Bilan

La Silicon Valley inspire des étudiants suisses

Durant une semaine, dix jeunes Romands sont partis avec la BCV en Californie pour s’imprégner de l’esprit start-up. L’occasion pour eux de découvrir les différentes sources de financement d’un projet.
  • Les étudiants et deux experts, lors de leur passage chez Facebook. Ils ont aussi visité les sièges de Zynga, Indiegogo, 500startups et Stanford, notamment...

    Crédits: Christian Jacot-Descombes/BCV
  • Atelier sur le pitch chez Swissnex: conseils pour maîtriser l’art de présenter rapidement une idée.

    Crédits: Christian Jacot-Descombes/BCV

Il y a ceux qui ont déjà largement mûri leur projet entrepreneurial: produit, design, marketing… tout est prêt. Et il y a ceux qui participent au voyage organisé par la Banque Cantonale Vaudoise (BCV)pour découvrir. Louis Derungs, étudiant à l’UNIL, est très clair: «Je venais surtout pour comprendre la recherche d’investisseurs. J’ai lancé plusieurs projets, mais jamais en suivant les étapes du fundraising.» Certains sont encore à l’entame de leur cursus universitaire, d’autres, en HEC notamment, ont déjà étudié le processus de création d’une entreprise et son financement.

Mais pour tous, ce bain en Silicon Valley constitue une expérience inspirante. Y compris et surtout pour ce qui relève des levées de fonds. C’est de Californie que sont venues les dernières grandes tendances dans ce domaine. 

Chez Indiegogo, les étudiants suisses apprennent ainsi que le financement participatif, très en vogue aux Etats-Unis et en Europe, peine à s’imposer en Asie. Au Japon, mais aussi en Chine et dans les pays émergents, les financeurs sont prêts à investir dans un produit fini, moins facilement dans un projet ou une idée à développer, même un prototype à améliorer.

«En général, il ne faut pas se voiler la face et s’emballer: de nombreuses personnes s’imaginent qu’il est facile de déchaîner l’enthousiasme des crowdfunders avec une idée innovante. Mais il y a quand même une bonne dose de marketing: il faut arriver à développer un discours, à séduire les investisseurs, à leur offrir une vision de long terme avec un retour avantageux pour eux», tempère Paul-Edgar Levy, étudiant à HEC Lausanne.

Et ne pas oublier de miser sur les réseaux sociaux. La diffusion du projet est cruciale et, derrière le mailing direct au réseau des connaissances, Facebook et Twitter sont les deux sources principales qui drainent les contributeurs et les fonds vers les plateformes de crowdfunding, selon un spécialiste du crowdfunding californien.

Et le discours se doit d’être percutant et concis. C’est ce qu’affirme sans détour Thomas Huot, managing director chez VantagePoint Capital Partners: «A partir du moment où le produit est fini, on dispose d’un nombre de cartouches limité, quels que soient les investisseurs. Lors d’un entretien avec un capital-risqueur, ce dernier va accorder trois à cinq minutes d’attention pour être séduit. Au-delà, son intérêt retombe.»

Les venture capitalists restent la source majeure de financement pour une start-up aux Etats-Unis. Et cette tendance devrait s’accentuer en Europe dans les années à venir, du fait notamment de la baisse des financements bancaires pour les petites entreprises depuis une quinzaine d’années.

Selon Thomas Huot, la phase d’incubation est primordiale, «car c’est là que l’on définit et précise son idée, qu’on construit son réseau». Dans la Silicon Valley, il est courant d’engranger 500 000 à 3 millions de dollars dans cette phase précoce. De quoi faire rêver les étudiants suisses: dans notre pays, les levées de fonds précoces se chiffrent davantage en milliers ou en dizaines de milliers de francs.

Pas question pour autant de faire une croix sur les banques. «Il est crucial de diversifier ses sources de financement: un capital-risqueur attendra un retour assez rapide et de l’ordre de 30%, tandis qu’une banque se contentera souvent d’un rendement de l’ordre de 5% sur le moyen ou le long terme», précise Thomas Huot.

Dans ce panachage des investissements, une carte intéressante à jouer peut être celle des incubateurs ou accélérateurs qui investissent aussi dans les start-up qu’ils accueillent et accompagnent de deux mois à deux ans. Les étudiants vaudois ont ainsi découvert trois structures majeures: 500startups, Runway Incubator et Y Combinator.

Le fondateur de Y Combinator (accélérateur né en 2005), Paul Graham, se veut d’ailleurs optimiste sur le financement des nouveaux projets. La tendance actuelle à la facilitation de la création d’entreprise va ouvrir de nouvelles perspectives pour les investisseurs dans la phase «early stage» grâce à un nombre accru d’entrepreneurs de talent osant désormais plus facilement se lancer. 

«Actuellement, les montants élevés du fundraising pour le financeur favorisent l’émergence d’opportunités de financement à faibles montants afin de court-circuiter le reste du marché. Dans ce contexte, le low cost se traduit par une décision rapide», précise Paul Graham.

Emigrer en Californie ou rester en Suisse?

De bon augure pour les étudiants suisses qui n’ont pas encore de produit commercialisable immédiatement. Ainsi, Charlotte Schaus a développé une gamme de produits alimentaires à base d’insectes. Cette élève de l’Ecole hôtelière de Lausanne s’est appuyée sur ses essais personnels pour mettre au point préparation, recettes et packaging. Mais elle va devoir désormais finaliser son projet et lancer les phases de production et de distribution. Et il lui faudra trouver des fonds pour ces étapes.

