Bilan

La Norvège, le pays qui a reporté le pic pétrolier

La découverte de nouveaux gisements d’hydrocarbures promet cinquante ans supplémentaires de production. Et remet à plus tard la stratégie verte du royaume.

D’un point de vue énergétique, la Norvège c’est le Walhalla, le paradis viking. Le pays couvre quasiment l’intégralité (96%) de ses besoins électriques avec du renouvelable amorti depuis un siècle: celui de ses barrages. Du coup, ses habitants consomment trois fois plus de courant que les Helvètes. Et, si l’essence est plus chère à la pompe qu’en Suisse, ce n’est pas faute de pétrole mais de taxes qui orientent l’or noir vers l’export et ses revenus dans un fonds souverain de 558 milliards de francs (soit 121% du PIB), sans doute le double en 2020. Malgré cela, le pays s’est fixé l’objectif le plus élevé du monde pour s’approvisionner en énergie renouvelable (transports inclus): 67,5% en 2020. A Bergen, au cours d’une réunion à la Norvegian School of Economics, on prend ce paradoxe en pleine figure. Patrick Nardel, un jeune doctorant romand qui prépare sa thèse sur la situation énergétique du pays, montre sur une carte le potentiel éolien du pays. Il est phénoménal. L’absence d’obstacles entre le pôle et l’une des plus longues côtes continentales du monde (2500 km, 83 000 km en incluant les îles) pourrait faire de la Norvège le plus grand moulin à électricité du monde. D’autant que si son plateau continental chute rapidement au-delà des vingt mètres où sont habituellement fixés les parcs d’éoliennes en mer, les Norvégiens, spécialistes des plates-formes offshore, ont trouvé une solution flottante.

Voyage au Walhalla offshore

A Stavanger, dans un bureau de la compagnie norvégienne Statoil (80% de la production de pétrole du pays), Trine Ulla, la responsable du développement de l’éolien, explique comment l’éolienne Hywind a produit plus de 20 gigawatts depuis son amarrage par 200 mètres de fond en 2009. Ballastée et équilibrée par 200 capteurs et des actuateurs, «Hywind fonctionne 50% du temps contrairement aux éoliennes terrestres qui tournent de 20 à 30%. Elle marche même en pleine tempête avec des vents à 40 mètres/seconde et des vagues de 19 mètres de haut!» Pourtant, ce n’est pas cette technologie que déploie Statoil. Non, le groupe pétrolier s’est bien fixé une stratégie d’énergie renouvelable mais, pour l’atteindre, il préfère coinvestir 1,5 milliard pour construire 88 turbines classiques dans le parc éolien de Sheringham Shoal au Royaume-Uni aujourd’hui et, demain, dans celui de 9000 km² prévu dans la zone Dogger en mer du Nord pour couvrir un dixième des besoins électriques britanniques. Pas d’éoliennes en Norvège alors? «Il y a eu beaucoup de projets mais très peu de concret», répond Patrick Nardel. Derrière les immenses baies vitrées ouvrant sur un fjord du centre de R&D de Statoil à Trondheim, on va bientôt comprendre pourquoi. D’abord, comme le confie Eli Aamot, le vice-président du secteur nouvelles énergies du groupe, «l’éolien n’est pas subventionné en Norvège, contrairement au Royaume-Uni». Surtout, créée en 1972 pour exploiter les gisements de la mer du Nord, Statoil a compensé sa relative jeunesse dans l’industrie pétrolière en développant un savoir-faire exceptionnel dans l’exploration et l’exploitation des gisements en mer. Passé 100 mètres de profondeur d’eau, le groupe - contrôlé à 67% par l’Etat norvégien - se classe devant tous les Exxon et autres BP de ce monde. Du coup, même si ses gisements en mer du Nord sont réputés matures, l’entreprise qui a extrait 1,89 million de barils/jour en 2011 anticipe une production de 2,5 millions de barils/jour pour 2020. Une «petite» différence qui, au cours actuel, fera la bagatelle 61 millions de dollars de plus chaque jour dans la cagnotte Statoil… Menacée d’atteindre son pic pétrolier, l’entreprise l’a déplacé. En grande partie grâce à des technologies qui, maintenant que le pétrole «facile» a été exploité, deviennent compétitives à 100 dollars et plus le baril. En quatorze mois, Statoil a ainsi découvert sept nouveaux gisements majeurs. Trois situés au large de ses côtes sont estimés à plus de 250 milliards de barils chacun. Valeur: 7500 milliards de dollars! Du coup, le renouvelable… A cela s’ajoute que l’entreprise a considérablement investi dans les technologies d’increased et d’enhanced recovery, de récupération augmentée. 6000 de ses 29 000 employés mettent en œuvre un portefeuille de plus de 300 technologies qui ont accru le taux de récupération moyen des réservoirs existants de 30 à 50%. C’est 7,5 milliards de barils de plus.

