baidu), diverses start-up lancent des modèles. Elles se différencient soit en éliminant la caméra qui filme tout (et donc les polémiques sur le respect de la vie privée qui entourent les Google Glass), dans le cas de l’italienne GlassUp, soit en améliorant le design jusqu’à faire disparaître l’écran dans le cas de l’espagnole Ion Glasses.

  • Les robes de Stretchable Circuits éclairent en fonction de l’humeur

    Spin-off de l’Université de Berlin et de l’Institut Fraunhofer, Stretchable Circuits a développé des circuits électroniques ultrafins et souples qui s’intègrent à n’importe quel textile. En collaboration avec Novanex et d’autres créateurs comme Moon Berlin, ces circuits ont été augmentés par des lampes leds et des cristaux Swarovski. Ces derniers éclairent robes et chemisiers mais aussi modulent cette lumière en fonction des mouvements – de danse, par exemple – de l’environnement. Voire, dans le futur, des émotions ressenties par celles qui les portent.

Un tsunami technologique va déferler en 2014: le «wearable computing». L’année 2013 a multiplié les signes avant-coureurs de ce raz-de-marée, des lunettes connectées de Google présentées en mars dernier aux montres connectées Galaxy Gear rendues publiques par Samsung à Berlin en septembre. Après s’être glissé dans nos poches via le smartphone ou nos voitures via le GPS, l’ordinateur veut nous habiller. De pied en cap.

Jamais en retard quand il s’agit de marketing, le Consumer Electronic Show de Las Vegas a organisé, début janvier, son premier défilé de mode connectée: le FashionWare.

Un choix moins léger qu’il n’y paraît dans la mesure où c’est bien la mode plus que la technologie qui arbitrera le succès des élégances numériques à venir. L’expérience d’un pionnier de ces technologies, le designer suisse et chief creative officer de Jawbone, Yves Béhar, l’illustre parfaitement.

Auteur du premier et seul grand succès commercial dans le «wearable» à ce jour – le bracelet UP de Jawbone – le designer établi à San Francisco constate cette tendance au travers des projets qui sont confiés à son studio FuseProject.

«Il y a longtemps que ces technologies sont mises au point en laboratoire. En 1999, quand je suis arrivé en Californie, j’ai moi-même travaillé sur un projet de chaussure connectée. Sans suite. Mais depuis deux ans et demi, on assiste à une explosion des projets autour de ces technologies qui participent plus globalement à «l’internet of things» (l’interconnexion numérique de tous les objets qui nous entourent, ndlr). Je suis moi-même surpris par le désir d’adoption des consommateurs. Ils veulent désormais prendre les meilleures décisions pour leur santé, leur style de vie ou leur environnement. Pour cela, ils ont besoin de données.»

Selon Yves Béhar, cette fonction de «quantified self» - mesurer soi-même son pouls ou ses cycles du sommeil – est au cœur du succès du bracelet de Jawbone. Les fonctions technologiques de ces nouveaux objets «wearables» sont ainsi le principal moteur de la croissance que prévoient les études de marché rassemblées récemment dans un rapport d’Alp ICT.

En juin dernier, Jawbone a ainsi racheté Nutrivise, la start-up créée par la fille de Daniel Borel, Laura, afin d’ajouter une fonction régime alimentaire à ses futurs bracelets.

Pourtant, dès que l’on parle d’objets ou d’accessoires qui se portent, les fonctionnalités ne suffisent pas. Nos vêtements, nos montres ou nos bijoux sont statutaires. Ils expriment notre identité. Cela signifie qu’ils doivent être esthétiques, en tout cas au sens où l’entend Jonathan Ive, le chef designer d’Apple pour qui «la beauté est l’expression claire de la fonction».

