Bilan

L’Arménie se rêve en nation modèle

La petite république caucasienne accueillera cet automne le Congrès mondial des technologies de l’information. Sa politique de formation ambitieuse pourrait inspirer la Suisse.

  • Les centres Tumo dispensent une formation technologique gratuite à tous les jeunes intéressés.

    Crédits: Karen Minasyan/AFP
  • Il existe plus de 250 laboratoires-clubs d’ingénierie Armath destinés aux jeunes elèves.

    Crédits: Karen Minasyan/AFP

C’est une image étonnante que l’on découvre, sur les hauteurs d’Erevan, à peine quitté le centre historique de la capitale. Un bâtiment moderne de 6000 m2, installé sur un campus, équipé de vastes salles où se trouvent de drôles de postes d’ordinateurs sur roulettes. Cette école des métiers du numérique, c’est le Tumo, fréquenté par plus de 10 000 jeunes de la capitale et ouvert, il y a huit ans, par Sam et Sylva Simonian, un couple de la diaspora arménienne de Dallas, qui a voulu participer à l’essor de son pays d’origine. Nane Sargsyan vient ici quasiment tous les jours, après ses cours à l’Université américaine d’Erevan. «C’est ma seconde maison, dit-elle en riant. J’y ai réalisé avec mon jeune frère un jeu vidéo qui a été primé.» Nane a 18 ans et fréquentera l’an prochain l’Université de San Francisco, mais, c’est sûr, elle reviendra en Arménie pour fonder sa propre société.

La visite du Tumo, en compagnie de Clémentine Luu, jeune Française spécialiste en communication, réserve des surprises. «Ici, tout est possible, lance-t-elle. Nous avons accueilli le robot Sophia de Hongkong. Nous avons des conférences avec les meilleurs experts du monde. Nous créons des vidéos à 360 degrés. Une salle de cinéma et un studio d’enregistrement sont à disposition des jeunes, qui ont entre 12 et 18 ans, fréquentent le centre en dehors de leur scolarité et peuvent s’initier au développement informatique, à la robotique, au design web, à l’animation ou à la 3D.» Le jour de notre visite, les musiciens du groupe Pyramidz mixaient un album et des étudiants, assistés d’une professeur arménienne, construisaient un robot industriel. Clémentine Luu s’est installée à Erevan après ses études et y a trouvé l’esprit pionnier qui lui manquait dans son pays. «Tout est offert au Tumo, tout est gratuit. Nous n’avons qu’une seule exigence: que les élèves s’engagent et progressent.» 

Un Tumo sur l’arc lémanique?

La Fondation du couple Simonian a investi 60 millions de dollars pour ouvrir le centre Tumo d’Erevan et une trentaine d’autres, prévus dans le pays. Elle est appuyée par plusieurs partenaires, comme la banque centrale arménienne, l’Union européenne et la Fondation Koghb. Le concept commence à essaimer à Paris, Beyrouth, en Allemagne, où des écoles numériques basées sur son modèle ont été ouvertes. Même la Californie semble tentée. Vincent Subilia, directeur général de la Chambre de commerce et d’industrie de Genève, la CCIG, a visité le complexe l’an dernier et lui aussi est séduit. Il verrait bien un Tumo sur l’arc lémanique et des démarches informelles sont en cours pour développer le projet. «Rien n’est encore décidé, mais on y songe, affirme Vincent Subilia. Il y a un parallèle à tirer entre nos deux pays qui, à défaut de matières premières, misent sur la matière grise. L’Arménie, dans l’inconscient collectif, c’est une culture millénaire, le bastion de la chrétienté, le talent de Charles Aznavour et une histoire tragique. On ne pense pas forcément à son positionnement high-tech. J’y ai pourtant découvert une vraie force créatrice.»

On peut difficilement parler de l’Arménie sans évoquer la puissance et l’influence de sa diaspora, ces 8 millions ressortissants disséminés dans le monde qui, à l’image du couple Simonian, ont l’œil rivé sur le destin de leur terre ancestrale. Et sont prêts à y investir, en misant sur la formation, l’informatique et les hubs créatifs. En Suisse également, cette diaspora est puissante, précise Vincent Subilia, active notamment dans les milieux de la finance, du commerce ou de l’horlogerie. La situation politique du pays, qui a longtemps freiné les investisseurs, commence à les rassurer. L’an dernier, une révolution de velours a porté au pouvoir, sans effusion de sang, le premier ministre Nikol Pachinian. The Economist a fait de l’Arménie sa «nation de l’année». 

Alexander Yesayan, directeur de l’Union des entreprises de technologie de pointe. (Crédits: RJ)

Une ligne Genève-Erevan

«Le pays a de nombreux atouts», relève Vincent Subilia, malgré une économie qui souffre de son isolement géopolitique. Le directeur de la CCIG a organisé l’an dernier un forum de promotion entre entrepreneurs suisses et arméniens et a reçu le président arménien en juin dernier. «Nous y avons vu des pôles d’excellence qui méritent d’être exploités.» La Suisse figure déjà parmi les dix investisseurs étrangers les plus importants d’Arménie, notamment dans les secteurs de la technologie, de l’information, de l’e-santé et des services financiers. Et des discussions ont été lancées, sous l’égide de la CCIG, pour ouvrir une liaison aérienne directe entre Genève et Erevan. «Le potentiel existe, et une telle desserte intensifierait considérablement nos relations», conclut le directeur général.

En l’espace de deux décennies, l’industrie numérique a pris une place prépondérante dans le paysage économique arménien. Alexander Yesayan, directeur de l’Union des entreprises de technologie de pointe du pays, organisateur du Congrès mondial des technologies de l’information, le WCIT 2019, cite notamment PicsArt parmi les exemples de réussite. Ses logiciels de retouche et de partage de photographies, lancés en Arménie, ont 130 millions d’utilisateurs. Le secteur numérique fait aujourd’hui travailler 20 000 personnes et génère 5% du PIB, en croissance de 25 à 30% par an, précise Hayk Hovhannisyan, attaché commercial à l’Ambassade arménienne à Genève. Les multinationales ne s’y sont pas trompées. IBM ou encore Philip Morris se sont installés dans le pays. «Nous sommes une porte d’entrée vers l’Union économique eurasiatique et ses 180 millions de consommateurs. Pour ce qui concerne les technologies de l’information, notre marché est mondial.»

Le pays fournissait le tiers des innovations et des équipements informatiques sous l’ère soviétique et a toujours misé sur les sciences pour son développement. «Aujourd’hui, nous voulons montrer qu’un petit pays peut se placer au centre de l’industrie numérique», nous dit Alexander Yesayan. Sa politique de formation numérique, avec le Tumo ou encore le programme Armath et l’ouverture de plus de 250 laboratoires d’ingénierie au sein du système scolaire, a permis à l’Arménie de décrocher l’organisation, du 6 au 9 octobre, du WCIT 2019. Et comme il se doit, l’intelligence artificielle assistera l’orchestre symphonique qui se produira en ouverture de l’événement, qui attirera 2500 participants de plus de 70 pays! 

Le centre Tumo dans la capitale Erevan: un bâtiment moderne de 6000 m2. (Crédits: RJ)
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