Bilan

Le digital mine l’écriture manuelle

«Je ne sais plus écrire à la main!» s’inquiétait récemment le blogueur Matthias Lüfkens sur la plate-forme internet de Bilan. Enquête sur un phénomène qui prend de l’ampleur.
La jeune génération communique surtout via les claviers et écrans tactiles (ici au salon de Detroit en janvier). Crédits: Geoff Robins/AFP

Certes, nous sommes encore capables de faire une liste de courses sur un post-it, de laisser une instruction sur le bureau d’un collègue ou de prendre quelques notes pendant une réunion. Mais qu’en est-il de l’écriture, sans ratures et de manière lisible, d’une vraie lettre ou d’un long texte? A l’ère des traitements de texte, des e-mails, des agendas électroniques, des blogs et des réseaux sociaux, nous exprimons principalement notre pensée via un clavier d’ordinateur, une tablette ou un smartphone. Et c’est une réalité qui ne concerne pas seulement les jeunes.

Notre dextérité manuelle s’est déplacée du stylo qui glisse aux phalanges qui tapotent, et l’écriture manuscrite est de moins en moins utilisée au quotidien. Les mots sensuellement tracés à la main sur un joli papier à lettres ont pris un coup de vieux. Mais l’informatique n’est pas seule responsable. Avec le besoin de transmettre rapidement des informations, pouvoir éditer ses textes sans ratures et corriger automatiquement son orthographe est devenu indispensable dans le monde du travail. Sortie de la prise de note personnelle, notre communication avec les autres a entièrement intégré ces fonctions. La productivité se doit aujourd’hui de passer avant le plaisir du geste.

«Sur mon bureau, il n’y a même plus de stylo. Quand je dois signer un document, j’emprunte le stylo d’un collègue», avoue sur son blog Matthias Lüfkens, directeur digital chez Burson-Marsteller. Les ventes de fourniture pâtissent-elles effectivement de cette nouvelle tendance?

«Etonnamment, non!, dément Jean-Marc Brachard, descendant du fondateur de la papeterie genevoise éponyme. Avec les boutons de manchettes et la montre, le stylo haut de gamme reste le seul ornement qu’un homme puisse s’offrir», analyse-t-il. Une dizaine de beaux stylos sont vendus chaque semaine dans cette enseigne de la rue de la Corraterie, le plus souvent à des hommes entre 30 et 50 ans. La carterie de luxe tout comme les beaux papiers à lettres se vendent également toujours aussi bien. Il semble que la raréfaction de l’écriture manuelle lui confère désormais une plus grande valeur, et que celle-ci soit toujours privilégiée pour des échanges de qualité avec ses proches.

C’est le cas pour Frédérique Reeb-Landry, directrice générale de Procter & Gamble à Genève. Même si elle avoue être «une adepte inconditionnelle du numérique et du virtuel au niveau professionnel», pour ses échanges plus personnels, la cheffe d’entreprise de 47 ans choisit exclusivement l’écriture à la main, celle-ci lui permettant «de mettre plus de chaleur et de personnalité dans le message». Elle avoue d’ailleurs posséder une demi-douzaine de plumes de couleurs d’encre différentes.

Ainsi, notre écriture serait en passe de devenir plus une forme d’expression personnelle qu’un véritable moyen de communication de base. Malgré cette aura dont semble toujours bénéficier l’écriture manuelle, elle n’en est pas moins menacée de disparition à moyen terme. Le quotidien allemand Bild (le premier d’Europe en nombre d’exemplaires) titrait au mois de juin dernier: «Au secours, l’écriture manuelle se meurt!» avec sa une entièrement rédigée à la main. Un cri d’alarme bien pensé et marquant, même s’il semble que rien ne pourra plus inverser la tendance.

Dépendants des écrans tactiles

Selon plusieurs études menées aux Etats-Unis et rapportées dans le Journal of Cognitive Neuroscience, la perte de l’écriture manuelle nuirait au développement d’une certaine partie du cerveau. En effet, l’usage de la main pour une fonction aussi précise que la formation de lettres et de mots en écriture liée stimule l’activité cérébrale, notamment les régions du cerveau dédiées au langage et à la mémoire. Régions qui ne sont pas mises à contribution lorsqu’on appuie sur une touche de clavier ou lorsqu’on tapote sur son iPad ou son smartphone.

Notre cerveau, avec sa formidable capacité d’adaptation, a intégré ces nouvelles habitudes d’écriture au clavier, tout en délaissant ses capacités pour les mouvements fins des doigts et du poignet. Résultat, une raideur et une fatigue rapides lorsqu’on utilise un stylo ou une plume plus de quelques minutes. Comme pour l’entraînement musculaire, moins on pratique, plus cela devient difficile, jusqu’à la perte quasi totale de la capacité à écrire correctement.

A terme, l’omniprésence des outils informatiques ainsi que les exigences d’efficacité et de rentabilité imposées par le monde du travail pourraient rendre les futures générations entièrement dépendantes des claviers et écrans tactiles pour communiquer, réduisant l’écriture manuelle à la portion congrue. Quelques mots mal griffonnés ici ou là sur des post-it ou des cartes de vœux nous rappelleront peut-être avec nostalgie le temps des correspondances à l’encre violette sur de beaux papiers à lettres, avec enveloppes assorties.  

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