Bilan

Le futur DRH ne sera pas un robot

Le marché de 7,5 milliards des ressources humaines en Suisse attire les startups. Mais elles misent plus sur des outils au service des RH et des employés que sur l’automatisation.
  • Jovana Rotula et Marc Trillou, fondateurs de la plateforme Tie Talent à Genève.

    Crédits: Nicolas Righetti
  • Olivier Bracard, CEO d’Hosco, spécialisée dans les métiers de l’hospitalité.

    Crédits: François Wavre/lundi13

Elle s’appelle Vera. Elle vient de Saint-Pétersbourg. Elle est virtuelle. Et, à en croire le torrent d’articles publiés depuis son apparition sur Bloomberg fin mars, Vera décidera de votre prochain job. Intelligence artificielle (IA) programmée par son créateur russe, la startup Stafory, pour présélectionner et interviewer des candidats, Vera a envoyé des dizaines de milliers de mails et fait passer des centaines d’entretiens via Skype à d’éventuelles recrues de Pepsi, L’Oréal ou Ikea. Plus de 300 entreprises l’utiliseraient. Et certains voient déjà en ce type d’interface les remplaçants des DRH.

Las. Si Vera a réussi une belle pirouette de com, il est difficile de savoir si une interface à ce point déshumanisée sera le futur des ressources humaines. On ne peut exclure l’influence marketing dans le choix de recourir à Vera: il n’a pas échappé à ses clients que l’IA est au sommet de la courbe de la «hype» que dresse régulièrement le consultant Gartner. Ce qui est sûr, par contre, c’est que le secteur des ressources humaines fait l’objet d’un assaut d’innovations numériques.

Représentant au niveau mondial 500 milliards de dollars par an, le marché des ressources humaines a attiré des startups dès les débuts d’internet. Après les «job boards» comme JobUp ou Monster qui ont digitalisé les offres d’emploi sont apparus les moteurs de recherche comme Indeed, puis les réseaux sociaux comme LinkedIn. «Aujourd’hui, on voit émerger les market places, comme Vettery qui vient d’être rachetée pour 100 millions de dollars par Adecco», explique Marc Trillou, qui a créé avec Jovana Rotula  une plateforme comparable, Tie Talent, l’an dernier à Genève.

Selon eux, Tie Talent, qui vise dans un premier temps un marché du recrutement de 7,5 milliards de francs en Suisse où 400 000 personnes changent de job chaque année, se situe à la croisée des «jobs boards» et des agences de recrutement. «Les premières n’offrent aucune garantie de succès en dépit qu’il faille dépenser 600 à 700  francs pour une annonce. Les secondes sont efficaces mais chères avec des honoraires représentant 18 à 30% du salaire annuel du candidat.»

Plateforme en ligne, Tie Talent préqualifie les candidatures grâce au filtre d’un réseau de 40 experts qui les interviewent via Skype pendant leur temps libre. Cette forme de crowdsourcing d’expertises dans le marketing, la finance, l’informatique et les RH a bien sûr un coût. Il reste limité avec des honoraires de 9% du salaire si le candidat est embauché après 90  jours.

Les pionniers du recrutement en ligne innovent eux aussi. En Suisse, Hosco, spécialisée dans les métiers de l’hospitalité, est ainsi devenue bien plus qu’un job board depuis sa création en 2011 à Genève. Conçue comme un réseau social, elle maximise les chances de ses plus de 200  000 membres d’entrer en contact avec plus de 3000 entreprises partenaires. Au fil du temps, Hosco a également raffiné sa base de données de talents en créant des relations privilégiées avec plus de 200 écoles hôtelières et en construisant une communauté ciblée composée d’étudiants et de professionnels des métiers de l’accueil.

«Nous digitalisons tous les aspects automatisables des Ressources Humaines afin que les professionnels de ces métiers puissent se recentrer sur le facteur humain et la haute valeur ajoutée de leur rôle. Depuis la présélection de membres, jusqu’à la promotion de leur marque employeur, en passant par le développement d’un outil de gestion RH, nous les aidons à être plus efficaces pour attirer et accueillir les meilleurs talents de l’industrie», précise Olivier Bracard, le CEO d’Hosco. 

Eclosion d’innovations

«Ce à quoi on assiste aujourd’hui, c’est la multiplication des outils destinés à améliorer l’une ou l’autre partie de la chaîne des ressources humaines», constate Ray Chow qui a cofondé l’an dernier, avec son demi-frère Frédéric Vérin, CV Proof entre Genève et la Crypto Valley de Zoug. Un choix géographique qui s’explique parce que la startup utilise le mécanisme de vérification d’informations décentralisées de la blockchain Ethereum pour garantir que les éléments d’un CV sont véridiques.

On estime, en effet, à 25% le nombre de CV comportant une fraude. Si la vérification des diplômes est relativement simple, cela se complique pour les soft skills, les stages et même les emplois précédents. 

Avec des jetons pour récompenser les parties prenantes, CV Proof pense avoir trouvé le moyen d’authentifier ces CV.
La startup genevoise met en place un premier prototype pour valider sa technologie pour les pilotes d’avion dont la multitude de licences (par appareil) renouvelables et les visites médicales rendent la fiabilité des documents critique. Elle prévoit de s’attaquer ensuite aux professions médicales.

De la zurichoise Joineer qui numérise les outils d’engagement des employés à jessie.ai qui développe une intelligence artificielle pour gérer les tâches administratives des free-lances, on assiste ainsi à une éclosion d’innovations dans le domaine RH. Mais on reste loin du sensationnalisme de Vera. Ici, l’IA ou la blockchain sont utilisées pour aider les humains, pas pour les remplacer.

On en trouve une bonne illustration avec CVCube. «La transformation digitale implique qu’au moins la moitié des employés vont devoir se former aux technologies numériques en Suisse», explique son fondateur Pascal Rüeger. Du coup, il développe un outil capable de faire correspondre les profils de ses utilisateurs avec les formations complémentaires qui leur seront nécessaires.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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