Bilan

«Le cash devient de moins en moins pertinent»

Pays du cash, la Suisse n’échappe pas à l’accélération du paiement digital depuis la crise du Covid. Le point avec Gilles Grapinet, CEO du leader européen des solutions de paiement numérique Worldline.

«Les données clients sont cryptées, archivées et sécurisées», assure le CEO de Worldline.

Crédits: Worldline

Worldline n’en finit plus de croître. Trois ans après s’être solidement positionnée en Suisse en acquérant SIX Payments Services, la société française désormais cotée au CAC 40 renforce sa position de leader européen avec le rachat de son concurrent Ingenico. A la tête du quatrième acteur mondial – 13 milliards d’euros de capitalisation pour 20 000 employés – son CEO Gilles Grapinet a observé aux premières loges la conversion accélérée aux solutions de paiement numérique tant chez les consommateurs que chez les commerçants, dans le contexte de crise sanitaire.

On présente souvent la crise du Covid comme une opportunité de développement des transactions numériques. Que constate-t-on dans les faits?

En premier lieu, il faut rappeler que la crise et la période de fermeture des commerces se sont traduites par une chute de 15 à 35% des transactions qui a affecté tous les acteurs, mais à des degrés divers. On a enregistré un effondrement des retraits d’argent liquide de 70 à 80%. Les gens ont très vite compris que la crise n’était pas bancaire, on ne s’est pas précipité pour constituer un matelas de billets. Dans le même temps, il y a eu un décollage rapide de l’e-commerce. Nous avons proposé des solutions clés en main pour des sociétés qui ne disposaient pas de vente en ligne, et livré énormément de terminaux mobiles 3G et 4G pour des paiements lors de livraisons. Y compris des solutions de paiement sécurisé par SMS pour ceux qui n’avaient pas de site internet. Du côté des consommateurs, la crise du Covid s’est traduite par une explosion du sans-contact, dont la hausse de plafond a massivement été adoptée en quatre semaines quand la précédente avait mis plusieurs années.

Observe-t-on un revirement avec le retour à la normale, particulièrement en Suisse où 45% des transactions s’effectuent traditionnellement en cash?

C’est tout le paradoxe de la Suisse, d’être un pays avec un haut niveau de sophistication technologique, un PIB par habitant élevé et dans le même temps un fort utilisateur de cash. Ce constat en fait pour nous un marché avec de fortes perspectives de développement. Ce que je peux vous dire, c’est qu’après la réouverture des commerces et malgré le fait que le tourisme – secteur historique du paiement digital – était fortement ralenti, Worldline enregistre en juin et juillet un nombre de transactions supérieur à la même période en 2019, ce qui semble contredire un retour à l’identique à la situation d’avant.

Plus globalement le cash recule partout, car dans un monde qui se digitalise, les modes de paiements digitaux suivent, avec 7 à 8% de croissance depuis 2015. L’e-commerce prend entre 15 et 25% par an, le loisir se déplace depuis le physique vers des jeux vidéo en ligne ou du streaming. Face à cette évolution, le cash devient de moins en moins pertinent. D’autant plus qu’il a un coût et un bilan carbone élevé.

Que répondez-vous à ceux qui redoutent de voir tous leurs paiements tracés?

Je le comprends, et nous ne sommes pas en guerre contre le cash qui reste l’une des plus grandes inventions de l’humanité. La privacy est une obsession pour la Suisse comme pour l’ensemble des pays européens. Les données clients sont cryptées, archivées et sécurisées avec les moyens de protection les plus avancés en termes de cybersécurité.

On constate une explosion des moyens de paiement digitaux. Lesquels s’imposeront à l’avenir?

Gilles Grapinet dirige le quatrième acteur mondial (13 milliards d’euros de capitalisation). (Crédits: Worldline)

On ne peut pas le prédire. On observe des critères déterminants, tels que la facilité d’utilisation couplée à un haut niveau de sécurisation. L’essentiel est de rester vigilant par un travail de veille envers ceux qui répondent aux attentes d’une partie du public. Nous sommes actionnaires de Twint, au côté des grandes banques suisses qui ont compris l’intérêt de se positionner sur les solutions de paiement mobiles. Apple Pay, Samsung Pay, Alipay, WeChat Pay, la plupart de ces moyens de paiement n’existaient pas il y a dix ans. Le commerçant doit pouvoir choisir, en fonction de sa clientèle, ceux dont il a besoin sur son terminal pour ne pas manquer une vente.

La blockchain et les cryptomonnaies promettent de se passer d’intermédiaires, avec des paiements de pair à pair sécurisés. Est-ce une menace pour l’industrie du paiement digital?

Le marché des transactions digitales est un marché de masse où les transactions se comptent en centaines de milliards, et que les early adopters des cryptomonnaies ne sont pas en mesure de faire rapidement bouger. Historiquement, les nouveaux moyens se superposent aux plus anciens et même le cash a encore des décennies devant lui. Nous suivons de près l’écosystème blockchain, particulièrement en Suisse, pays pionnier où le régulateur affiche bienveillance et rigueur sur la question. La Suisse est d’ailleurs un pays pilote pour Worldline au travers de notre partenariat avec Bitcoin Suisse dans la Crypto Valley, pour proposer aux commerçants une solution d’acceptation de paiements en bitcoins. La possibilité que des paiements ne soient plus adossés à des comptes bancaires, que des stablecoins de banques centrales entrent en circulation sont aussi des éventualités auxquelles nous nous préparons, tout en sachant que les usages ne changent que progressivement. Le monde des paiements n’est pas un monde où les tables se retournent.

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste économique et d’investigation pour Bilan, observateur critique de la scène tech suisse et internationale, Joan Plancade s’intéresse aux tendances de fonds qui redessinent l’économie et la société. Parmi les premiers journalistes romands à écrire sur la blockchain -Ethereum en particulier- ses sujets de prédilection portent en outre sur l'impact de la digitalisation, les enjeux de la transition énergétique et le marché du travail.

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