Bilan

La médecine personnalisée annonce la fin des médicaments milliardaires

Le dernier Prix Latsis a consacré une révolution dans la santé. Une révolution que le secteur doit àMirjam Christ-Crain. Cette jeune chercheuse de l’hôpital de Bâle vient de recevoir les 100 000 francs associés à cette récompense pour la découverte d’un nouvel outil de diagnostic qui distingue les pneumonies d’origine bactérienne de celles d’origine virale. «C’est capital, explique-t-elle. Seules les premières réagissent aux antibiotiques, alors que les pneumonies d’origine virale, qui peuvent conduire à des attaques cérébrales, y sont insensibles.»Bénéfique pour les patients, cette différenciation des symptômes se révèle également primordiale du point de vue économique. Aujourd’hui, il est prescrit des antibiotiques même en cas d’infection virale. Et comme l’origine de la maladie est incertaine, les patients sont maintenus en milieu hospitalier afin de pouvoir réagir à une possible attaque. Autrement dit, les assurances paient deux fois: dans un cas pour une hospitalisation inutile, dans l’autre pour des antibiotiques inefficaces.Variations génétiquesLe test qui va pouvoir être développé à partir de la découverte de Mirjam Christ-Crain relève de la médecine personnalisée. «Conceptuellement, ce n’est pas nouveau, analyse Michel Aguet, directeur du programme national de recherche en oncologie moléculaire. Les médecins ont toujours adapté leurs traitements. Ce qui change, c’est qu’ils auront à leur disposition de nouveaux outils de diagnostics qui déterminent des caractéristiques moléculaires qu’on ne trouve que dans des sous-groupes de patients.» Baptisés biomarqueurs, ces caractéristiques sont de tous ordres. Parfois, il s’agit d’une hormone comme celle trouvée par Mirjam Christ-Crain. Cela peut aussi être une protéine, comme celle qui distingue certains cancers de la prostate décelée par ProteoMedixà Zurich. Historiquement, les premiers médicaments personnalisés, des anticancéreux, ont été associés à des diagnostics portant sur des différences génétiques.La médecine personnalisée est, en effet, apparue dans la foulée du programme de décryptage du génome humain en 2000. Dans les dernières pages de son nouveau livre Le langage de la vie, Francis Collins, directeur de ce programme, décrit l’avenir médical d’un nouveau-né, baptisé «Espoir», qui, grâce à la description de son génome, a une espérance de vie de plus de cent ans. Son médecin sait, quel régime, quel style de vie et quels médicaments sont spécifiquement bons pour lui.Toutefois, si les analyses génétiques sont efficaces pour déterminer des prédispositions, la biologie s’est révélée plus complexe que les seules variations génétiques. La médecine personnalisée a ainsi tardé à porter ses fruits. Et, à l’exception notable deRoche, la plupart des grandes entreprises pharmaceutiques ne se sont tout d’abord pas précipitées sur cette voie.Il faut dire aussi que la médecine personnalisée menace directement leur modèle économique qui repose sur les blockbusters. Ces médicaments, dont les ventes dépassent le milliard de dollars, sont administrés à tous les patients même s’ils se révèlent inefficaces. Et c’est le cas. «Les produits médicaux ne sont vraiment efficients que pour 60% des gens à qui ils sont administrés», a résumé la secrétaire à la santé américaine Kathleen Sebelius. Parmi les anticancéreux, les antidépresseurs ou les statines contre le cholestérol, le résultat est encore plus bas.Si les assurances-maladies acceptent sans rechigner de rembourser ces traitements même inopérants, voire de couvrir les coûts supplémentaires liés à leur toxicité chez certains patients (500 000 hospitalisations par an en Europe), une pression se fait cependant de plus en plus ressentir pour inverser cette tendance onéreuse. Par exemple, la Suède et le Royaume-Uni refusent de rembourser des anticancéreux inefficaces. Et la plupart des pays européens commencent à inclure des critères coûts/efficacité pour les nouvelles homologations. Ils le feront d’autant plus que la recherche sur les biomarqueurs a considérablement progressé depuis le décryptage du génome.Selon Michel Aguet, «une centaine d’anticancéreux, dits inhibiteurs de kinases, sont actuellement testés en clinique». Ils reposent sur des diagnostics moléculaires de nouvelles générations qui identifient chez les patients non plus une différence génétique mais des mécanismes biologiques complets. Des mécanismes qui distinguent les patients répondant bien à un traitement de ceux pour qui il est inefficace ou trop risqué. Du coup, l’industrie pharmaceutique renonce à son modèle d’affaires fondé sur les blockbusters: «40% des médicaments actuellement en développement sont associés à un biomarqueur, indique Ralph Schiess. Plus encore dans la phase de recherche.» Il est vrai que le secteur trouve un avantage au diagnostic moléculaire. En ciblant mieux les patients lors des phases d’essais sur l’homme, elle augmente les chances de réussite de ces essais. Au moment où l’échec de 90% des médicaments testés sur l’homme alourdit une facture de 1,3 milliard de dollars pour amener un médicament sur le marché, c’est un avantage compétitif. Reste à savoir s’il sera suffisant pour compenser la fin des blockbusters?la toile de jeans. L'homme des «jamais» est plus que jamais celui des «encore».

2010, l'année des start-up de biodiagnosticA côté de quelques sociétés pionnières, le secteur suisse de la médecine personnalisée s'enrichit de nouvelles jeunes pousses.Diagnoplex La PME lausannoise détecte précocement dans l'ARN (molécules génétiques) si une tumeur du côlon est cancéreuse ou non. Avantage: une coloscopie suffit à prévenir une chirurgie lourde et une chimiothérapie coûteuse.Stemergie Cette spin-off de l'Université de Genève, cofondée par Virginie Clément, a découvert deux molécules qui détruisent les cellules souches des tumeurs cérébrales. Pour en cibler l'efficacité chez les patients, elle développe des diagnostics compagnons.Proteomedix Cette spin-off de l'ETHZ distingue des sous-groupes de patients répondant ou non à des anticancéreux (prostate pour commencer) en fonction de la présence ou non dans leur sang de certaines glycoprotéines.

StratégieRoche et Novartis en pointeL'Herceptin de Roche et le Gleevec de Novartis sont les pionniers des médicaments personnalisés.Roche est historiquement le premier géant pharmaceutique à prendre le chemin de la médecine personnalisée. C'est normal dans la mesure où l'entreprise bâloise est aussi un géant du diagnostic. Son Herceptin est ainsi devenu le premier grand anticancéreux à être systématiquement associé à un test génétique parce qu'il n'est efficace que pour un sous-groupe de patientes atteintes d'un cancer du sein et portant une variation génétique. Désormais, comme le confirme la porte-parole du groupe Claudia Schmitt, «tous nos grands programmes de thérapies sont associés à un diagnostic moléculaire».Novartis s'est montré plus réticent vis-à-vis de la médecine personnalisée. Essentiellement parce que la stratification des patients met fin au modèle d'affaires fondé sur les blockbusters. Pourtant, l'an dernier l'entreprise a opéré un virage stratégique avec l'ouverture d'une division de diagnostic moléculaire. Il faut dire que l'un de ses médicaments les plus innovants, l'anticancéreux Gleevec, est lui-même associé à un test moléculaire développé par Genzyme aux Etats-Unis.

 

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