Bilan

Le Valais, terreau fertile de l’innovation

Entre Martigny et Brigue, des instituts de recherche et l’EPFL emploient beaucoup de scientifiques. A Sion, le campus Energypolis s’agrandit et un nouveau pôle verra le jour en 2022. Par Ghislaine Bloch et Jean-Philippe Buchs

  • Samantha Anderson, directrice de DePoly, startup sédunoise qui a mis au point un procédé capable de décomposer le PET.

    Crédits: Sedrik Nemeth/Valais-Wallis Promotion
  • Le centre de recherche sur l’environnement alpin Alpole devrait ouvrir en 2022 à Sion.

    Crédits: Alain Herzog/EPFL

Le Valais est devenu un terreau fertile pour la recherche et l’innovation. Avec quatre startups figurant dans le TOP 100 Swiss Startup Award, il se hisse au quatrième rang des cantons suisses accueillant le plus grand nombre de jeunes pousses les plus prometteuses. L’éclosion de Dufour Aerospace, Eyeware Tech, DePoly (lire son portrait ci-contre) et GRZ Technologies (société qui a récemment déménagé dans le canton de Fribourg) constitue une nouvelle illustration de la réussite de la politique menée par ses autorités et des partenaires privés pour transformer le tissu économique régional. Un succès qui ne doit rien au hasard.

«Le chemin parcouru est énorme», observe Laurent Salamin. Avec ses amis Marc-André Berclaz et Claude-Michel Salamin qui sont aujourd’hui respectivement à la tête de l’EPFL Valais Wallis et de la société T2i (éditeur de logiciels), il cofonde en 1989 le Technopôle de Sierre, dont il assume toujours la présidence du conseil d’administration. La construction de cette nouvelle infrastructure, qui a pour ambition de devenir une pépinière d’entreprises dans le domaine des technologies de l’information, s’inscrit dans un environnement marqué par la création récente de l’Ecole d’ingénieurs et celle de l’Ecole d’informatique.

Qui ose alors imaginer que le Valais jouerait, un jour, un rôle clé dans le domaine de la recherche et de l’innovation en Suisse? Un homme caresse pourtant ce rêve: le conseiller d’Etat radical Bernard Comby, qui dirige alors le Département de l’instruction publique. Avec le rapport Valais-Universités déposé en 1988, il vise à positionner son canton sur la carte universitaire helvétique dans les domaines de la formation et de la recherche.

Pôles de compétences

Plusieurs accords de coopération sont signés avec des hautes écoles suisses et étrangères: la priorité est la création de centres de compétences sur le territoire valaisan. Parmi ces derniers figure l’Idiap (Institut d’intelligence artificielle perceptive) qui est fondé en 1991 à Martigny. Devenu le troisième centre de certification en biométrie dans le monde, cet institut affilié à l’EPFL repose sur trois piliers: la recherche, la formation (études supérieures et postgrades) et le transfert technologique. En 2019, il est devenu le premier site non américain du Center for Identification Technology Research.

A la fin des années 1990, la transformation du paysage de la formation professionnelle helvétique (via la naissance des hautes écoles spécialisées (HES) qui allient formation supérieure et recherche appliquée) et la mise en œuvre en 2004 d’une politique de soutien à l’innovation (par le biais de la Fondation The Ark) permettent au Valais de concentrer ses efforts sur ses atouts économiques: l’énergie et la chimie, en plus du tourisme. «Nous avons alors misé sur ce qui fait la force de notre région», se souvient Jean-Michel Cina, conseiller d’Etat entre 2005 et 2017. De jeunes entrepreneurs issus de la nouvelle HES-SO commencent à créer des startups.

Il y a une dizaine d’années, la politique de décentralisation de l’EPFL offre une opportunité unique pour la région. Après la convention signée en 2012 par son président Patrick Aebischer et les autorités politiques, l’antenne valaisanne de la haute école lausannoise ouvre ses portes à Sion en 2015. Sur le campus baptisé Energypolis, elle dispose de treize laboratoires actifs dans les domaines clés de l’énergie, de l’environnement et de la santé. Son effectif s’élève actuellement à environ 230 collaborateurs (chercheurs, personnels administratifs et technique). A ce nombre s’ajoutent 92 doctorants.

«Devenir un partenaire incontournable»

Le campus Energypolis poursuit son expansion avec la construction (elle a débuté le 8 octobre) de l’antenne valaisanne du Switzerland Innovation Park Network West EPFL. Cette réalisation offrira, dès son ouverture prévue en 2022, des espaces de travail, des infrastructures et équipements scientifiques ainsi qu’un accès à l’écosystème d’innovation pour les startups issues du campus et pour les activités de recherche de grandes entreprises.

