Bilan

Le high-tech révolutionne toute l’industrie

Tour d’horizon des principales tendances révélées par le Consumer Electronic Show.

Le Consumer Electronic Show (CES) à Las Vegas est la plus grande manifestation fermée au public du monde; 150 000 professionnels arpentent les quelque 3100 stands qui débordent du centre de convention vers le Hilton et le Casino Venetian; 550 000 m2 au total qu’on se dispute à coups de dizaines et même de centaines de milliers de dollars. Microsoft qui a, par exemple, hésité pour son stand de l’an prochain, s’est fait souffler la place par deux entreprises chinoises… La visibilité qu’offre le CES est indispensable à qui veut s’imposer dans le high-tech. Sur les stands, rien n’est trop beau pour attirer les dizaines de milliers de vendeurs accourus pour achalander les Media Markt, Fnac et autres Apple Store de ce monde. Gogo danseuses par ici, matches de boxe par là et «celebrity marketing» partout. Du rappeur 50 Cent à l’acteur Will Smith en passant par les «keynotes» des grands patrons comme Dieter Zetsche, de Mercedes, ou Paul Otellini, d’Intel, tout est fait pour attirer l’attention des 5000 journalistes présents.

Bilan y a même croisé, en quelque sorte, le CAC 40 en personne. Car au CES, l’indice des plus grosses entreprises de la Bourse de Paris prend un visage. Ou plutôt 80 visages, ceux des managers et décideurs issus d’entreprises aussi diverses que L’Oréal, LVMH, Auchan, Renault ou bien encore EDF et Air France-KLM, et que le consultant Xavier Dalloz emmène au salon chaque année depuis dix ans. Ensemble, ils analysent les quelque 20 000 innovations présentées et relèvent les points forts des 300 présentations d’experts pour dégager les tendances qui impacteront significativement leur business, pourtant apparemment éloigné de l’électronique. Dans une suite du Flamingo, Bilan a assisté à l’un de leurs débriefings du soir. Trois heures d’analyse, au travers desquelles il apparaît que via ses technologies, ses modèles d’affaires et ses écosystèmes, le high-tech évangélise toutes les autres industries.

Avec les appcessories, toutes les industries espèrent devenir high-tech

La présence au CES de cadres de haut vol du CAC 40, l’arrivée en masse de constructeurs automobiles (de Ford à Audi en passant par la direction de Renault-Nissan au grand complet), celle d’électriciens comme l’américain NRG ou bien encore celle, discrète, de grands groupes comme Unilever ou P & G signalent que par la grâce d’Internet et des «appstore», le génie de l’électronique grand public est sorti de sa boîte pour envahir tous les secteurs. Le CES 2012 marque la généralisation des objets connectés qui deviennent des supports de services. Ces objets «réinventés», bardés de capteurs et reliés à l’Internet mobile permettent d’accéder à du contenu qui en augmente l’usage classique et par conséquent la valeur ajoutée. Parties du secteur high-tech, ces appcessories (une application + un accessoire) se répandent maintenant dans toutes les industries de grande consommation.

Les absents ont toujours raison

Relevé par Jean-Pierre Corniou, vétéran du CES et ancien président du Club informatique des grandes entreprises françaises, les stands du CES révèlent en creux la puissance des écosystèmes qui dominent désormais l’industrie. «Apple, Google, Amazon et Facebook sont omniprésents même quand ils n’ont pas leurs propres stands. Toutes les entreprises, quel que soit leur secteur d’activité, veulent participer aux écosystèmes développés par ces acteurs et comprendre comment capter l’argent de l’innovation numérique.»

Le nouveau Cannes

Pour Georges-Edouard Dias, directeur du digital business de L’Oréal, «après le discours du CEO de WPP Martin Sorrell l’an dernier, tous les publicitaires comme Maurice Lévy (Publicis) et les directeurs marketing se précipitent au CES, qui va détrôner le festival de la pub à Cannes». Selon le manager, ils veulent non seulement comprendre quels seront les canaux de diffusion de demain mais aussi comment les machines électroniques à agréger des données sur les consommateurs pourront être exploitées. «La valeur se concentre de plus en plus dans les banques de données.»

