Bilan

Le golf devient le plus numérique des sports

Le golf est un champ propice au développement de l’internet des objets. Et, à la pointe de ce mouvement, on trouve des entrepreneurs suisses.
  • Trace Technologie a rendu les balles de golf intelligentes. De g. à dr.: Guillaume Beauverd, José Diego de la Cruz et Karim El-Baradie. Crédits: Olivier Evard, Dr
  • Game Golf reconstitue le jeu d’un golfeur dans ses moindres détails. Crédits: Dr

A fin juin, le driving range du Golf Club de Genève va devenir le premier lieu de démonstration d’une technologie susceptible de révolutionner l’entraînement au swing. Grâce à des capteurs disposés autour de la zone et à une puce intégrée dans les balles, chaque golfeur verra sur son smartphone ou sa tablette où exactement a atterri sa balle et, à terme, même sa trajectoire. Mieux: l’application lui proposera une multitude de jeux (cibles, challenges…) de nature à rendre le practice plus ludique.

Apparemment simple, cette innovation a demandé des années de recherche à la start-up lausannoise Trace Technologies qui l’a développée en collaboration avec l’institut IICT de la Haute Ecole d’Yverdon et le pôle plasturgie de l’Ecole d’ingénieurs et d’architectes de Fribourg. «Techniquement, mettre une puce dans une balle qui passe de 0 à 300  km/h en 0,5 milliseconde et encaisse jusqu’à 25 000   G lors du drive n’a rien de trivial», explique Guillaume Beauverd, le fondateur de cette start-up à Renens.

De fait, il a eu l’idée d’étendre internet à des balles de golf équipées de puces et d’adresses URL pour les identifier (le fameux internet des objets) dès 2007. Mais à côté du lancement de cinq start-up dès ses 18  ans, l’entrepreneur boulimique a cette fois buté sur les lois de la physique. Son idée d’alors, introduire un GPS miniaturisé dans une balle, a résisté aux meilleurs cerveaux du CSEM de Neuchâtel parce que, entre autres, la rotation de la balle rendait l’électronique inopérante.

Début 2011, Guillaume Beauverd reprend pourtant son projet. Il embauche un docteur de l’EPFL, Diego de la Cruz. Avec l’appui d’une équipe en Colombie, des chercheurs d’Yverdon ainsi que des conseils du pro de golf suisse Karim El-Baradie, Trace sort son premier prototype en décembre dernier. Pour que la géolocalisation fonctionne, la puce a dû renoncer à une partie de son intelligence déplacée vers les capteurs sur le terrain et des algorithmes. Mais elle a gagné en robustesse comme en durée avec une consommation ultrabasse. Elle est indéfiniment reprogrammable afin que chaque balle soit associée électroniquement à un golfeur ou à un distributeur.

Depuis, l’entreprise décline son modèle d’affaires: recrutement au conseil de Robert Baker, coach de cinq numéros un mondiaux et créateur du système d’entraînement LogicalGolf, négociations avec des fabricants de balles et des clubs de golf et ouverture d’un «appstore» pour le développement par des tiers de jeux basés sur les fonctions de géolocalisation de la balle.

Avalanche de statistiques

Etonnamment, à l’autre bout du monde, d’autres entrepreneurs suisses ont eu aussi cette intuition que le golf est un champ propice au développement de l’internet des objets. En Californie, David Marcus, le patron genevois de PayPal, et Yves Béhar, le fondateur vaudois du bureau de design Fuseproject, sont au cœur de l’histoire de Game Golf.

Game Golf est un ensemble de capteurs sans fil – des puces NFC – qui se vissent en haut du grip des clubs et communiquent avec un petit relais porté à la ceinture, lui-même équipé des technologies NFC, Bluetooth ainsi que d’un gyroscope, d’un accéléromètre et d’un GPS afin que les logiciels reconstituent les moindres détails du jeu d’un golfeur sur un parcours.

Venu avec ces technologies d’Irlande à la Silicon Valley il y a trois ans, John McGuire y fait une rencontre déterminante pour son projet. «Le premier à croire en nous fut David Marcus», raconte l’entrepreneur.

Membre du conseil d’Active Mind Technology, l’entreprise qui développe Game pour le golf avant de l’appliquer à d’autres sports, le Genevois ouvre son réseau à l’Irlandais. Il se retrouve bientôt avec des conseillers et des investisseurs comme le cofondateur de Yahoo! Jerry Yang ou l’ancien directeur de Facebook Chamath Palihapitiya. Surtout, David Marcus le présente au designer Yves Béhar. Enthousiaste, il met une équipe de dix personnes sur le projet.

Ce design n’est pas étranger au succès initial de Game Golf. Alors que le produit ne sera lancé dans les magasins Apple qu’à partir d’août prochain, les utilisateurs de la plate-forme de crowdfunding Indiegogo ont passé pour un quart de million de dollars de précommandes, le double de ce qui était recherché. De plus, les 20 meilleurs golfeurs du monde ont défilé dans l’entreprise et certains d’entre eux, comme Lee Westwood, ont déjà rejoint avec leurs millions de fans sur les réseaux sociaux l’équipe d’ambassadeurs de la marque émergente.

Il faut dire que cette technologie a de quoi les intéresser. Fondamentalement communautaire, son application fournit non seulement une avalanche de statistiques, mais informe aussi en détail sur la manière de jouer le même parcours par un golfeur vedette ou un simple ami. Si, de ShotZoom à Golfsense en passant par les montres GPS, les applications de l’électronique pour le golf sont nombreuses, ces technologies d’internet des objets vont donc plus loin. Elles trament les mondes physiques, numériques et sociaux.

Reste à savoir pourquoi ce sport stimule à ce point l’électronique. Directeur marketing de Swing Guru, une start-up belge qui convertit les caméras de type Kinect en système d’entraînement, Quentin Paquot a sa petite idée. «Non seulement le golf est un jeu social, mais le golfeur cherche toute sa vie à améliorer son swing. Plus que d’autres, il a besoin d’informations numériques.» De fait, le centre Golf Inside qui ouvre à Gland le 1er juin parie sur une débauche de ces technologies comme six simulateurs Swing Guru pour l’entraînement indoor.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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