Bilan

Le jour où mon mobile s’est converti en portefeuille

Pendant que les géants des télécommunications et de la banque n’en finissent pas de se mettre d’accord sur un mode de paiement par téléphone portable, des start-up suisses et américaines foncent pour prendre une part du plus grand gâteau du monde.

A écouter les opérateurs téléphoniques, les Helvètes ne sont pas prêts de dégainer leur téléphone portable pour payer un ticket de bus, s’acheter un Coca dans un distributeur ou tout autre article dans un magasin en ville ou en ligne: «Swisscom ne souhaite pas se prononcer», indique-t-on du côté de l’opérateur national. Même son de cloche chez Orange, qui ajoute que «le marché suisse n’est pas mûr». Vraiment?

Analyste des technologies de paiements chez Datamonitor, Gilles Ubaghs rappelle que «les gens tendent à être conservateurs dès qu’il s’agit des moyens de paiement». Certes, mais il doit y avoir un tropisme helvétique dans ce domaine. Si Orange retient ses plans ici, il passe à l’offensive ailleurs. Sa filiale britannique annonce le lancement du paiement mobile dès l’été prochain en Grande-Bretagne et un déploiement dans 9 grandes villes françaises d’ici à la fin de l’année.

 

Facturation Démonstration d’un achat effectué par l’intermédiaire d’un mobile.

 

Une innovation institutionnelle

Passons sur le fait que 10% des paiements au détail se font déjà via le mobile en Corée du Sud ou au Japon. Faisons comme si les annonces dans ce domaine ne s’étaient pas multipliées depuis début 2011. Amazon et iTune vont proposer le paiement mobile. Google et Microsoft l’incluent dans leur nouveau système d’exploitation (Android et CE). Samsung et Nokia sortent les premiers téléphones pré-équipés. Et c’est sans doute aussi par hasard que MasterCard a signé un accord avec Gemalto pour inclure la fonctionnalité des paiements mobiles dans les cartes SIM. Enfin, Visa devait avoir la berlue en dépensant plus de 2 milliards de dollars pour racheter des services de paiement en ligne avant d’annoncer vouloir se servir des Jeux olympiques de Londres (lire l’encadré) pour promouvoir la transformation du portable en porte-monnaie… Les Suisses, eux, peuvent attendre. Longtemps?

Non. En fait, depuis deux mois, ils peuvent déjà régler leurs achats avec un mobile sur une poignée de sites d’e-commerce. Derrière ce premier développement, on trouve Mobino. Une petite start-up genevoise qui a été créée l’été dernier par Jean-François Groff, un authentique vétéran du World Wide Web. Cet ingénieur télécom avait été détaché pendant son service militaire au CERN par l’armée française et il a fait partie de la minuscule équipe qui y inventa le Web autour de Tim Berners-Lee. Mobino s’est lancée à l’assaut du marché des paiements mobiles en combinant quelques innovations technologiques à une grosse innovation institutionnelle: le Single Euro Payment Area (ou SEPA). Depuis novembre 2010, le Conseil européen des paiements, dont la Suisse est partie prenante au même titre que les pays de la zone euro, a unifié tout l’espace de paiement en Europe. Grâce à cela et grâce à un accord avec PostFinance, qui sert de passerelle vers le système bancaire, les utilisateurs de Mobino transforment leur mobile en moyen d’authentification. Leurs paiements sont ensuite effectués par prélèvements bancaires, indépendamment des opérateurs téléphoniques et des cartes de crédit (et donc sans leurs surtaxes et commissions).

Concrètement, le marchand appelle le numéro non surtaxé de Mobino qui lui fournit un code facture à cinq chiffres. Puis l’acheteur appelle à son tour Mobino et entre ce numéro de facture et son code PIN. Préalablement, marchands et acheteurs ont dû enregistrer une fois pour toutes leurs informations bancaires. «Outre le code PIN, la sécurité du système est assurée par celle du GSM qui n’a jamais été craquée», précise Jean-François Groff. Il reste naturellement à Mobino de convaincre en masse marchands et acheteurs. L’entreprise qui emploie cinq personnes entre Zurich et Genève cherche d’ailleurs à lever 3 millions de francs pour accélérer ce développement car, même si son système ne nécessitant ni hardware ni nouveau téléphone est astucieux, elle n’est pas la seule à convoiter le gigantesque gâteau des paiements des ventes au détail.

