Bilan

Le Japon mise sur des robots pour soigner les seniors

Face au vieillissement de la population et à la pénurie de personnel soignant, la solution séduit de plus en plus d’établissements. Y compris en Suisse.
  • Le robot thérapeutique japonais Paro produit un effet appaisant sur les personnes âgées.

    Crédits: Reuters
  • Palro incite les seniors à communiquer et à faire des exercices.

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  • Exosquelette HAL d’aide à la marche: le déambulateur du futur.

    Crédits: Dr

«Je l’aime tellement que je le salue tous les matins à mon arrivée et lui dis au revoir tous les soirs avant de rentrer chez moi. Je le considère comme un ami», confiait récemment avec un sourire Shizuko Namekawa, une Japonaise de 86 ans. Cet ami, ce n’est pas une personne mais un robot humanoïde dénommé Palro et fabriqué par Fujisoft.

Avec lui, le courant a bien passé tout de suite, raconte Shizuko Namekawa, qui a fait sa connaissance dans le home Fuyouen situé à une cinquantaine de kilomètres au sud de Tokyo. «Chez moi, il n’y a personne à qui parler. J’ai trouvé Palro tout de suite très charmant. J’ai eu envie de le prendre dans mes bras, voire de lui faire un bisou», dit-elle presque un peu gênée.

Pour l’octogénaire, Palro est davantage qu’un simple robot. «Chaque fois que je lui parle, il me stimule intellectuellement car il sait davantage de choses que moi. Quand je rentre à la maison, j’ai envie d’étudier. J’aimerais bien l’avoir à la maison, mais il est beaucoup trop cher», estime-t-elle.

Fondé en 1968, Fuyouen est pionnier dans la robotique des soins aux personnes âgées, un secteur en pleine expansion au Japon. La demande répond à la réalité démographique de l’archipel. Ce dernier doit faire face à la fois au vieillissement de la population le plus marqué au niveau mondial et au manque de personnel soignant.

Selon les statistiques du gouvernement japonais, la proportion des plus de 65 ans passera à 40,5% en 2055, contre 23,1% en 2010. Plus de deux millions d’employés devraient être recrutés pour s’en occuper, soit 50% de plus qu’il y a cinq ans. Le Japon, qui limite au maximum la main-d’œuvre étrangère, fait donc face à un immense défi. 

Projet pilote

La préfecture de Kanagawa a ainsi décidé, dès 2012, de subventionner le projet pilote de Fuyouen. Elle prend à sa charge les frais de location des robots de cet établissement qui emploie au total 200 collaborateurs. «Sur 170 patients, une cinquantaine interagissent aujourd’hui de manière volontaire avec les robots. Il n’y a pas eu de temps d’adaptation. Les patients les ont généralement bien acceptés et considèrent étonnamment Palro comme un enfant», souligne Akira Kobayashi, manager de Fuyouen.

Le fonctionnement de ce robot n’a toutefois pas été optimal au départ. «Il reconnaissait davantage les voix masculines que féminines. Du coup, les femmes se sont senties peu aimées. Nous en avons aussitôt parlé à son fabricant, qui a rectifié le tir», témoigne-t-il. 

Lors d’une séance, une trentaine de pensionnaires sont assis devant Palro. Capable d’apprendre grâce à sa connexion à internet, il pose des questions auxquelles les seniors répondent. Les applaudissements sont nourris lorsqu’il affirme que la réponse est correcte. Après ce quizz, le robot demande aux seniors de lever les bras, de faire des exercices de gymnastique. Les seniors s’exécutent, avec le sourire.

Après trois ans d’expérience, le manager de Fuyouen a observé davantage de sourires chez les seniors grâce à Palro et à Paro – une peluche ressemblant à un phoque. «Lorsque les seniors sont énervés, Paro parvient à les calmer. Il a donc une fonction thérapeutique. Toutefois, ils ne sont pas indispensables car ils ne peuvent pas remplacer les employés. Ils n’ont ni cœur ni âme», tempère-t-il.

Autre gros bémol, selon le responsable: ces deux robots sont encore trop chers. Au Japon, seul pays où il est commercialisé, Palro coûte 235 francs par mois en location. A l’achat, 5200 francs, auxquels il faut ajouter 235 francs par an pour les mises à jour. De son côté, Paro coûte près de 5000 francs en Europe, un peu moins au Japon.

Pour Akira Kobayashi, les robots d’assistance à la communication ne sont toutefois pas les plus prometteurs. Il voit plus de potentiel dans le secteur médical. Exemple: l’exosquelette HAL (Hybrid Assistive Limb), fabriqué par Cyberdyne, un robot d’assistance à la marche.

«Il permet à des handicapés de remarcher. Nous utilisons une autre version de HAL, qui aide le personnel soignant à transférer plus facilement des patients d’un lit à une chaise, ainsi qu’un produit concurrent commercialisé par Innophys. Ces robots permettent d’éviter les problèmes de dos. Ils sont considérés par le gouvernement japonais comme un secteur d’avenir», souligne-t-il.

«Révolution industrielle»

En juin 2014, la stratégie de revitalisation du Japon évoquait «une nouvelle révolution industrielle menée par les robots» tout en mentionnant l’usage dans le secteur médical et des services aux personnes âgées. Selon les statistiques publiées l’an dernier par le Ministère de l’économie, du commerce et de l’industrie, le marché domestique des robots d’assistance devrait peser plus de 3 milliards de francs en 2025, contre à peine 150 millions en 2015, répartis entre une vingtaine de fabricants japonais.

