Bilan

La Suisse, l’autre pays de la robotique

Ils ont les mangas, Gozilla, les sushis et les robots. Les images d’Epinal ont la vie dure. Alors certes, les Nippons ne sont pas les derniers en matière d’électronique et de robotique. Mais parce qu’ils déploient souvent des androïdes grandeur nature façon prototype, ils jouent un peu le rôle de l’arbre qui cache la forêt. C’est d’autant plus regrettable que ladite forêt est en grande partie estampillée de la croix blanche sur fond rouge.

A ceux qui pourraient en douter, on rappellera que l’un des acteurs majeurs dans le domaine de la robotique industrielle «classique» n’est autre que le géant helvético-suédois ABB. En 2010, ce secteur de la robotique devrait écouler plus de 100 000 unités. Et puis à côté des géants, il y a les jeunes pousses, ambitieuses, souvent actives dans la robotique mobile, comme BlueBotics et K-Team. Les deux sont d’ailleurs issues de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne où depuis de longues années on chérit la robotique. Cette tradition connaît aujourd’hui la consécration alors que l’EPFL devient la leading house du nouveau pôle de recherche national en robotique, doté de 13,3 millions de francs sur quatre ans et dirigé par le professeur Dario Floreano.

«Si nous ne pouvons pas réaliser avec le Japon au niveau des investissements, notre recherche dans ce secteur est assurément l’une des meilleures du monde. Les Helvètes ont un savoir-faire exceptionnel dans ce qui touche à la microrobotique, à la robotique biomédicale et à la robotique bio-inspirée.» A cette heure, pas moins de 20 grandes entreprises et 12 start-up ont fait montre de leur désir de collaborer avec ce nouveau pôle de recherche national.Un observatoire mondial

Seulement voilà, les robots, c’est un peu l’arlésienne de la futurologie. On ne cesse d’annoncer leur invasion dans les foyers et on ne les voit guère. «Pourtant, il y a des signes, affirme Serge Bringolf, directeur du projet Robosphère à La Chaux-de-Fonds. Les robots aspirateurs, les robots tondeuses et les robots trayeuses, tous des robots dits de service, remportent un franc succès. Et ce n’est que le début…»

Inutile de convaincre Serge Bringolf du contraire. L’homme porte sa conviction en bandoulière depuis dix ans, depuis qu’il a décidé que sa région, celle des Montagnes neuchâteloises, méritait un beau et grand projet à même de fédérer les enthousiasmes publics et privés. Dix ans de prosélytisme en faveur d’un grand parc robotique baptisé Robosphère, qui ont abouti. La Confédération, le canton de Neuchâtel, ainsi que les communes du Locle et de La Chaux-de-Fonds se déclarent prêts à accorder 10 millions de francs au projet de Serge Bringolf si celui-ci réussit à réunir le solde nécessaire, soit 6,5 millions, auprès de partenaires privés. Mission pas du tout impossible selon Luiggino Torrigiani, spécialiste en marketing et sponsoring, qui espère boucler le tour de table en trois ou quatre mois. «Tout est logique dans Robosphère. C’est dans la région que sont nés Pierre et Henri-Louis Jaquet-Droz, dont les automates ont fasciné les cours royales au XVIIe siècle. Et c’est sans parler de l’extraordinaire savoir-faire de la région dans les domaines de l’horlogerie et de la micromécanique.» Le chasseur de fonds assure qu’il mène actuellement des négociations très positives avec de potentiels partenaires actifs dans l’horlogerie, les énergies renouvelables, la banque et, bien sûr, la robotique.

Si d’aventure l’affaire se conclut, Robosphère devrait voir le jour en 2013. Le temps nécessaire pour restaurer et aménager l’ancien hangar postal de 3000 m2 au Crêt-du-Locle ainsi que le terrain alentour. «Ce ne sera pas un musée, mais un observatoire mondial sur l’évolution de la robotique, comprenant un parc ludique pour le public, un centre de documentation et d’information et des espaces destinés aux professionnels pour des congrès, par exemple, avec salles de réunion et auditoire. En outre, plusieurs entreprises partenaires nous fourniront régulièrement leurs derniers modèles de robots afin que nous présentions toujours ce qui se fait de mieux.»Une collaboration française

Comme Robosphère vise à terme l’autofinancement, il lui faudra, selon les calculs de Serge Bringolf, atteindre un objectif de 85 000 visiteurs par an. A ceux qui lui font remarquer que le terrain du Crêt-du-Locle est tout de même un peu éloigné des grands centres urbains, l’initiateur du projet rappelle que Robosphère aura la chance rare de jouxter une gare CFF, un plus incontestable pour devenir la cible de sorties d’école et de famille. «Et puis nous proposerons plusieurs formules. Un forfait qui permettra de tout visiter et un tarif à la carte dès 5 francs qui permettra de choisir les attractions souhaitées (restauration robotisée, manège robotique, shows, ateliers, espace enfants, etc.). Cela deviendra sans doute une attraction dominicale appréciée des gens de la région.»

Alors que la première pierre du parc robotique n’est pas encore posée, le projet fait déjà des émules dans l’Hexagone tout proche. Les équipes du Futuroscope de Poitiers et de la Cité des sciences de la Villette à Paris ont déjà assuré Serge Bringolf de leur volonté de collaborer avec Robosphère dès que possible. «L’objectif local est la valorisation durable de la région. Et sur le plan global, il s’agit d’offrir un lieu de réflexion sur notre rapport avec les nouvelles technologies. Après les banques, les chocolats et les montres, la Suisse peut s’imposer comme un leader dans la robotique car elle a tout pour l’être.»Reste à espérer que Gozilla n’apprendra rien des ambitions de Serge Bringolf.

ROBOSPHERE Le centre se veut être un observatoire mondial sur l’évolution de la robotique, comprenant un parc ludique.

 

 

RELATION

Quel robot voulez-vous chez vous? En robotique, les pays ne sont pas égaux. Si les uns acceptent les robots humanoïdes, les autres les regardent d’un œil de plus circonspects.

Si le nouveau pôle de recherche national en robotique qui sera dirigé depuis l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne se penchera sur plusieurs sujets comme la microrobotique, la robotique biomédicale (notamment dans l’idée de fabriquer des prothèses révolutionnaires) et la robotique bio-inspirée, il se penchera aussi sur les relations que Mme et M. Tout-le-monde entretient avec les robots. «Au Japon et en Corée, l’idée de robots humanoïdes ne choque pas du tout la population, explique Dario Floreano, directeur du pôle. Ce n’est pas aussi évident en Europe. Il y a clairement une différence de culture.» A quoi cette dernière tient-elle? C’est à cette question que les spécialistes du pôle tenteront de répondre. Et pour y parvenir, ils essayeront de cerner ce que les publics suisse et européen attendent d’une aide robotique.

Et également sous quelle forme? «Les Suisses n’ont peut-être pas envie pour l’instant d’avoir chez eux un robot humanoïde qui les aide à faire la vaisselle, en revanche, ils n’ont rien contre l’idée d’une voiture robotisée, probablement parce que celle-ci garde son aspect de voiture», ajoute Dario Floreano. La rencontre du quatrième type entre les robots et les Helvètes ne s’est donc pas encore faite. Le parc Robosphère, s’il voit le jour, devrait permettre de remédier à cette ignorance.

Pierre-Yves Frei

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