La voiture électrique pousse la voiture connectée

La collecte des données est aussi au cœur des préoccupations d’Olivier Colmard, le directeur des systèmes d’information du groupe Renault. Après avoir expliqué que les données collectées lors des recharges des véhicules électriques Leaf et Fluence «ont fait exploser les serveurs de l’entreprise», il ajoute que la mobilité électrique pousse l’avènement de la voiture connectée. De fait, Mercedes s’est associé avec Facebook pour localiser ses amis en voiture. Ford diffuse la Web radio Pandora via son Sync App Link et permet de contrôler les recharges des batteries de sa voiture électrique. Le fabricant de puces graphiques NVidia a développé pour Audi un système de navigation 3D basé sur Google Earth.

La TV revient au centre de la vie

Plus que la 3D, c’est la définition 4K – quatre fois supérieure au full HD – des écrans de télévision de 55 et même 75 pouces (190 cm!) présentés par Samsung, LG et autre Toshiba qui séduit les visiteurs du CES. C’est cependant une autre fonction de ces TV qui retient l’attention: la connectivité Internet désormais de série. A côté des PC – remplacés par les ultrabooks copiés du MacAir – des tablettes et des smartphones, la télévision devient le quatrième écran collaboratif, coordonné par la langue commune d’Internet et alimenté par les ressources infinies de l’informatique en nuage. «La télévision, c’est l’écran de la communauté, insiste Xavier Dalloz, raison pour laquelle Google, Apple, etc., veulent tous y être et imposer les modèles d’affaires du streaming de vidéo.»

Les économies d’énergie, moteur de la domotique

La télévision connectée et les tablettes sont les plates-formes de choix pour le développement de la domotique (l’automatisation de la maison). Certes, comme le remarque David Menga de la direction de recherche d’EDF, «celui-ci est freiné par l’absence d’écosystèmes. Entre ZigBee, Z-Wave, HomeGrid… il y a une bataille autour des standards». Toutefois, l’omniprésence des capteurs tant pour l’environnement de la maison que pour l’individu (santé) au CES est frappante. En outre, pour les fabricants, qui ont intégré la question des économies d’électricité avec des écrans LED de 80 watts (contre 300 à 400 pour les LCD) et pour les accessoiristes, qui habillent les tablettes de capteurs solaires, la question de l’énergie est partout. Pour un Toshiba avec sa Life Design Box, qui gère toutes les applications électroniques d’une maison, la domotique est la prochaine étape, quitte à y concurrencer General Electric, Somfy ou l’électricien NRG, eux aussi massivement présents. «La connaissance précise de leur consommation électrique sur une app dédiée va faire décoller ce marché», prédit David Menga.

La montre devient le cinquième écran

La génération née avec Internet ne porte pas de montre. A côté des télévisions connectées, des tablettes, des PC portables et des smartphones, Xavier Dalloz discerne pourtant l’émergence de la montre en tant que cinquième écran. De celles avec écran tactile pour télécharger des applications (I’mWatch, SmartWatch de Sony) à celles GPS (TomTom) ou reliées au Natel (Casio) en passant par celles qui suivent notre état de santé (Basis), les montres n’ont jamais été aussi nombreuses au CES. «Les gens veulent de la technologie qui soit aussi de la mode», analyse un cadre de LVMH. Une observation qu’a bien comprise Wuzix, dont les prochaines lunettes-écrans sont bluffantes.

La dématérialisation des interfaces

Après qu’Apple a ouvert la voie avec Siri sur l’iPhone 4S, les technologies de reconnaissance vocale semblent bien parties pour se multiplier sur les écrans connectés. Nuance lance Dragon TV, et Vlingo une TV App pour commander la télévision, tandis que Lenovo, Samsung et Intel indiquent que les smart TV et les ultrabooks recevront, dès cette année, cette fonctionnalité. Ford et l’accessoiriste Parrot intègrent aussi les commandes vocales dans l’automobile. Samsung qui place désormais en série deux caméras sur ses TV haut de gamme devrait aussi développer la reconnaissance de gestes au moment où la technologie Kinect de Microsoft est adoptée par Sony et que celle de SoftKinetic se décline dans l’apprentissage des gestes sportifs.

Crédits photos:Yang Lei/ XINHUA/Keystone, Steve Marcus/Reuters

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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