Bilan

La santé pour 99 centimes

Les smartphones rendent meilleur marché la médecine avec des technologies plus personnelles mais aussi plus invasives.
Andre Elisseeff, fondateur de la start-up Nhumi, qui utilise l’écran tactile pour permettre à l’utilisateur de localiser sa douleur. Crédits: Vanessa Püntener

Balance connectée par wifi, tensiomètre branché sur la prise des écouteurs, etc. Le dernier Mobile World Congress de Barcelone a marqué l’arrivée en Europe d’une tendance forte aux Etats-Unis: celle des objets connectés destinés à prolonger les milliers d’applications santé apparues sur l’App Store d’Apple ou le Google Play pour Android.

Depuis le lancement de l’iPhone en 2008, le secteur de la santé mobile ou mHealth connaît une croissance encore plus rapide que celle de la santé sur internet. On dénombre déjà plus de 10 000 applications médicales dans l’App Store et autant pour Android.

L’étude «Emerging mHealth» publiée par PricewaterhouseCoopers en 2012 relève que, sur Google, les occurrences correspondant à la recherche Health sont passées de 2750 en 2006 à 314 500 en 2012.

Il y a toutefois une différence fondamentale entre l’internet fixe et mobile. Les applications pour smartphone ne se contentent pas d’informer les patients. Elles jouent de plus en plus au docteur.

Dans un premier temps, ces «applis» médicales s’étaient contentées pour l’essentiel d’adapter les sources d’information en ligne à la mobilité, pour créer des services tels que Documed, le compendium suisse des médicaments, ou HealthPedia, une encyclopédie médicale lancée par la fondation genevoise Health On the Net. Très vite, cependant, les développeurs se sont aperçus qu’ils pouvaient exploiter certaines fonctionnalités propres aux smartphones.

C’est, par exemple, le cas du GPS. Il permet à un centre de secours de géolocaliser un appel d’urgence via des applications comme My144 ou iRega. De même, la start-up Nhumi à Zurich utilise l’écran tactile pour que l’utilisateur puisse localiser sa douleur avec son moteur de recherche graphique HealthCorpus.

«Il ouvrira ainsi des liens vers diverses sources d’information susceptibles de l’aider à comprendre ses symptômes», explique Andre Elisseeff, fondateur de cette entreprise spin-off d’IBM.

Une appli suisse très téléchargée

Les calculateurs médicaux utilisent, eux, les ressources des processeurs des smartphones, parfois associées à celles, à distance, des serveurs du cloud computing pour évaluer des paramètres comme l’échelle de Glasgow, qui estime le niveau de conscience d’un patient.

Développé par le Dr Mathias Tschopp, un urgentiste de l’Hôpital de La Tour à Genève, et son confrère Pascal Pfiffner, MedCalc a été téléchargé près d’un million de fois, en particulier par de nombreux médecins. Il faut dire qu’en Europe près d’un tiers d’entre eux possèdent un iPad et l’utilisent professionnellement, selon une étude de Manhattan Research.

Ce genre de succès semble appelé à se multiplier, si l’on se penche sur le pipeline des innovations de la santé mobile.

Au parc scientifique de l’EPFL, nViso a décroché récemment un financement de 700 000 francs de la Commission pour la technologie et l’innovation pour que ses algorithmes de reconnaissance du visage permettent aux anesthésistes de prédire, à partir d’une simple photo prise par un smartphone, quels patients auront besoin d’une intubation trachéale.

Encore plus surprenant, des chercheurs de l’Université de Washington détournent le microphone pour mesurer les ondes sonores accompagnant la respiration. Leur application SpiroSmart estime le volume d’air expiré par une personne afin d’en diagnostiquer des difficultés pulmonaires. De leur côté, les chercheurs de Samsung se servent de la vitesse de frappe sur le clavier d’un Galaxy pour évaluer le niveau de stress de l’utilisateur.

Cette multiplication des applications santé ne va pas sans poser de problèmes. «La difficulté, explique un porte-parole de la FMH, est que l’on trouve le meilleur comme le pire.»

C’est aussi ce que constate la directrice de Health On the Net, Célia Boyer: «L’évaluation des applis est beaucoup plus difficile que celle des sites internet.» De fait, l’ONG a labellisé sur la base de critères de transparence quelque 8400 sites santé, mais encore qu’une seule appli (Santéclair).

Pour créer la confiance, certains développeurs n’hésitent plus à mener des essais cliniques, comme pour un médicament. C’est le cas de Welldoc, qui a testé sur 253 patients une application de respect d’un traitement pour le diabète. Mais vu le coût de tels essais, cela devrait rester exceptionnel.

Cette difficulté à rentabiliser les applis est à l’origine du nouveau modèle d’affaires qui associe smartphone, applications et objets connectés. FitBit, aux Etats-Unis, a développé une gamme de coaches électroniques, soit de petits capteurs portables reliés sans fil à un smartphone, qui enregistrent toute notre activité pour déceler d’éventuels dérèglements.

L’entreprise française Withings va plus loin avec un tensiomètre pour iPhone qui donne aux médecins l’historique de la pression artérielle de leurs patients.

Etant donné que ces objets se sont hissés dans le top 10 des ventes des magasins d’Apple, on peut parler d’un certain succès. En Suisse, l’entreprise bernoise Erib espère ainsi commercialiser des bracelets dont les capteurs enregistrent nos habitudes alimentaires et même, à terme, une petite capsule ingérable et connectée sans fil pour analyser les flux dans l’estomac. Reste à savoir si, d’ici là, la santé mobile ne nous aura pas tous transformés en hypocondriaques. 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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