Bilan

La Suisse va-t-elle laisser l’économie surfer sur ses données?

Le Conseil fédéral doit décider cet automne s’il s’ouvre à l’open data. Ce mouvement, présent aux Etats-Unis et en France, prône l’accès à toutes les informations publiques.

A combien se loue en moyenne le mètre carré dans le quartier où vous comptez emménager? Comment se comparent les pourcentages de réussite à la matu des différentes écoles où vous envisagez de scolariser votre enfant? Dans quel hôpital de la région risque-t-on d’attraper le plus de maladies nosocomiales? Quelle ligne de bus est-elle la moins sûre de votre ville?... Nous n’avons pas les réponses à ces questions, mais nous savons où elles sont. Comme des milliers d’autres informations pertinentes pour notre quotidien, elles dorment dans les bases de données des diverses administrations. Publiques, ces informations devraient être accessibles. D’autant plus que, depuis juillet 2006, la loi sur l’organisation du gouvernement et de l’administration (LOGA) garantit aux Helvètes le droit de demander presque n’importe quelle information gouvernementale. Mais entre les difficultés d’identifier les sources et les labyrinthes bureaucratiques, on est très loin du compte. Le site loitransparence.ch constate que, entre 2006 et 2010, les Suisses ont eu 20 fois moins recours à cette possibilité que les Anglais. Et près d’un tiers de leurs demandes ont été refusées... 

C’est ce que s’apprête à changer l’open data. Porté à l’origine par des geeks, ce mouvement culturel et technologique milite pour l’ouverture des données publiques en utilisant le même genre d’outils qu’emploient les moteurs de recherche pour exploiter les données d’internet. Récemment, cette demande de transparence est même devenue un argument économique. Les administrations publiques disposent d’une véritable mine d’or en termes d’informations. Les entreprises pourraient les valoriser de mille façons, que ce soit sous forme de services applicatifs ou pour leurs besoins propres.

Une mine d’or pour les applications

Le Conseil fédéral doit décider l’automne prochain s’il accepte cette transformation radicale de l’accès et de l’utilisation des données publiques. Certaines communes comme Zurich, qui doit ouvrir son portail open data en juin prochain, jouent déjà les pionnières. Tout a commencé en juin 2011 à l’occasion d’un colloque sur les données ouvertes organisé par les Archives fédérales sous l’impulsion du groupe parlementaire pour une informatique durable. Les acteurs constatent alors le retard suisse en la matière. Aux Etats-Unis, dès 2009, l’administration s’est pliée à une promesse de campagne d’Obama en créant le portail data.gov qui ouvre l’accès à 390 000 bases de données publiques. Au Royaume-Uni, c’est Tim Berners-Lee, l’inventeur du Web au CERN, qui a convaincu Gordon Brown puis David Cameron de lancer data.gov.uk. Les effets ne se sont pas fait attendre. Selon Nigel Shadbolt, qui codirige avec Tim Berners-Lee l’Open Data Institute, «le Royaume-Uni a, par exemple, vu une réduction de l’ordre de 80% des infections nosocomiales, après que la comparaison des données entre hôpitaux fut devenue possible».

En décembre dernier, la France a ouvert son site data.gouv.fr,  qui a déjà joué un rôle non négligeable dans la campagne électorale (lire encadré). Début avril à Brasilia, 55 pays se sont engagés pour un Open Government Partnership qui prévoit l’ouverture des bases de données administratives au public. En Suisse, le mouvement de l’open data s’est aussi mis en route. Créée en début d’année, l’association opendata.ch organise des journées make.opendata.ch, sorte de marathon de la programmation, au cours desquelles les développeurs informatiques multiplient les innovations (lire l’encadré). En parallèle, l’administration fédérale développe un prototype de moteur de recherche pour ses données: le «single point of orientation». Il pourrait servir de base à un portail grand public si le gouvernement le décide. Mais cet arbitrage est soumis à trois influences qui ne vont pas forcément dans le même sens.

