Bilan

La techno n’aime pas les filles, et c’est mal

Les femmes restent rarissimes dans les start-up et absentes du management des grands groupes. Certes elles étudient peu la technique. Ce qui n’exclut pas un certain machisme.
  • CEO de Yahoo!, Marissa Mayer a auparavant été écartée du premier cercle d'influence de Google par Larry Page.

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  • Top manager chez Facebook, Sheryl Sandberg a incité les femmes à davantage d'agressivité dans le milieu du travail dans son essai "Lean In".

    Crédits: Reuters/Lucas Jackson
  • La Genevoise Taïssa Charlier a lancé une initiative Women in Digital Switzerland avec la création d'un groupe LinkedIn.

  • Créée en 2007 en Californie, l'organisation Girls in Tech a des antennes dans le monde entier, notamment à Paris.

  • Des stéréotypes culturels puissants éloignent les filles de l'étude des maths et de la technique.

  • En Malaisie, l'informatique considéré comme un bon métier pour les femmes en raison des horaires flexibles et de tâches non salissantes.

  • L'EPFL a mis sur pied des modules d'inititation et de formation pour les filles de 7 à 13 ans afin de les intéresser aux sciences, en créant un site web ou en découvrant les robots. Participantes, parents et enseignants sont enthousiastes.

« Dans la technologie et les start-up, les femmes sont peu visibles. Prenez les speakers des conférences web : année après année, les femmes restent rarissimes dans les panels. » Responsable Médias Sociaux chez details.ch, Taïssa Charlier a lancé l’initiative Women in Digital Switzerland. Ce réseau, qui sera au cœur d’événements, s’articule autour d’un groupe LinkedIn. « En moins de trois semaines, le groupe a déjà atteint près de 130 membres, uniquement grâce au bouche à oreille. Il y a un vrai besoin pour les femmes du domaine de se retrouver à un niveau national. » Taïssa Charlier présentera son action lundi 10 février lors d’un podium Marketing de genre sur le web* organisé dans le cadre de la Swiss Community Managers Association.

Ce mouvement fait écho, en France, à la branche "Girls in Tech Paris" créée en 2010 au sein du réseau international "Girls in Tech". Celui-ci a été fondé à San Francisco en 2007 par l’Américaine Adriana Gascoigne. Avec plus de 7500 membres, "Girls in Tech" a des antennes notamment en Inde, Brésil, Grèce, Chine et bientôt en Italie et en Finlande.

Un secteur machiste, peut-être ?

Si les entrepreneuses sont plus nombreuses dans les sciences de la vie, elles désertent la technologie. Bastion historique mâle, le milieu geek s’est quelque peu féminisé ces dernières années avec l’essor des réseaux sociaux. Les animateurs de communauté virtuelle (community managers) sont souvent des filles car les profils professionnels sont issus du marketing et de la communication. Mais dans sa grande majorité, le secteur web reste extrêmement masculin, voire machiste, déplore certains observateurs à l’international.

« Lors de son entrée en bourse en novembre dernier, Twitter n’a présenté que des hommes blancs à son conseil d’administration. Que des hommes chez les investisseurs et au sein du management, une seule femme, Vijaya Gadde, en poste depuis cinq semaines à peine », s’indigne Claire Cain Miller dans le New York Times. « Cette absence de diversité est le résultat de l’arrogance de l’élite de Silicon Valley, la Silicon Valley mafia », commente Vivek Wadhwa, du Stanford’s Rock Center for Corporate Gouvernance. « Comment osent-ils chez Twitter faire un IPO sans présenter une seule femme siégeant au conseil ? »

Marissa Mayer, une exception qui confirme la règle

Aux Etats-Unis, les femmes représentent à peine 5,7% des effectifs employés dans l’industrie informatique. Chez les diplômés de la branche, les filles ne sont plus que 2%, selon le bureau Catalyst. Manager chez Facebook et auteur du manifeste "Lean In" (Deckle Edge, 2013), Sheryl Sandberg et la CEO photogénique de Yahoo ! Marissa Mayer attirent certes l’attention du public.