Pour favoriser ce secteur, le Japon a mis en place un plan de subventions sur cinq ans qui a démarré en 2013. En trois ans, près de 60 millions ont été investis dans une cinquantaine de projets novateurs. Entre la moitié et les deux tiers des coûts de développement du produit sont subventionnés par l’Etat.

«La majorité des entreprises devront montrer cette année déjà des résultats sur le développement de leurs projets. Nous estimons toutefois que la moitié de celles qui ont bénéficié de ce plan devront renoncer à leurs produits en raison de la fin des subventions. Le ratio entre coûts, sécurité et bénéfices pour les patients est un challenge complexe à relever», avance Yushio Matsumoto, chef de recherche en robotique auprès de l’Institut national de science industrielle avancée et de technologie (AIST). 

Les estimations du gouvernement sur la taille du marché des robots d’assistance, Masahiko Hashimoto, chef de projet au sein du Mitsubishi Research Institute, les prend avec des pincettes. Selon lui, il est difficile d’estimer sa grandeur car il est encore trop petit. «La majorité des entreprises nippones qui développent les robots d’assistance sont encore à un stade embryonnaire. Le marché pourrait certes être multiplié par cent durant les dix prochaines années, mais le challenge actuel est de trouver un équilibre entre les services fournis par le personnel soignant et ceux qui pourraient être assurés par des robots», explique-t-il.

Obstacle majeur: le prix

Malgré le boom de la demande, deux obstacles majeurs empêchent un développement rapide sur l’archipel, selon l’expert. Outre le prix élevé, le second obstacle est structurel. «Les établissements doivent avoir un minimum de patients auxquels ils doivent fournir des soins pour pouvoir obtenir des subventions de l’Etat. La grande majorité des établissements n’a pas assez de moyens pour investir dans des robots. Or, si la demande reste faible, les entreprises ne consentiront pas à faire des gros investissements dans la recherche et le développement de nouveaux produits, et le marché stagnera», souligne Masahiko Hashimoto.

Selon lui, «la clé de la croissance viendra de la capacité des entreprises à commercialiser des produits à grande échelle et de faire évoluer l’industrie vers un véritable marché. Je reste optimiste car les entreprises sont conscientes de leurs problèmes. Déjà commercialisés, Paro et Palro démontrent le potentiel des robots d’assistance à la communication, ce qui constitue un signal positif pour l’avenir de l’industrie. De plus, le fait qu’un aussi grand groupe que Softbank mise avec son robot Pepper sur les logiciels pour offrir des soins constitue un autre signal important», relève-t-il.

«C’est le rapport entre le prix et le bénéfice des robots d’assistance qui est décisif, lance Takanori Shibata, inventeur de Paro. S’ils peuvent réduire les coûts liés aux soins des patients, alors ils sont efficaces d’un point de vue économique», lance-t-il. Pour l’instant, le principal débouché de Paro, c’est la démence qui touche 44 millions de personnes dans le monde. Les coûts totaux des soins qui leur sont apportés s’élèvent à 600 milliards de dollars par an. «Si nous parvenons à réduire cette facture de seulement 5%, cela représenterait 30 milliards de dollars d’économies», argumente l’inventeur.

Depuis le lancement de Paro en 1998, 3500 modèles ont été vendus, dont 2200 au Japon. Le robot est désormais utilisé dans plus de cinquante pays. En Suisse, plusieurs établissements y ont recours. A Genève, par exemple, il a été introduit dans le home Val Fleuri en janvier dernier. Pour Stéphanie Montandon, infirmière cheffe d’unité de soins, son utilisation auprès de certains patients est positive. Sept d’entre eux l’utilisent de manière régulière.

«Il cligne des yeux et effectue des mouvements de la tête, ce qui permet notamment à des personnes souffrant d’Alzheimer de calmer leurs angoisses. Elles s’endorment plus facilement. L’usage d’anxiolytiques et de neuroleptiques peut ainsi être réduit», témoigne-t-elle. Pour d’autres patients avec lesquels il peut être difficile d’entrer en contact, ce robot agit comme un intermédiaire et facilite les échanges avec les aides-soignants. «C’est un outil thérapeutique, mais il ne fonctionne pas avec tout le monde», relève Stéphanie Montandon.

Le Danemark pionnier

Parmi tous les pays qui testent actuellement Paro, le Danemark fait figure de pionnier. Entre 2006 et 2008, le robot y a été utilisé avec des seniors souffrant de démence. Aux Etats-Unis, Paro est reconnu par la FDA, l’autorité de régulation des médicaments et des produits alimentaires. Il est notamment utilisé avec des vétérans souffrant de stress post-traumatique lié à la guerre.

«Notre robot permet d’améliorer leur état psychologique et de réduire l’utilisation de psychotropes. En d’autres termes, il ne remplace pas les humains mais plutôt les médicaments», affirme son créateur avec un sourire.

Le succès des fabricants de robots japonais pour les seniors n’est toutefois pas garanti à l’étranger. Si HAL et Paro parviennent à s’exporter, la majorité des fabricants nippons restent cantonnés au marché domestique. «Nous devons encore récolter des données afin de prouver les avantages des robots aux scientifiques. Le succès à l’étranger dépendra de la sensibilité envers les robots et du cadre légal. La culture y est différente du Japon où ils font partie de notre environnement depuis des décennies. Pour réussir à l’étranger, nous devrons donc être capables de recruter du personnel local», conclut Shinichi Takei, responsable de la division robot chez Fujisoft.  

Daniel Eskenazi

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