Bilan

Le jour où la créativité sera reine

Et si on remplaçait le mot innovation par créativité? Une voie nouvelle qui obligerait à transformer l’organisation du travail mais permettrait aux entreprises de devenir des usines à idées.
  • «La création d’Adam», Michel Ange, vers 1511.

    Crédits: Pierre Abensur
  • Blaise Goetschin: «La plupart des travailleurs aspirent à une activité créatrice.»

    Crédits: Dr

L’association des concepts «entreprises» et «innovation» prend sa source dans les premières études de management, aux Etats-Unis, dans les années 1960. Il s’en est suivi une formidable expansion des services et des produits sur une grande partie de la planète. Il n’est pourtant pas rare qu’un discours de politique économique, qu’une étude de «cabinet international» ou que les chroniqueurs spécialisés reprochent aux dirigeants de sociétés leur manque de dynamisme ou leur somnolence en matière d’innovation.

Inutile pourtant de marteler l’esprit des chefs d’entreprise avec le catalogue des vertus de l’innovation. Tous ceux avec lesquels la BCGE collabore au quotidien ou avec lesquels elle échange sur les thèmes stratégiques sont des esprits intrinsèquement innovants. Ils identifient avec la plus grande attention l’évolution de la demande de leurs clients et dosent le paramètre de l’innovation pour répondre, en temps et qualité, avec la plus grande précision à celle-ci.

Si la culture de l’innovation est ainsi fonctionnellement enracinée dans les entreprises suisses, il est vrai que leurs chefs sont décidés à la densifier et à multiplier ses effets bénéfiques.

Or, l’innovation, si impérative et plébiscitée qu’elle soit, ne se décrète pas par la hiérarchie et ne s’obtient ni par le bourreau ni par le chasseur de primes. L’innovation est timide et rare, elle fuit la critique et a horreur du cynisme. Penser l’innovation est plutôt fruit d’un désordre quelque peu euphorique et d’une «légèreté de l’être». Alors que, plus tard, l’implanter nécessitera de grands moyens,de la méthode et du réalisme.

Sa genèse implique ainsi une mobilisation exceptionnelle de volonté dans tous les compartiments de l’entreprise. Comment entraîner un tel élan, un tel enthousiasme, alors que les méthodes conventionnelles de gestion sont souvent impuissantes sur ce terrain?

Une voie nouvelle pourrait se faire jour. Elle passe par une évolution sémantique: remplacer le terme d’innovation par créativité. Un mot pour un autre? Pas tout à fait. Lors du dernier Forum de Davos, un intervenant cherchait à cerner dans quelles conditions ou activités un chef d’entreprise ou un collaborateur percevait un sentiment authentique de «bonheur» au travail.

Après avoir démystifié les grands classiques de la «joie professionnelle»; - argent, pouvoir, considération, - ce panéliste en vint à un accomplissement bien particulier: celui de créer. Créer un produit, une publicité, une nouvelle forme d’organisation de l’entreprise... Pour cet intervenant, la plupart des travailleurs, quels que soient leur rang ou leur spécialité, aspirent à une activité créatrice, par opposition à une tâche répétitive, inamovible et formalisée.

Une analogie peut même être esquissée au plan philosophique avec un dieu qui, précisément, créa le monde. L’homme serait, dans cette «Weltanschauung», un être essentiellement destiné à créer, il ne se «sentirait exister et avoir un sens» que dans cette forme d’activité, les autres le lassant rapidement. Se prononcer sur le fond théologique de la question est affaire de conviction personnelle. 

Des répercussions majeures

Mais, transposée sur le terrain de l’entreprise, cette hypothèse, si on l’admet, même en partie, peut avoir des répercussions majeures sur l’organisation du travail. Elle impose une délégation substantielle des pouvoirs, elle dicte la modularisation de l’entreprise en équipes responsables et elle promeut une culture de la performance qui s’inspire plus des grandes émulations artistiques (Salieri contre Mozart, clunisiens contre cisterciens, par exemple) ou scientifiques (conquête spatiale au XXe siècle entre Russes et Américains) que du contrôle centralisé de gestion. 

Transformer l’organisation du travail pour offrir le plus de lieux et de moments favorables à la créativité exige de modifier de nombreux processus et organigrammes. Des entreprises, plutôt industrielles, en Allemagne et en Suisse, ont mis en place le «management des idées» selon un concept qui s’est développé depuis les années 1970. Il s’agit de mettre en œuvre un système d’incitation, de mesure et de documentation de la génération d’idées dans l’entreprise.

De plus, affirmer la créativité va impliquer une politique de recrutement qui se focalisera sur un certain type de talents. Les personnalités avec un haut degré de sincérité, une très grande énergie dès lors qu’un chantier de création les intégrera seront favorisées. Tout le contraire du mandarinat ou de l’équilibrisme politique qui sont attirés par les confortables strates intermédiaires des grandes structures. 

Le corps des créatifs d’une entreprise rassemblera des caractères très volontaires et portés sur le «make it happen». Des enragés qui résisteront à la tentation de l’abandon lorsqu’il y aura les premiers échecs. Des êtres à sang-froid qui sauront maîtriser les risques générés par la nouveauté. Comme l’a écrit un ancien dirigeant de Credit Suisse: «Les faibles ont des doutes avant de décider, les forts après...» L’agent créateur au sein de l’entreprise serait donc l’exact contraire de son stéréotype de doux rêveur... Espérons que les vocations seront légion, car il n’y a pas de substitut connu à la créativité. 

* CEO de la Banque Cantonale de Genève

Blaise Goetschin*

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