Bilan

Le Brexit va perturber les géants du web et les startups

Avantages fiscaux, main-d'oeuvre qualifiée disponible, législation favorable, mentalité entrepreneuriale,... les géants du web avaient trouvé en Angleterre une porte d'entrée idéale pour l'Europe. Le vote en faveur du Brexit remet en cause certains choix. De quoi provoquer des relocalisations?
  • La préférence des géants du web pour Londres et l'Angleterre pourrait-elle être remise en cause par le Brexit?

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  • A l'instar de Google, Facebook, Apple, de nombreuses firmes du secteur tech ont établi des implantations cruciales voire leur siège européen à Londres.

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  • De nombreuses procédures sont engagées à l'encontre des géants du digital dans différents pays européens pour la protection des données, les lois antitrusts, le droit à l'oubli,... et cette législation, libérée de l'influence britannique, pourrait se révéler moins favorable pour les firmes à l'avenir.

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En 2015, les sociétés de capital-risque ont investi plus de 3,6 milliards de livres sterling au Royaume-Uni, selon une étude CB Insights et London & Partners citée par le Financial Times. De ce côté-ci de l'Atlantique, Londres constitue le plus important pôle entrepreneurial, loin devant Paris, Francfort ou la Suède. La présence de capitaux grâce à la City, l'afflux de main-d'oeuvre qualifiée ou encore une législation favorable à l'innovation avaient créé un terreau favorable au développement d'une scène tech apte à répondre aux hauts lieux de l'innovation américaine.

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Parmi les dirigeants de licornes nées sur le sol anglais, plusieurs avaient clairement pris position contre le Brexit pendant la campagne électorale. Ainsi, interrogé par nos confrères du Guardian, Taavet Hinrikus, CEO de TransferWise, affirmait tout de go que «la Grande-Bretagne serait folle de quitter l'UE». Ces entrepreneurs avaient misé sur un cadre favorable à leurs affaires tout en offrant un accès facile au marché commun européen et ses 500 millions de clients potentiels. Fondateur de l'incubateur berlinois Rocket Internet, Oliver Samwer avançait à Politico avant même le verdict des urnes que le Brexit constituerait «un désavantage pour les entreprises basées au Royaume-Uni».

Difficultés de recrutement à prévoir

La fermeté affichée par les dirigeants européens après le vote britannique ne présage rien de bon pour les affaires: les barrières et frontières mises à bas en plus de 40 ans de construction européenne incluant le Royaume-Uni pourraient resurgir dans les mois à venir et de nombreux avantages en termes de localisation intra-européenne disparaître pour les sociétés basées sur le sol anglais. D'ores et déjà, de Stockholm à Paris en passant par Francfort, les acteurs de la tech envisagent de déployer des trésors d'inventivité pour attirer ces déçus du vote britannique.

L'un des inconvénients les plus importants pour ces entreprises réside dans les futurs obstacles au recrutement. En sortant de l'Union Européenne, le Royaume-Uni va se priver de la facilité de déplacement et d'installation sur son sol de centaines de milliers d'étudiants, ingénieurs, doctorants, chercheurs, entrepreneurs,... autant de profils hautement qualifiés qui constituaient les cibles de choix des startups et des sociétés actives sur la scène tech.

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Un vivier dans lequel puisaient également allègrement les géants du web implantés en Grande-Bretagne. Alors que Google, Apple, Facebook et Amazon (les GAFA) sont régulièrement sous les projecteurs pour leurs localisations en Irlande, avec les avantages fiscaux inhérents, les mêmes avaient aussi largement misé sur l'Angleterre. Hasard du calendrier, c'est la semaine même du vote sur le Brexit que Google a inauguré à Londres son nouveau campus, implanté à proximité de la gare Saint-Pancras: 2500 collaborateurs du groupe rebaptisé Alphabet voici quelques mois devraient rallier ce site d'ici la fin de l'année 2016, tandis qu'un autre bâtiment devrait voir le jour en 2017. A terme, le géant californien entendait regrouper là plusieurs milliers de spécialistes de l'intelligence artificielle, de la vidéo en ligne (via YouTube) ou du mobile (via l'OS Android).