Adnan Chatila n’en est pas encore aussi loin. Lui a imaginé un «Uber pour les coiffeurs», afin de mettre en relation les clients avec des personnes, professionnels ou particuliers, prêtes à leur couper les cheveux. «Je ne savais pas si cette idée avait un avenir, mais Y Combinator m’a expliqué avoir accompagné une start-up sur ce créneau au trimestre dernier: il y a donc un marché, un business et sans nul doute des fonds pour développer cela. Il faut convaincre les investisseurs.»

Et ces investisseurs sont souvent plus faciles à trouver en Californie qu’en Suisse. «En 2014, 22 milliards de dollars ont été investis ici dans des start-up, contre 400 millions en Suisse», expliquent Cyril Dorsaz et Dominic Sutter, de Swissnex San Francisco. Faut-il pour autant quitter la Suisse et s’expatrier en Californie pour séduire les investisseurs? C’est le choix qu’a fait Fabio Federici, créateur de Coinalytics, une start-up spécialisée dans l’analyse data du blockchain, la structure de sécurité du bitcoin. 

Ce Tessinois s’est installé dans la Silicon Valley et a réussi à attirer l’attention de Dave McClure, fondateur de 500startups. Désormais, il est soutenu par The Hive, un «studio» qui combine recherche de venture capital et accompagnement des start-up. «L’avantage, ici, c’est qu’il y a une forte densité d’investisseurs. En convaincre quelques-uns, c’est être presque sûr qu’ils parleront de ton business autour d’eux et que d’autres se montreront intéressés. Par contre, il faut donner aux premiers des avantages à jouer les pionniers de l’investissement», insiste Fabio Federici.

Passer par The Hive ou d’autres structures similaires constitue un atout crucial. Pour T.M. Ravi, responsable de l’antenne de The Hive à Palo Alto, «une start-up que nous accompagnons peut être mise directement en relation avec des investisseurs; nous faisons le lien. Actuellement, nous avons 14 sociétés chez nous, dans des domaines aussi divers que les drones, la réalité virtuelle, l’internet des objets ou le bitcoin. Et dans ces jeunes compagnies que nous accueillons, nous investissons en moyenne entre 500 000 et 3 millions de dollars.»

L’émigration vers la Silicon Valley s’apparente-t-elle donc à la ruée vers l’or en Californie au XIXe siècle? Oui, dans la mesure où, dans les deux cas, il ne faut pas se méprendre: lors du Gold Rush, les vendeurs de pelles ont souvent fait davantage fortune que les prospecteurs. «Il n’est pas indispensable de venir s’installer dans la Silicon Valley pour trouver et lever des fonds.

Il est plus important de rester au plus près de son marché, de ses ressources, de sa cible. Et même depuis la Suisse, vous trouverez toujours un moyen de convaincre des investisseurs, dans votre pays ou à l’autre bout du monde», garantit Thomas Huot.

La peur de manquer de capitaux et de ne pas arriver à trouver les investisseurs est réelle chez les étudiants et les start-uppers. Mais parfois exagérée. Ludovic Ulrich, directeur des relations avec les start-up chez Salesforce, assure qu’«il y a beaucoup plus de start-up qui échouent par manque de clients que par manque de financement».

Mixer accompagnement et financement

Pour les étudiants romands, tout devient alors une question de marché, de cible, de secteur. Plusieurs interlocuteurs le confirment: une start-up spécialisée dans le bitcoin, les drones ou l’analyse data globale aura tout intérêt à viser Palo Alto pour son développement. A contrario, la Suisse peut constituer un terreau fertile pour un business dans la sécurisation des données. La réputation d’excellence de notre pays dans ce domaine attire vers Genève, Bâle ou Zurich les investisseurs internationaux pour des start-up choisissant ce créneau.

Afin de se tenir au plus près des marchés du monde entier, nombre de sociétés de venture capital ont ouvert des bureaux à travers les cinq continents. «Nous avons désormais douze bureaux à travers la planète pour monitorer ce qui apparaît sur la scène des start-up, repérer les plus prometteuses et leur proposer un accompagnement», précise Zafer Younis, venture partner chez 500startups.

Sa compagnie reçoit entre 2000 et 3000 demandes de start-uppers par mois, mais seules quelques dizaines sont retenues: 500startups se focalise sur des jeunes entreprises ayant déjà un produit et quelques clients. «Mais en trois mois d’accompagnement et de financement, ils s’engagent à multiplier par dix le nombre de clients ou les revenus de la start-up», confesse Clément Javerzac-Galy, étudiant à l’EPFL en physique quantique.

Et les résultats de cet accélérateur sont tout aussi séduisants: 500 startups compte déjà six licornes, ces start-up valorisées à plus d’un milliard de dollars. Des blockbusters de l’innovation qui devraient encore être plus nombreux dans les mois à venir: au printemps, Dave McClure a annoncé le lancement par 500 startups d’un nouveau fonds d’investissement destiné à faire émerger cinq nouvelles licornes dans les mois à venir.

Un destin qui a de quoi faire rêver les jeunes étudiants romands du Silicon Valley Startup Camp de la BCV. Au terme de leur semaine sur place, certains ont choisi de prolonger le séjour à San Francisco pour s’imprégner davantage de l’esprit Silicon Valley. Pour d’autres, déjà de retour en Suisse, la recherche d’investisseurs a débuté dans les jours qui ont suivi l’atterrissage.

Reste à voir quels seront les nouveaux business qui vont surgir de cette troisième promotion du camp organisé par la Banque Cantonale Vaudoise. Les deux premières éditions ont déjà donné lieu à de belles réussites comme TawiPay, Technis, Tetrik, Mooncode ou encore SpeedyRating… Pour ceux qui viennent de rentrer, il faudra attendre quelques mois sans doute.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

Du même auteur:

Offshore, Consortium, paradis fiscal: des clefs pour comprendre
RUAG vend sa division Mechanical Engineering

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."