Bilan

La prochaine révolution industrielle se fera par la toile

Internet démocratise la manufacture, explique Chris Anderson, rédacteur en chef de Wired, dans un livre à paraître.

Des études universitaires ratées, quelques années dans un groupe de musique punk et quelques autres encore à vanter, bien qu’avec génie probablement, les mérites de la fainéantise. Chris Anderson a débuté comme les meilleurs de la Silicon Valley. Ceux qui, à l’image de Bill Gates et de Mark Zuckerberg, ont fait de l’abandon de l’université une carte de visite. «Mes notes étaient bien pires que celles du général Powell, affirmait Chris Anderson lors d’une présentation donnée plus tôt cette année. J’ai raté mon école élémentaire, j’ai raté mes études.» Raison pour laquelle Chris Anderson, d’abord sans diplôme, débute sa vie professionnelle comme coursier, sillonnant les rues de Washington DC à bicyclette. Mais, soudain, à l’âge de 25 ans, il se reprend. «Je me suis rendu compte que je m’ennuyais. J’étais tout à coup prêt à utiliser mon cerveau.» Aujourd’hui, le rappel de ces quelques années de bohème ne sert guère qu’à pimenter un profil dont la carrière pourrait sembler trop parfaite, le succès trop linéaire. Etabli en Californie, Chris Anderson est le rédacteur en chef du réputé magazine Wired. Un poste repris en 2001, après sept ans passés entre Londres, Hongkong et New York comme rédacteur pour la publication The Economist. Licencié en physique, puis journaliste pour les magazines Nature et Science avant de passer à la publication hebdomadaire anglaise, père de cinq enfants, entrepreneur, Chris Anderson a le curriculum chargé. Mais, et peut-être avant toute chose, il est auteur. Avec, pour thème de prédilection, les transformations économiques et sociales apportées par internet. C’est à ce sujet d’ailleurs qu’est consacré son prochain livre, Makers – La nouvelle révolution industrielle, attendu en octobre aux Etats-Unis.

Des bits aux atomes

«La prochaine révolution industrielle sera celle des atomes», annonçait l’auteur, dans un article paru dans Wired en 2010 déjà, pour résumer le concept de son prochain ouvrage. Son postulat est le suivant: au cours de la dernière décennie, internet a généré des modèles sociaux postinstitutionnels, affranchi des entreprises, des organisations et des associations. Et cette même évolution va affecter le monde réel, les objets physiques. L’auteur articule son raisonnement autour de la notion de démocratisation des industries – quand ces dernières ne sont plus détenues par un gouvernement, une corporation ou une institution, mais qu’elles sont transmises au public. Pour illustrer son propos, il renvoie au film A Flash of Genius. Ce dernier raconte – de façon romancée – la tragique histoire de Robert Kearns qui, dans les années 1960, invente l’essuie-glace à balayage intermittent. De créateur, Robert Kearns veut se faire entrepreneur. Plutôt que de revendre son idée, il cherche alors à contrôler la production et la distribution de son produit. Un projet qui le mène à un emprunt destiné à la construction d’une usine. Mais les grands groupes automobiles lui volent son idée et Robert Kearns est ruiné. Pour Chris Anderson, cet injuste scénario est désormais évitable. Aujourd’hui, grâce à la démocratisation des instruments de production, aux plateformes de collaboration et à la distribution par internet, l’inventeur de l’essuie-glace à balayage intermittent pourrait s’assurer un marché avant que l’industrie automobile n’ait le temps de s’arroger son idée. «Les outils de production, écrit Chris Anderson, de l’assemblage électronique à l’impression tridimensionnelle, sont aujourd’hui accessibles aux individus, à petite échelle, voire à l’unité si nécessaire.» Le créateur d’un produit peut, avec relativement peu de moyens, soit réaliser son prototype, soit externaliser la production d’une petite série dans une usine chinoise. Tout inventeur est donc à même de créer sa microfabrique virtuelle et de vendre ses produits sans infrastructure ni inventaire.

La Longue Queue

La notion de démocratisation, de réappropriation par le public, est chère à Chris Anderson. Elle est centrale déjà à ses précédents ouvrages. Ainsi, dans son livre The Long Tail; Why the Future of Business is Selling Less of More* paru en 2006, Chris Anderson évoque la transformation du commerce par internet. Là aussi la numérisation de films, de livres et de musique mène à une démocratisation: celle de l’information et du commerce. Les consommateurs ne dépendent en effet plus de distributeurs capables de stocker des biens physiques. Et quand le stockage de produits n’est plus nécessaire, tout peut, en théorie tout au moins, être commercialisé. Ce changement de paradigme révolutionne la notion de commerce et détrône les principaux acteurs; eBay, Rhapsody ou iTunes illustrent cette transformation. Pour Chris Anderson, il existe un marché – aussi minuscule soit-il – pour potentiellement toute chose. Un album ou un livre spécifique peu connu ne se vendra que peu. Mais le nombre de biens désormais disponibles est multiplié. Et ces «antiblockbusters», cette multitude de biens au marché limité, constituent ce que Chris Anderson nomme la «longue queue», the long tail.

«A Flash of Genius»  Ce film sur les déboires d’un inventeur est utilisé par Chris Anderson pour illustrer ses propos.

  Un auteur controversé

Dans son ouvrage Free – The Future of a Radical Price**, il observe comment l’économie du numérique bouscule l’économie traditionnelle. Dans le domaine des médias en particulier, internet pousse à la gratuité de services, comme les comptes e-mail, la musique en ligne, les articles de journaux notamment. Et cette généralisation du gratuit implique de repenser la logique de nos échanges. Chris Anderson ne fait pas l’unanimité. Ses détracteurs voient en lui «un utopiste technologique». Pour son livre Free, l’auteur est même accusé d’ériger les logiques de profit de grandes corporations en principes philosophiques. On lui reproche une écriture compliquée, qui laisse les lecteurs perplexes quant au sens des propos. Chris Anderson voit trop grand et prédit des transformations qui ne peuvent avoir lieu, estiment les critiques. Mais il n’en reste pas moins qu’il a le courage de prendre des paris et l’audace – la prétention, diront certains – de spéculer sur des évolutions importantes dont il identifie les prémices. Des évolutions qui seront peut-être de l’envergure même… d’une nouvelle révolution industrielle.

 

La Suisse pour origine

Californien d’adoption né à Londres, binational anglais et américain, Chris Anderson a aussi une origine helvétique. En effet, son grand-père maternel, Fred Hauser, un ingénieur suisse, émigre aux Etats-Unis dans les années 1920. Etabli à Los Angeles, Fred Hauser travaille pour l’industrie cinématographique. Rien de prestigieux, précise Chris Anderson, il se contente de la «partie mécanique» de l’industrie. Mais, la nuit, l’expatrié planche sur ses propres projets. Et après quelques années de recherche Fred Hauser conçoit un système d’arrosage automatique. S’assurant d’abord la propriété intellectuelle de sa création, l’ingénieur revend une licence à l’entreprise Rainmaster, qui distribue son produit. Le succès est immédiat et le système d’arrosage de Fred Hauser est alors à l’origine d’une petite fortune familiale – une fortune qui, comme l’explique toutefois Chris Anderson, ne durera guère que le temps d’une patente.

A paraître  Le prochain livre de Chris Anderson est attendu en octobre aux Etats-Unis.

* «The Long Tail; Why the Future of Business is Selling Less of More», Hyperion 2006. ** «Free – The Future of a Radical Price», Hyperion 2009.

Crédits photo: John Lee/Aurora/Keystone

Katja Schaer

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