Le chef-lieu valaisan accueillera aussi la même année Alpole. Ce nouveau centre de recherche de l’EPFL sur l’environnement alpin et polaire vise à comprendre le changement climatique qui se produit dans «les environnements de haute altitude et haute latitude» et à prévoir ses impacts sur l’agriculture, le tourisme, la planification des infrastructures et la gestion des paysages. Il comprendra entre 160 et 200 professeurs, chercheurs et employés administratifs. Avec un effectif total d’environ 400 collaborateurs d’ici à deux ans, l’EPFL Valais Wallis va atteindre une taille qu’elle n’imaginait pas, à l’origine, aussi importante.

A Sierre, le Technopôle, qui réunit plus de 600 collaborateurs et 60 entreprises sous un même toit, a pris une nouvelle dimension en se transformant en Swiss Digital Center en automne 2019. «Notre objectif est d’accompagner le processus de digitalisation des entreprises touristiques, énergétiques et industrielles en soutenant leur démarche dans l’intelligence artificielle, le big data, la blockchain et les senseurs connectés, explique Laurent Salamin. Notre ambition est de devenir un partenaire incontournable en Suisse et sur le plan international.»

Fuite des cerveaux

Ce n’est pas tout. Dans le cadre de la réforme d’Agroscope (centre de compétences de la Confédération pour la recherche agronomique et agroalimentaire), le Valais accueillera deux nouvelles stations d’essais: la première à Leytron dans la viticulture et l’œnologie avec, parmi les objectifs recherchés, des synergies avec les antennes régionales de la HES-SO et de l’EPFL; la seconde à Viège se concentrera sur les questions agronomiques et de valeur ajoutée dans l’agriculture de montagne et l’économie alpestre.

La politique mise en œuvre depuis une trentaine d’années vise à lutter contre la fuite des cerveaux. Le Valais parviendra-t-il désormais à conserver ses talents et ses startups? «C’est un défi, admet Jean-Michel Cina. Notre grande faiblesse est d’ordre structurel. Nous restons une région périphérique. Les grands pôles économiques helvétiques sont situés sur l’arc lémanique et outre-Sarine», constate l’ancien politicien. Et seules quelques rares entreprises peuvent accueillir des doctorants et postdoctorants issus de l’antenne régionale de l’EPFL. «La masse critique qu’offrent d’autres régions fait encore défaut en Valais», observe son directeur Marc-André Berclaz. Mais ce dernier est convaincu que les retombées de la recherche réalisée dans le canton régénéreront son tissu économique.


DePoly décompose le PET

Recyclage Chaque année, 20 millions de tonnes de PET sont produites dans le monde, et seulement 9% sont recyclées. De nombreux contenants ne peuvent être recyclés en raison de contaminants chimiques ou alimentaires ou encore de différents additifs et colorants.

La startup sédunoise DePoly a mis au point un procédé capable de décomposer le PET. «Nous utilisons des produits chimiques durables pour recycler le plastique PET à température ambiante.

Nous n’avons pas besoin d’utiliser de chaleur ou de pression, et nous pouvons traiter du plastique même sale ou mélangé à d’autres plastiques», explique Samantha Anderson, directrice de l’entreprise de cinq personnes basée sur le campus d’Energypolis à Sion.

Le procédé fonctionne désormais en laboratoire. Reste à le tester sur le terrain. Pour cela, une collaboration avec l’Usine de traitement des ordures du Valais central (UTO) à Uvrier a été conclue. «Nous développons actuellement la technologie, agrandissons l’équipe et finalisons un cycle de pré-amorçage pour la fin de cette année», souligne la directrice de DePoly.

Fondée en 2020 par Samantha Anderson, Christopher Ireland et Bardiya Valizadeh, la startup prévoit de collaborer avec des entreprises de gestion des déchets pour recycler le plastique PET qui serait incinéré ou jeté dans les décharges. «Nous pouvons également travailler sur site pour des entreprises qui traitent beaucoup de plastique PET et qui souhaitent faire du recyclage en interne», poursuit Samantha Anderson. La société n’est pas prête à quitter le Valais. «Il y a des tonnes d’opportunités et de soutien ici. Il existe d’autres entreprises technologiques qui font également des choses intéressantes. C’est un endroit formidable pour notre startup!»


Ses logiciels «détectent les yeux et l’iris. Ils peuvent ainsi anticiper les actions des utilisateurs.» (Crédits: Eyeware)

Eyeware traque le regard

Logiciel Le canton du Valais voit éclore de plus en plus de startups prometteuses, à l’exemple d’Eyeware à Martigny qui veut démocratiser le tracking du regard. Celle-ci est spécialisée dans le suivi du mouvement des yeux. Avec ses associés Kenneth Funes et Serban Mogos, Bastjan Prenaj a développé un logiciel qui s’intègre dans les caméras 3D, par exemple de type RealSense d’Intel. «Aujourd’hui, ces caméras qui repèrent la position de la tête se démocratisent de plus en plus et on en trouve déjà dans de nombreux smartphones, rappelle Bastjan Prenaj. Nos logiciels détectent les yeux et l’iris. Ils peuvent ainsi anticiper les actions des utilisateurs. Nous prévoyons des applications essentiellement dans le jeu afin de permettre une meilleure immersion.»