Asgard  Sur ce champ gazier se construit le premier compresseur sous-marin capable de prolonger l’exploitation du gisement.   Le crépuscule ne sera pas géologique

Ainsi, la fin du pétrole norvégien qui était entrevue pour dans une cinquantaine d’années a reculé à un siècle. Et il n’y a pas que cela. Il y a aussi le gaz. Le gigantesque gisement Troll qui alimente encore une bonne partie de l’Europe avec ses 30 milliards de mètres cubes par an fait de Statoil le deuxième exportateur mondial derrière Gazprom. Troll est loin d’être en déclin mais surtout, après, il y aura encore Chtokman: 2% des réserves mondiales, enfouies à 350 mètres sous la mer de Barents, à la limite des zones économiques exclusives de la Norvège et de la Russie. Découvert en 1988 mais toujours en attente de démarrage d’exploitation à cause de l’abondance de gaz bon marché aujourd’hui, Chtokman est considérée par Statoil comme la porte des hydrocarbures arctiques (13% des réserves estimées de pétrole, 30% de gaz) qu’elle se prépare aussi à exploiter. Elle a créé récemment une division «Arctique» qui développe des technologies entièrement sous-marines (une «subsea factory» sans plate-forme). Elle a d’autre part signé un accord avec le pétrolier russe Rosneft pour lui permettre d’accéder à une nouvelle zone d’exploration en mer du Nord tandis qu’en échange la firme norvégienne va explorer une zone prometteuse en mer de Barents et une autre sous la mer d’Okhotsk. Comme le résume Dag Schank, le responsable de la recherche de Statoil, «dans notre esprit, il n’y a pas de pic pétrolier». Dans ces conditions, pourquoi investir dans les énergies renouvelables? A cause de la bonne conscience écolo, le fameux «greenwashing»? Ce n’est pas exclu quand on sait que le responsable de la division renouvelable de Statoil vient d’être muté à la tête de l’entité sables bitumineux de l’entreprise au Canada. Cependant, les Norvégiens comprennent aussi que leur situation est exceptionnelle. Surtout, ils constatent que le monde énergétique connaît de tels bouleversements qu’il n’est pas certain que l’inflation du prix des hydrocarbures suffira à équilibrer le coût toujours plus élevé des technologies d’extraction.

Arctique  Statoil prévoit de remplacer les plates-formes par des stations de forage robotisées entièrement sous-marines.   Rien ne se passe comme prévu

«Le week-end dernier, l’Allemagne a couvert 50% de ses besoins électriques avec le solaire photovoltaïque», assène Anders Bjartnes, directeur de la Fondation norvégienne pour le climat, lors d’une réunion à Oslo. Le solaire et l’éolien couvrent 20% des besoins électriques du géant économique de l’Europe et progressent à une vitesse spectaculaire sur tout le continent. Mais rien ne se passe comme prévu. Ce foisonnement d’électricité renouvelable fait diminuer les prix et réduit les écarts entre les tarifs pics et hors pics sur le marché. Ce qui torpille les stratégies de pompage-turbinage qu’imaginait la Norvège pour ses barrages en compliquant le financement des projets d’interconnexions. Pire: cette Union européenne dont les Norvégiens se félicitent de ne pas être membres mais qui reste leur principal débouché peut prendre des décisions susceptibles de fortement l’impacter. Que se passerait-il, par exemple, si Bruxelles décidait de durcir ses normes en faisant payer les émissions de CO2 une fois ses objectifs de renouvelable atteints? Le projet de Mongstad pour la capture et le stockage du CO2 (CCS) émis par une raffinerie et une centrale à gaz est la réponse de la Norvège à cette interrogation. Mais avec un milliard dépensé pour deux prototypes de captage, et quatre de plus pour une installation complète à laquelle il faudra encore ajouter le système de stockage dans d’anciens gisements sous-marins, c’est tellement cher que le chef de la R&D de Statoil a lui-même conclu que le CCS ne serait viable économiquement qu’à une condition: servir à pressuriser plus de pétrole des gisements existants… Même pour envisager une économie décarbonée, les Norvégiens ne peuvent s’empêcher de penser hydrocarbures. Mais avoir déplacé leur pic pétrolier ne les rassure pas complètement. De même que l’âge de pierre n’a pas pris fin faute de pierres, ils redoutent que le crépuscule du pétrole n’intervienne avant son épuisement.

Crédits photos: Statoil

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

Du même auteur:

«Le prochain président relèvera les impôts»
Dubaï défie la crise financière. Jusqu'à quand'

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."