L’information, c’est le pouvoir

L’open data est d’abord une formidable opportunité économique. Comme l’explique François Bancilhon, fondateur de l’entreprise française Data Publica, «il y a deux idées. La première, c’est de rendre accessibles simplement et facilement toutes les données publiques. La seconde, c’est de permettre leur réutilisation sous des formes diverses pour révéler de nouvelles informations et en augmenter la valeur.» Son entreprise vient ainsi de construire un outil qui permet de voir en un coup d’œil le millier d’appels d’offres quotidiens des collectivités publiques françaises à partir de 8000 sources différentes. En Allemagne, un développeur a, lui, croisé les données de l’orientation de l’ensemble des toitures extraites de Google Maps avec les données climatiques de l’office météorologique afin de vendre aux installateurs de panneaux photovoltaïques une application qui identifie les meilleurs prospects. Aux Etats-Unis, le site data.gov a généré plus de 1500 applications allant de la mesure de la ponctualité des aéroports à la sécurité dans les bus. Un véritable écosystème, comparable à celui de l’Appstore ou de Facebook,  s’est mis en place avec des entreprises émergentes comme Factual ou Infochimps et quelques géants comme Google et son Public Data Explorer lancé en mars 2010. «Au fur et à mesure que se multiplient les sources publiques, les entreprises tissent des corrélations avec leurs propres données pour créer de nouveaux services à valeur ajoutée», analyse Antoine Logean, porte-parole d’opendata.ch.

Toutefois, si les autorités politiques ont bien en tête cette opportunité économique, elles se gardent de la mettre en avant. Théoriquement, l’ouverture des données publiques correspond à un objectif de transparence et secondairement d’efficacité administrative. «C’est d’abord un formidable moyen de rebâtir ou de consolider la confiance entre l’Etat et le citoyen», relève Martin Stoll, responsable de la cellule enquête de la SonntagsZeitung et cofondateur du site loitransparence.ch. «Malheureusement, la transparence n’est pas exactement dans l’ADN de notre administration.» Pour vaincre cette résistance, il faut une volonté politique. Mais c’est ici que la logique des données ouvertes bute sur son principal obstacle. Les politiques au pouvoir seront-ils prêts à partager avec les entreprises et le public des mines d’informations dont ils avaient jusqu’à présent le monopole?

Cadastre  Une carte interactive des sites industriels à risque, élaborée à partir des données de l’armée.

 

L’open data au service du journalisme

Les politiques ne peuvent plus se cacher derrière la fameuse formule: «On ne va pas vous ennuyer avec des chiffres.»

La dernière campagne électorale française a été l’occasion d’une bataille de chiffres destinés à impressionner l’électeur. Malheureusement pour les politiciens, ce dernier est devenu un internaute. Et, avec l’open data, il peut facilement vérifier puis partager les erreurs ou les approximations qu’il a dénichées. Le bobaromètre de Libération et le guéantomètre de Slate.fr surfent sur cette mode de la vérification des faits et de la puissance des informations sourcées par la masse des internautes (crowdsourcing).

En collaboration avec i-Télé, les journalistes d’Owni, une start-up parisienne, sont allés encore plus loin avec leur véritomètre. Ayant accès aux données publiques de l’INSEE, d’Eurostat, du FMI, etc., les journalistes d’Owni ont construit un outil capable de vérifier quelque 1300 chiffres énoncés par six candidats. Selon l’un des responsables du projet, Nicolas Patte, «Nicolas Sarkozy a pris le lead du baromètre du mensonge statistique en fin de campagne avec des énormités, comme le prétendu investissement annuel de 12 milliards d’euros dans les éoliennes de la France alors que c’est le chiffre de toute l’Union européenne». Les grands médias ont bien saisi le potentiel de ce journalisme de données et y consacrent des équipes entières comme dans le cas du New York Times ou du datablog du Guardian.

Les premières applications suisses

Les journées makeopendata.ch ont déjà livré quelques outils grand public. Sélection.

Opendata.utou.ch/Lausanne: Une carte interactive de la consommation énergétique des maisons à Lausanne (par rue) sur la base des données des Services Industriels.

OpenLetten: Cette application transforme les relevés scientifiques de la température de l’eau à Zurich pour répondre à une question simple: est-elle assez chaude pour aller se baigner?

http: wheredidmytaxesgo.nelm.io: Une application qui calcule l’utilisation, poste par poste, de ses impôts à Zurich.

http://www.swissmap.bitfondue.com/: Une carte interactive basée sur les données de l’Office fédéral de la statistique afin de faciliter les comparaisons entre villes et cantons. 

Gesagt-im-parlament.ch: Une application qui crée des nuages de mots-clés autour de chaque parlementaire à partir de ses interventions, postulats, etc., stockés sur les serveurs du Parlement.

Opendata.utou.ch/antennes: Une carte interactive pour dévoiler la proximité des antennes du réseau Natel à Genève afin d’en prendre la direction et d’améliorer sa connexion.

Illustrations: Guillaume Long  

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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