Bilan

La Suisse, coffre-fort numérique du monde

Autrefois banquier mondial, le pays se réinvente à travers l’hébergement et la sécurisation des données dématérialisées. Et se profile pour devenir le paradis des data centers.
  • Situé dans la banlieue zurichoise, le centre de stockage de données high-tech de green.ch est accolé à un centre commercial. Crédits: Dr
  • Haute sécurité: les centres d’hébergement se barricadent au cœur des Alpes suisses. Crédits: Dr
  • Dans les couloirs du Fort Knox de la société SIAG, situé sous les Alpes. Crédits: Dr
  • L’impressionnant bunker de la société Deltalis se cache sous les montagnes uranaises. Crédits: Dr

Sur le flanc de la montagne, la saignée de béton et de fer tente de se camoufler en laissant la mousse et la forêt environnante reprendre quelque peu leurs droits. Peine perdue. L’imposant bunker délaissé par l’état major de l’armée suisse s’offre toujours généreusement au regard des promeneurs.

C’est à proximité de la petite commune d’Attinghausen, à un jet de pierre du village natal de Guillaume Tell, que la société Deltalis a choisi d’implanter il y a quelques années son centre de backup et de stockage de données.

Au plus profond des Alpes uranaises, ses serveurs vrombissent en continu sur quelque 15 000  m2, jalousement gardés par un savant dispositif de caméras, de lecteurs d’empreintes digitales et de serrures à code. Au cœur du complexe trône toujours une cage de Faraday, autrefois utilisée pour protéger les appels téléphoniques de toute écoute indiscrète.

Deltalis n’est de loin pas la seule à avoir colonisé les Alpes. SIAG Secure Infostore, une entreprise zougoise se présentant comme «la banque privée pour les informations numériques», a lancé dès les années 1990 deux centres d’hébergement, baptisés Fort Knox I et II, en référence à la base militaire abritant la réserve d’or américaine.

En plaine, les data centers ultrasécurisés fleurissent aussi. Accolé au centre commercial voisin, le complexe flambant neuf érigé par la société green.ch à Zurich West se veut high-tech, doté de tous les systèmes redondants pour pallier toute éventualité. De quoi convaincre non seulement une clientèle de proximité, mais aussi étrangère.

«La Suisse est considérée dans le monde entier comme l’un des meilleurs endroits pour les centres de données. Les entreprises suisses préfèrent stocker leurs informations dans notre pays, dans des lieux sécurisés. Mais de nombreuses sociétés européennes font le même choix», confirme Susanne Tanner, responsable marketing de green.ch.

A l’ère du doute, précipitée par l’affaire Snowden et l’indiscrétion maladive de la NSA, l’image de solidité et de stabilité de la Suisse semble le meilleur argument de vente pour les entreprises spécialisées dans la sécurisation des données.

C’est aussi dans un bunker désaffecté que la genevoise WISeKey avait trouvé, il y a près de quinze ans, le lieu rêvé pour y entreposer sa racine cryptographique, la matrice des solutions d’infrastructures à clés publiques qu’elle déploie. Aujourd’hui, cette particularité est toujours mise en avant par la société.

«C’est sûr, l’image du bunker dans les Alpes fait partie de notre côté unique. Face aux racines concurrentes servant au chiffrement des communications, comme Entrust, RSA ou VeriSign, toutes en mains américaines, le fait de conserver en Suisse l’intégrité de notre clé est la meilleure garantie que les agences de renseignement tout autour du globe n’en détiennent pas l’accès», souligne Carlos Moreira, CEO de WISeKey. Plusieurs entreprises suisses ont bien compris qu’elles avaient là une carte à jouer, bien au-delà de leur propre activité historique ou des secteurs traditionnels de la place financière.

En 2012, c’est ainsi que le groupe Kudelski a lancé une nouvelle division active dans la cybersécurité, pressentant que son expertise dans les systèmes de communication numériques et le contrôle d’accès pourrait lui permettre de s’adjuger une place sur ce nouveau marché. Des sociétés hautement spécialisées, comme Sysmosoft pour la sécurisation d’applications sur smartphone, ont également vu le jour.

Outre le stockage, c’est aujourd’hui la confidentialité qui devient le «must have» pour lequel beaucoup de sociétés suisses sont reconnues à l’international.

«Des clients allemands m’ont indiqué qu’ils étaient d’accord d’héberger leurs données dans deux pays seulement: le leur et la Suisse», explique James Nauffray, CEO et fondateur de Crossing-Tech, une société logée au Parc de l’innovation de l’EPFL.

L’expert est bien placé pour affirmer que «la Suisse est perçue comme le coffre-fort numérique du monde»: sa société commercialise une plate-forme logicielle – «à 100% suisse», précise-t-il – dont la fonction est de gérer les flux de données des entreprises, pour anticiper le risque de fraude ou celui de voir des informations sensibles arriver dans les mains de personnes non autorisées.

Selon James Nauffray, l’avènement de la «data economy», avec son flot d’informations à brasser et à contextualiser, n’est pas près de déloger la Suisse de la nouvelle place qui est devenue la sienne.

Données confidentielles

De nouvelles spécialités apparaissent. Logée au Parc scientifique d’Ecublens, c’est dans le domaine de l’intégrité et de la sécurisation des données génétiques que la start-up Sophia Genetics a décidé de se profiler, en sus de son métier de fournisseur de solutions d’analyses bio-informatiques.

«Aujourd’hui, on gère les données du vivant avec le même soin que les données financières», note Jurgi Camblong, CEO et cofondateur. Face au volume colossal issu du séquençage du génome des patients, la start-up a dû veiller dès ses débuts à devenir un spécialiste de la confidentialité.

«Nous devons assurer à nos clients que seules des personnes autorisées aient accès à ces données, et même à certaines parties bien délimitées du génome des patients», poursuit Jurgi Camblong. La société s’est associée, dans le cadre d’un projet CTI, avec une équipe de chercheurs de l’EPFL pour le développement de nouvelles méthodes d’encryptage.

En fait de suivre une tradition, des sociétés suisses ont surtout réalisé, à l’instar de Facebook, que «l’information personnelle a désormais une valeur inestimable dans ce nouveau modèle économique», estime James Nauffray. Un bon sens qui devrait faire de la Suisse le paradis des data centers.

Une étude du consultant Broadgroup, citée par le Financial Times, indique que l’offre de centres de stockage de données va croître en Suisse de 63% entre 2011 et 2016. Avec quelque 129 000 m2, la capacité de stockage suisse, exprimée par habitant, est la deuxième en Europe, juste derrière l’Irlande, et la sixième en chiffres absolus. 

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