A l’origine, l’eye-tracking était essentiellement destiné aux personnes tétraplégiques afin qu’elles puissent naviguer sur internet par le regard sans utiliser de souris. Un domaine qui intéresse aussi la startup valaisanne. «Nous avons travaillé sur des projets avec la Clinique romande de réadaptation et le Centre suisse de paraplégiques de Nottwil», précise le jeune entrepreneur qui travaille avec une équipe de 18 collaborateurs en Valais, mais aussi au Portugal et en Roumanie.

Désormais, le champ des possibilités de l’eye-tracking s’est élargi. Les constructeurs automobiles proposent des solutions dans les pare-brise afin de déclencher certaines fonctionnalités grâce au regard.

La startup issue de l’Idiap, qui a levé 1,9 million de francs en janvier dernier, ne vise pas dans l’immédiat l’industrie automobile, mais espère susciter l’intérêt des fabricants de PC. «L’ordinateur pourrait s’enclencher dès qu’on le regarde, sans introduire un mot de passe. On peut aussi faciliter le travail de la souris dont la flèche se positionnerait automatiquement à l’endroit visé par le regard», prévoit Bastjan Prenaj.


La société développe à Viège des avions «deux fois plus rapides que l’hélicoptère», moins bruyants et «plus sûrs». (Crédits: Dufour)

Les avions électriques de Dufour Aerospace

Transport Etablie à Viège, Dufour Aerospace développe un avion-hélicoptère hybride à décollage vertical électrique. Son nom: aEro 3. «Nous espérons pouvoir rallier Genève à Zermatt en 25 minutes au prix d’un billet 1re classe des CFF», prévoit Thomas Pfammatter, pilote chez Air Zermatt, cofondateur de la startup aux côtés de Dominique Steffen, ingénieur civil et de Jasmine Kent, informaticienne venue de Google Zurich.

A moyen terme, l’entreprise valaisanne envisage de pouvoir transporter des charges pesant jusqu’à 40 kilos avec l’aEro 2. «D’ici six à sept ans, nous souhaitons certifier de nouveaux modèles d’avions pour le transport de passagers», souligne Thomas Pfammatter dont la société bénéficie du soutien financier d’un entrepreneur allemand.

Quels sont les avantages des avions-hélicoptères de Dufour Aero-space? «Ils sont deux fois plus rapides que l’hélicoptère, font moins de bruit au décollage et à l’atterrissage et sont plus sûrs grâce à leurs six moteurs, indique Thomas Pfammatter. Il sera 3 à 4 fois moins cher qu’un hélicoptère traditionnel, car il consomme beaucoup moins d’essence.»

Pour assurer la polyvalence d’utilisation, une aile orientable assurera une propulsion aussi bien verticale que classique. Cet avion électrique pourra ainsi utiliser tant les infrastructures des aéroports que celles des héliports. Seul bémol: la durée des batteries, limitée pour l’instant à 20 minutes. L’aéronef de Dufour a besoin de 1000 kWh au moment du décollage et de l’atterrissage, mais de 200 kWh seulement en vol horizontal.

Le modèle initial de cette avion-hélicoptère a été développé par Hangar 55, devenu H55 lorsqu’il a été rejoint par André Borschberg de Solar Impulse. Dominique Steffen et Thomas Pfammatter ont vendu leurs parts et créé Dufour Aerospace en 2017. La nouvelle entreprise a pu compter sur le soutien financier de la Fondation The Ark et de l’Etat du Valais.

Bloch Ghislaine NB
Ghislaine Bloch

Journaliste

Lui écrire

Ghislaine Bloch a découvert le monde de la vidéo et du reportage dès son adolescence. Après l'obtention d'un master à la Faculté des Hautes Etudes Commerciales de l'Université de Lausanne, elle démarre sa carrière à L'Agefi où elle effectue son stage de journaliste. Puis elle rejoint le quotidien Le Temps en 2004 où elle se spécialise dans les sujets liés aux start-up, à l'innovation, aux PME et à la technologie. Des thématiques qu'elle continue de traiter chez Bilan depuis 2019.

Du même auteur:

ADC Therapeutics va entrer en Bourse
Andrea Pfeifer: AC Immune «mise surtout sur la prévention face à Alzheimer»

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."