Bilan

La lente percée des robots humanoïdes

Longtemps annoncée, une première génération de robots à forme humaine a fait son apparition en Suisse mais ses capacités restent limitées. On est encore loin de l’auxiliaire polyvalent.
  • L’EPFL travaille sur un robot pouvant se coordonner à un humain sans outil de vision, par exemple pour saisir et porter une table à deux.

    Crédits: Biorob/EPFL
  • Arrivé en Suisse il y a deux ans, Pepper est programmé par la société Avatarion.

    Crédits: Dr

Il mesure 110 cm, se déplace à 2 km à l’heure sur des roulettes, danse avec ses bras, exprime une émotion, mais est également capable d’accueillir un patient, orienter un arrivant ou répondre à une question simple. Introduit en Suisse il y a environ deux ans, Pepper, produit par le japonais SoftBank Robotics, travaille désormais notamment avec les traders de la Saxo Bank, ou encore au siège de La Mobilière à Berne.

Isabelle Schmidt, porte-parole du groupe d’assurances, souligne l’impact positif en matière  d’image: «Nous avons sorti Pepper pour la Nuit des musées de Berne, c’était l’attraction. Il véhicule l’image d’une entreprise centrée sur l’innovation et tournée vers l’avenir.» A Nyon, un test pilote est mené avec un autre Pepper. Ses fonctionnalités sont en cours de définition, mais il serait capable, à l’accueil, d’orienter vers les salles de conférences ou de renseigner sur des horaires de train, par exemple. Une façon, selon Isabelle Schmidt, «d’humaniser le digital», en proposant «un visage à la numérisation».

Pepper est programmé par la société Avatarion, basée à Yverdon (VD), qui bénéficie de la concession de SoftBank en Suisse, et qui a installé 30 stations l’année dernière pour à un prix compris entre 40 000 et 150 000 francs, selon les fonctionnalités requises par ses clients. Pour les traders de Saxo Bank, Avatarion intègre notamment l’intelligence artificielle d’IBM Watson pour permettre des recherches avancées, comme le détaille Thierry Perronnet, directeur commercial d’Avatarion: «Chaque client a ses propres cas d’usage. Ici, Pepper peut répondre à une question du type: «Dis-moi tout sur Novartis en relation avec le cancer.» 

En revanche, Pepper dispose d’une mobilité réduite, reste incapable de saisir un objet dans son environnement tout comme de porter une charge, ce qui interroge sur la valeur ajoutée «humanoïde» de la machine. «On peut le voir comme un Skype ou une tablette à roulettes, admet Thierry Perronet. Mais en réalité, c’est beaucoup plus que ça en termes d’interaction avec les humains, avec un côté très convivial.»

Applications médicales et industrielles

De fait, la capacité accrue de la forme humaine à interagir avec les patients est utilisée de manière croissante par les hôpitaux. Le CHUV vient d’acquérir un robot Nao, 58 centimètres, mais doté, à la différence de Pepper, de jambes articulées, pour travailler avec les enfants autistes, à la suite d’expériences similaires menées avec succès en France et en Grande-Bretagne. Parmi les arguments avancés, le robot encourage et ne se lasse jamais des tâches répétitives, et les enfants autistes ressentent moins la pression du regard qu’avec un praticien humain.

Le professeur Niggli, spécialiste en chirurgie pédiatrique à l’Hôpital de Zurich, utilise, lui, Nao comme avatar, représentant en classe un enfant cancéreux, éloigné de l’école pendant plusieurs semaines. Nao est présent aux côtés des camarades. L’enfant, équipé d’une tablette, peut contrôler à distance le robot, lui faire lever la main, ou encore tourner la tête pour visionner la salle comme s’il y était.

Le professeur voit l’enfant directement via une tablette pour identifier des signes de fatigue par exemple. «Une à deux heures par jour avec la classe permettent à l’enfant de garder le contact, et une forme de socialisation, relève Felix Niggli. Quand le dispositif est accepté par l’enseignant, le résultat est positif.»

Cette forme d’humanisation est également constatée dans l’industrie, Ainsi, Ciro Di Marzo, responsable du département Humanoid Power, pour Rollomatic au Landeron (NE), qui programme les robots humanoïdes Nextage pour des clients industriels, souligne que «les opérateurs lui donnent en général un petit nom». Au-delà de l’anecdote, la vraie valeur ajoutée est qu’«il peut être déplacé de poste en poste. Grâce à ses deux bras et à ses caméras, il dispose d’une plus grande polyvalence dans les tâches. De plus en plus, nos clients travaillent sur de petites séries, la solution étant alors plus intéressante qu’une cellule automatisée faisant toujours la même pièce.»

Pas avant vingt ans

Malgré les progrès, la route reste longue avant d’envisager la commercialisation à grande échelle d’un robot «servant» complètement polyvalent. Scientifiques à l’EPFL, Hamed Razavi et Jessica Lanini travaillent sur la perception tactile pour permettre notamment à un robot de se coordonner à un autre robot ou à un humain sans outil de vision, par exemple pour saisir et porter une table à deux: «Des robots simples comme Pepper s’axent sur l’interaction sociale, identifier une émotion, reconnaître un visage, note Hamed Razavi. Or, aujourd’hui déjà, la dernière génération d’iPhone intègre cette technologie. Mais pour parvenir à un robot humanoïde complet, il faudra progresser sur la dextérité et la locomotion qui sont très complexes. Ce robot ne devrait pas voir le jour avant vingt ans.»

Une estimation corroborée par Auke Ijspeert, directeur du laboratoire de biorobotique de l’EPFL, qui estime que d’ici là apparaîtra une génération de robots partiellement humanoïdes pour des usages plus ciblés. Une question de coût, un robot sur roulette à un seul bras n’intégrant que neuf moteurs contre trente pour un à quatre membres: «Un robot avancé comme Valkyrie, développé par la NASA, vaut probablement un million de dollars, voire plus. La seule bipédie représente un défi de taille, et monter ou descendre un escalier, ou marcher sur un  sol non régulier, avec des gravillons, reste difficile pour une machine. En robotique humanoïde, on se rend compte que des actions humaines, qui nous paraissent évidentes, sont en réalité de vrais petits miracles.»  

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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