Mais elles font figures d’exceptions qui confirment la règle d’un chauvinisme mâle dans la technologie, selon les interlocuteurs du New York Times. Les compagnies technologiques recrutent souvent les premières femmes administratrices une fois qu’elles sont cotées en bourse et soumises à la pression de l’opinion. Ce fut le cas de Facebook et Zynga.

Chez Google, à son arrivée au poste de CEO en 2012, Larry Page a exclu les femmes du premier cercle d’influence. Parmi les déçues, Marissa Mayer qui a rejoint Yahoo !. Sous la direction du précédent CEO Eric Schmidt, ce comité comprenait 15 membres dont quatre femmes. Larry Page l’a réduit à onze membres, dont une seule femme, Susan Wojcicki, la sœur de son épouse dont il est maintenant séparé.

Politique volontariste chez Google

Google revendique néanmoins une politique proactive en faveur des femmes, du moins pour sa base, et affiche une proportion d’un tiers d’employées sur 35'000 collaborateurs. Une part total nettement supérieure à la moyenne américaine du secteur de 25%.

La firme de Mountain View a compilé les données disponibles et utilisé ses fameux algorithmes pour analyser la situation. Premier constat : des femmes étaient écartées dès le premier entretien téléphonique car elles ne mettaient pas suffisamment en avant leurs réalisations. Les recruteurs ont été appelés à questionner davantage les femmes sans attendre qu’elles étalent d’elles-mêmes leurs réussites.

Google a aussi constaté que des femmes recrutées qui renonçaient à entrer dans la compagnie avaient été interviewées uniquement par des hommes. Correction : elles sont interrogées maintenant au moins par une femme lors du processus de sélection.

A l’interne, les collaboratrices sont ensuite moins enclines à postuler pour des postes de cadres. Des femmes mentors les encouragent alors dans cette voie lors d’ateliers. Les départs étant deux fois plus nombreux chez les femmes qui venaient d’accoucher que chez les autres, Google a prolongé le congé maternité de trois à cinq mois rémunérés à 100%, ce qui a fait baisser le taux de départ de 50%.

Des effets pervers

Cet encouragement a cependant pour effet pervers que les collaboratrices sont parfois déconsidérées par des collègues masculins. Ceux-ci chuchotent qu’elles ont été favorisées à l’embauche et doutent de leurs compétences.

Les racines de déséquilibre remontent au choix des filières professionnelles en fonction du genre. Si en sciences et ingénierie, les diplômées sont nombreuses en architecture, biologie/sciences de la vie et chimie, elles disparaissent dans des branches considérées comme plus technique (informatique, micromécanique…) Or, difficile d'innover dans la technologie sans avoir suivi une formation ad hoc.

Des stéréotypes puissants

A la base de la désaffection des femmes pour ces secteurs, des stéréotypes culturels puissants. « En Malaisie par exemple, l'informatique est considéré comme un bon métier pour les femmes car il permet des horaires flexibles et n'est pas salissant », constate Farnaz Moser-Boroumand, responsable de la promotion des sciences auprès des jeunes à l'EPFL (Ecole polytechnique fédérale de Lausanne). Dans les branches les moins mixtes - informatique, génie électrique, mécanique - les étudiantes venant d'ailleurs sont nettement surreprésentées par rapport aux Suissesses et celles qui résident en Suisse. Un fait qui indique que la désaffection des femmes pour ces matières est liée à une question de représentation sociale.

Le Bureau de l'égalité des chances de l'EPFL a mis sur pied des programmes destinés aux 7-13 ans. Un module « Internet pour les filles » permet aux participantes de monter leur propre site, sous la supervision de femmes spécialistes en la matière qu'elles peuvent prendre comme modèles. L'objectif est non seulement de former les enfants et pré-ados, mais aussi de sensibiliser les enseignants et les parents.

« Nous avons entrepris un travail dont les résultats se verront peut-être dans la société d'ici 25 ans, le temps d'une génération, sourit Farnaz Moser-Boroumand. Les échos sont néanmoins déjà positifs. Les filles qui suivent un module souhaitent ensuite découvrir d'autres champs liés à la technique, par exemple une initiation aux robots. Les parents sont enthousiastes et modifient la vision qu'ils ont des possibilités professionnelles de leurs filles. »

*Marketing de genre sur le web, lundi 10 février, Fédération des Entreprises Romandes à Genève, 17h30.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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