Dans ces conditions, il est étrange que les spécialistes de l’esthétique - dont l’équivalent économique est le secteur du luxe - ne se précipitent pas sur ce créneau. Est-ce parce que, comme le souligne Yves Béhar, «il faut être une start-up pour comprendre ce qui se prépare sans le poids du passé»? Ne pas avoir peur de lâcher la proie de la tradition pour une ombre high-tech, autrement dit…

Des Persol intelligentes
 

C’est en tout cas comme cela que les choses se passent en Suisse aujourd’hui. A l’exception notable de Tag Heuer, les horlogers qui se lancent dans la montre connectée sont des nouveaux venus comme la genevoise Hyetis ou la zurichoise Limmex.

L’horlogerie suisse n’a guère eu besoin du numérique pour avoir du succès ces dernières années. C’est donc plutôt dans des domaines moins encombrés que celui des smartwatch que se développent les projets les plus prometteurs actuellement.

Parmi ceux-ci, celui de Composyt Light Labs est sans doute le plus spectaculaire. Cette start-up tout juste créée est issue du laboratoire de photonique optique de l’EPFL. Elle a eu l’excellente idée d’associer le projecteur laser ultra miniaturisé d’un autre spin-off de l’EPFL, Lemoptix, pour projeter des images ou des informations sur un verre traité avec un film holographique.

Contrairement aux Google Glass dont l’écran miniature est placé sur le côté des lunettes, ce dispositif permet d’augmenter la réalité avec des informations – les flèches d’un itinéraire ou le profil Facebook d’une personne, par exemple – en surimpression, sans tordre la vision.

«L’autre avantage, explique Eric Tremblay, l’un des cofondateurs de Composyt, «est qu’au lieu d’avoir à développer des lunettes spéciales cette technologie peut être intégrée dans des lunettes classiques». En d’autres termes, Composyt espère vendre sa technologie sous licence à Persol, Ray-Ban et autre Oakley de ce monde.

Ce seront ensuite à ces derniers de rendre ces «smart glass» désirables. Si l’on en juge par l’association de la créatrice Diane von Fürstenberg avec Google pour un défilé de Glass lors de la dernière Fashion Week de New York, eux n’hésiteront pas à jouer la carte mode pour populariser la réalité augmentée.

Le futur maillot de Messi
 

L’autre piste suivie par SenseCore, une entreprise zurichoise qui vient d’entrer en phase commerciale, c’est le sport. Et quitte à taper un grand coup, pourquoi ne pas commencer directement par les clubs de foot de la Champions League? L’entreprise négocie actuellement avec certains des plus prestigieux.

Venus du médical, ses senseurs intégrés à des maillots mesurent, en effet, une batterie de caractéristiques physiologiques qui seront particulièrement utiles pour les préparateurs physiques et les coaches. Verra-t-on bientôt l’entraîneur du Barça remplacer Messi avant qu’il ne soit cuit parce que le maillot de SenseCore l’aura averti que son rythme respiratoire annonce une baisse de performance?

Dans un laboratoire du CSEM de Neuchâtel encombré de vélos, de tapis roulants et d’électrocardiogrammes, Mattia Bertschi et Marc Correvon sourient de la suggestion. Leurs travaux ont commencé il y a dix ans dans le cadre d’un projet de l’Agence spatiale européenne destiné au suivi de l’état de santé des astronautes.

Ils ont mis au point deux électrodes qui se placent sur la poitrine au niveau du cœur et des poumons. Là, elles mesurent la température du corps, le rythme cardiaque et celui de la respiration avec un niveau de qualité médicale.

Ces électrodes sont passées progressivement d’un dispositif câblé à un sans-fil et à une autonomie portée à 40  heures. Soit un concentré de savoir-faire suisse en microtechnique, tant dans le domaine de la miniaturisation des capteurs et des antennes que de celui de la faible consommation électrique.

En outre, il a fallu trouver des astuces pour que ces électrodes ne nécessitent pas de gel (contrairement à celles utilisées en médecine). Et ils ont développé des algorithmes afin d’effectuer des mesures indirectes, comme la consommation de calories ou le taux d’oxygénation du sang.