 

Application Squareup a lancé un minilecteur de cartes magnétiques qui se branche sur la prise audio d’un smartphone.

Cash is king?

En Europe, les règlements en cash représentaient 338 milliards d’euros en 2008, soit 78% du total des ventes de détail. En extrapolant la croissance de 6,2% par an des paiements non cash de la dernière décennie, cette proportion est estimée diminuer à 63% d’ici à 2014, par le Retail Banking Research. Et même à 53%, si les paiements mobiles décollent. Mais ces derniers visent aussi d’autres marchés comme les achats en ligne pour ceux qui ne tiennent pas à mettre leur numéro de carte de crédit sur Internet, les prépaiements (un chargement limité sur le téléphone des enfants) et même les paiements de personne à personne. N’importe qui pourra, en effet, créditer un règlement via son téléphone.

Ces perspectives ont réveillé les multinationales. Développée par Philips dès 2004, la technologie NFC (Near Field Communication) qui permet des paiements sans contact avec un téléphone équipé d’une puce dédiée est en train d’être ressuscitée par les géants du secteur. Une foule de start-up (w-HA, PayByPhone, Lemon Way, Absolu, Paydoo, sans oublier le spécialiste des paiements sur Internet PayPal) est aussi dans les starting-blocks. Tous ont en tête la dernière «success story» de la Silicon Valley. Là, Jack Dorsey, cofondateur de Twitter, a lancé Squareup, un minilecteur de cartes magnétiques qui se branche sur la prise audio d’un smartphone. En six mois, cette application, qui ramène les commissions sur les paiements à 2,75% contre jusqu’à 4% pour les cartes de crédit, a séduit des centaines de milliers d’usagers. Les commissions de Mobino n’étant que de 2% et la sécurité de son système semblant moins aléatoire que celle de Squareup (il n’y a pas de lecteurs), les Suisses n’auront pas à attendre autant que le suggèrent Swisscom ou Orange pour payer avec leur portable.

 

 

Opportunité

«Le futur de l’argent est mobile» Guido Mangiagalli, chef du mobile chez Visa Europe, explique la stratégie de l’entreprise dans les paiements par portables.

Visa vient d’annoncer le lancement commercial des paiements mobiles pour les JO de Londres alors que la technologie existe depuis longtemps. Pourquoi ce retard? Il y avait un problème de standardisation. Les acteurs avaient des visions différentes qui ont retardé ce lancement. L’industrie est maintenant parvenue à un accord. Avec Samsung, nous allons utiliser la fenêtre des JO comme catalyseur de ces technologies. Le désaccord portait-il sur le partage des revenus? Le modèle de partage des revenus sur les paiements eux-mêmes ne va pas changer par rapport à celui des transactions par cartes. Par contre, le paiement sans contact se faisant grâce à une puce dans les téléphones et la carte SIM, les opérateurs vont pouvoir ajouter de nombreux services à valeur ajoutée comme les tickets. On entend beaucoup dire que le public n’est pas prêt. Qu’en pensez-vous? Les essais pilotes ont démontré de manière récurrente que les consommateurs adorent ce nouveau mode de paiement. Ils apprécient de recevoir directement leurs reçus électroniquement ou d’utiliser sans contact leur abonnement de transports publics.

Quel est le marché des paiements mobiles? Les transactions en cash pour les petits montants restent significatives et les paiements mobiles ont vocation à en remplacer une partie. De même, les paiements de personne à personne représentent une énorme opportunité. Pour en prendre la mesure, songez qu’il y a 8 millions de points de vente équipés par Visa en Europe et qu’il y a, en parallèle, 400 millions de téléphones portables.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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