Ce regroupement dans la capitale anglaise d'activités jusqu'alors disséminées à travers le royaume voire à l'étranger, avec montée en puissance du site, avait déjà été mise en oeuvre voici quatre ans par Facebook. Les outils Facebook at Work, disponibles pour usage professionnel depuis quelques mois, sont presque intégralement sortis du site londonien du groupe de Mark Zuckerberg. Le centre de recherches, créé en 2012 à Londres, regroupe près de 900 collaborateurs. Des unités y travaillent aussi au développement d'Instagram. C'est certes moins qu'à Dublin (1300 employés), mais cela risque cependant quand même de poser problème à terme en matière d'accès facile à une main-d'oeuvre qualifiée et disponible.

Le cours des actions suit la chute des bourses

Pour Apple, le dilemme est encore plus grand: si le siège administratif est en Irlande (à Cork où la firme à la pomme emploie 4000 personnes), le quartier-général décisionnel du groupe pour les opérations européennes est basé à Londres, sur Hanover Street. Difficile d'envisager la poursuite d'un pilotage des activités dans l'UE depuis un pays qui se retirerait de cette union. Mais pas totalement impossible vu que la firme créée par Steve Jobs a un fonctionnement très décentralisé, avec un centre logistique pour l'Europe aux Pays-Bas en plus de ses implantations à Londres et Cork, mais aussi des unités très autonomes dans tous ses marchés importants.

A l'instar de Google, Facebook et Apple, Twitter, Amazon, Snapchat et Netflix ont également misé sur l'Angleterre pour développer leurs activités européennes. Et pourraient connaître à terme les mêmes incertitudes voire difficultés en matière de recrutement, voire, plus grave, d'accès facilité au marché européen.

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Mais le premier impact à même de perturber les affaires de ces compagnies pourrait résider dans la crise économique que prédisent certains analystes en cas de Brexit. Premier volet avec la chute des bourses depuis la fin de semaine dernière. Dans une note à ses clients, l'analyste Laura Martin, de Needham & Company, se montre assez négative sur l'impact du vote pour les groupes de la tech, estimant que le cours des actions de Facebook, Google, Netflix ou Apple pourraient suivre l'effondrement du Dow Jones observé lors des dernières séances. Les marchés devraient anticiper les difficultés à venir pour ces groupes ayant largement misé sur leurs ventes en Europe.

Un cadre législatif peut-être moins favorable

Et ces géants du web pourraient enfin pâtir différemment du Brexit: un impact politique pourrait leur être durablement nuisible. Depuis de nombreuses années, les dirigeants britanniques soutenaient les dirigeants de ces firmes dans les échanges au sommet entre gouvernements européens. Avec le retrait britannique, Google, Facebook, Amazon ou Apple pourraient perdre un soutien de poids. Or, l'Union Européenne est aux prises avec ces firmes sur un certain nombre de dossiers.

Sur la problématique des données utilisateurs, qui opposait la vision américaine à la vision défendue par les pays de l'Europe continentale, un accord avait été trouvé en février, notamment via l'action britannique, pour une solution baptisée Safe-Harbor 2. Mais de nouvelles tensions au sujet de la confidentialité des données collectées par les opérateurs du web pourraient à l'avenir être plus complexes à régler, et avoir des répercussions négatives sur les activités de ces groupes.

Google, Amazon, Apple, Facebook et Microsoft sont également dans le viseur de plusieurs procédures européennes en lien avec les réglementations antitrusts. Depuis 2010, des investigations sont menées par les autorités européennes sur des abus de position de la part des géants californiens et certains acteurs européens comme Deutsche Telekom ont engagé des procédures. Jusqu'à présent, l'influence britannique avait plutôt tendance à favoriser les intérêts de Google. Mais le retrait du Royaume-Uni pourrait renforcer la vision continentale et la Commission européenne pourrait adopter des mesures bien moins favorables aux GAFA et autres multinationales américaines.

Le même cas de figure se retrouve dans les législations du droit à l'oubli, avec Google faisant face à de nombreuses procédures en France. Tandis que Facebook est sous le coup de procédures en matière de protection des données en France, en Belgique et en Espagne. Plusieurs tribunaux ont rendu ces dernières années des jugements défavorables aux entreprises de la tech. En s'appuyant sur une législation pourtant tempérée par l'influence britannique. En l'absence de ce partenaire souvent plus proche des positions américaines que de celles des pays d'Europe continentale, l'Europe pourrait se montrer encore plus ferme et moins flexible.

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Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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