Un premier transfert de ces technologies a eu lieu avec l’entreprise espagnole Weartech qui a intégré le dispositif de mesure du rythme cardiaque dans son smart T-shirt Gow. Puis ce fut au tour de SenseCore d’adopter les deux électrodes pour créer toute une gamme d’habits pour des sports aussi différents que le cyclisme, le rugby ou même la natation.

«A l’origine, nous pensions utiliser des textiles intelligents mais nous nous sommes rendu compte qu’ils résistent mal à l’usure», explique Alexandros Giannakis, le fondateur de SenseCore. Avec leurs 30  grammes et l’absence de fil, les électrodes du CSEM peuvent être intégrées dans n’importe quels vêtements.

Après des tests avec les pilotes de l’écurie McLaren en formule 1, SenseCore poursuit sa stratégie en quelque sorte haut de gamme en nouant des partenariats avec les grands clubs de foot. Son espoir: que les joueurs soient ensuite prescripteurs. C’est moins facile qu’il n’y paraît. D’une part, les stars du foot ne portent rien qui ne soit pas dûment validé par des contrats. Et ces derniers sont à la portée des grandes marques horlogères mais pas des start-up.

D’autre part, on ignore comment un Messi ou un Ibrahimovic réagiront s’ils doivent quitter le terrain parce que la tablette du coach signale une baisse de performance? «Pour le moment, ce sera surtout utilisé à l’entraînement», précise Alexandros Giannakis.

Des chevaux connectés
 

L’identification de ces difficultés a conduit une autre jeune entreprise suisse de «wearable computing» à s’intéresser à un sport particulier: l’équitation. Au Technopark d’Yverdon, Tabrasco a commencé par développer un capteur original de la fréquence cardiaque pour les tireurs à l’arc.

Construit sur une technologie développée par la Haute Ecole d’ingénieurs d’Yverdon, ce dispositif mesure, grâce à une lumière infrarouge et à une caméra, le pouls dans les vaisseaux sanguins en éliminant les bruits de fond liés aux mouvements des sportifs.

L’entreprise a ensuite encapsulé cette technologie, ainsi que d’autres capteurs tels que d’humidité de la peau ou de température, dans un bijou baptisé Scarab, en référence aux amulettes qui ornaient le thorax des anciens Egyptiens.

Au-delà de la prouesse technique, Xavier Veuthey, le directeur de l’entreprise, explique que «le défi n’est pas tant de prendre ces mesures que de les rendre intéressantes pour l’utilisateur». Mais l’environnement concurrentiel se durcit rapidement si l’on en juge par le nombre de projets de «wearable computing» qui se présentent sur les plateformes de crowdfunding.

Tabrasco a donc choisi de se concentrer sur l’équitation parce que les cavaliers sont d’abord à l’affût d’informations sur l’état physiologique de leurs chevaux.

Les cavaliers adopteront-ils ensuite pour eux-mêmes un dispositif comparable? Pour les convaincre comme d’autres clients, Tabrasco mise en tout cas sur le design et la mode. L’entreprise a fait appel à de grands designers horlogers afin que son Scarab ait plus l’air d’un bijou que d’un gadget électronique.

Le «wearable computing» efface ainsi les frontières entre les industries électroniques et celles de la mode. Comme le prouve le cas d’Apple, qui vient de recruter coup sur coup un directeur d’Yves Saint Laurent et la directrice de Burberry, ou celui du groupe de luxe Kering (ex-PPR), l’un des premiers investisseurs de Jawbone.

L’esthétique et le statut convaincront-ils pour autant les consommateurs d’adopter les fonctions de ces objets «wearables»? Seule certitude immédiate: le cours des people du sport et de la mode va flamber.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

Du même auteur:

«Le prochain président relèvera les impôts»
Dubaï défie la crise financière. Jusqu'à quand'

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."