Bilan

La fulgurante ascension d'Actelion

Regardez ce comprimé. Il est parfaitement lisse, d'une précision tout helvétique. Ce médicament soulagera des patients qui pensaient leur mal incurable. Nous faisons un métier fascinant.» Cofondateur et directeur d' Actelion, Jean-Paul Clozel tient entre ses doigts un remède qui pourrait révolutionner le traitement des maladies du sommeil. Actelion, c'est l'histoire d'une compagnie née en 1997 à Allschwil, dans la banlieue bâloise, et devenue en onze ans la plus grande société européenne de biotechnologie. En 2007, elle a réalisé un chiffre d'affaires de 1,3 milliard de francs et 471 millions de bénéfice opérationnel. En bourse, elle pèse presque 7 milliards. C'est davantage que Logitech ou Kudelski. Consécration ce printemps: Jean-Paul Clozel a été désigné, à 53 ans, entrepreneur mondial 2008 par les consultants d'Ernst & Young. Par ailleurs, son entreprise pourrait être choisie ce mois pour remplacer Clariant au sein de l'indice SMI sur la base des statistiques des douze mois précédents. Actelion se profile comme la plus jeune compagnie parmi les 20 premières capitalisations boursières helvétiques, de Nestlé à Credit Suisse.

Une équipe qui gagne

Cette réussite doit sans doute au fait que Jean-Paul Clozel ne s'est jamais mué en industriel ou en homme d'affaires. Il est resté le médecin qui rêvait de soigner ses patients en découvrant de nouveaux médicaments. «Ce métier est tellement dur que vous ne tenez pas le coup si vos motivations ne sont que d'ordre matériel. Car il y a d'immenses déceptions», souligne Roland Haefeli, membre du comité de direction. En effet, en biotechnologie plus que dans tout autre domaine, la chance s'impose comme un facteur décisif. Neuf molécules sur dix n'arrivent jamais sur le marché. Ainsi, en mai 2001, une étude clinique a condamné le Veletri, un médicament destiné à prévenir les maladies cardiaques, faisant plonger l'action de plus de 60% le même jour. Actelion doit aussi beaucoup à André Mueller. Il est approché en 1997 à la fois par des financiers, qui lui demandent d'évaluer le projet Actelion, et par les fondateurs de la compagnie, qui ont entendu parler de son expérience unique dans la biotech, du côté des start-up comme des investisseurs (lire encadré). Rejoignant rapidement l'équipe initiale comme directeur financier, il est aujourd'hui membre du conseil d'administration. «Il n'y a pas d'ego-trip chez Actelion, la société s'est toujours centrée sur les patients.»

Un site qui s'étend

A Allschwil, l'extraordinaire croissance d'Actelion saute aux yeux. En trois ans, le site s'est complètement transformé. Un nouveau bâtiment consacré à la recherche est en fonction depuis deux ans. Un autre consacré au développement clinique a ouvert en janvier 2007. A côté, trois grues travaillent sur les fondations d'un Business Center, une construction futuriste dessinée par les architectes bâlois Herzog & de Meuron, qui ont aussi conçu le stade olympique de Pékin. Ce bâtiment abritera quelque 390 collaborateurs. Et un quatrième édifice est d'ores et déjà en projet pour accueillir plusieurs centaines de chercheurs à l'horizon 2013. «Nous n'aurions jamais pu réussir cela ailleurs qu'en Suisse. A Bâle, vous trouvez les meilleurs spécialistes et un environnement industriel et économique de première qualité», ajoute Jean-Paul Clozel. Actelion comptait à fin mai presque 1800 collaborateurs, dont quelque 760 en Suisse. Mais ces chiffres augmentent chaque mois, car la compagnie gère elle-même les ventes à l'étranger avec des filiales dans une vingtaine de pays. Les Etats-Unis comptent plus de 300 personnes, le Japon 120.

Le médicament dont on parle

Actelion est à la pointe mondiale dans un domaine médical brûlant, les troubles du sommeil. «Les somnifères actuels empêchent le cerveau de fonctionner normalement pour le mettre dans un état proche de l'anesthésie. On ne rêve pas et on souffre de pertes de mémoire. Avec l'Almorexant, nous nous concentrons sur le mécanisme qui réveille l'organisme», détaille Jean-Paul Clozel. Actelion a identifié une hormone, l'orexine, qui réagit au stress et stimule le cerveau qui reste en état d'éveil. Ce qui crée l'insomnie. Les chercheurs ont développé un produit qui empêche l'activité de l'orexine et permet un sommeil naturel. Une multitude d'applications se dessinent déjà, comme celle de combattre les effets du jetlag. L'état des recherches chez Actelion a convaincu Jed Black de quitter la Californie pour la banlieue bâloise. Le directeur du centre des désordres du sommeil de la prestigieuse Université de Stanford a pris un congé sabbatique de plusieurs années pour devenir chef du projet Almorexant. Le médicament en est à sa troisième phase des essais cliniques. «La dernière ligne droite», se réjouit Jean-Paul Clozel. Le médicament pourrait entrer sur le marché en 2011. Les inconnues - et elles sont de taille - c'est de savoir si le remède sera bien toléré sur la durée. Et s'il recevra le feu vert des autorités internationales d'homologation des médicaments, dont la sévère Food and Drug Administration américaine. L'Almorexant suscite un énorme intérêt. Conséquence: Actelion est sans cesse approchée par des compagnies en quête de partenariat. «Il fallait y mettre un peu d'ordre. Nous avons ouvert une sélection d'offres officielle et nous étudions maintenant les dossiers», explique Roland Haefeli.

Une démarche peu courante

En trois ans et demi, c'est-à-dire avec une vitesse record, la société a réussi à mettre sur le marché un médicament issu de recherches sur l'endothéline. Le Tracleer soigne une maladie orpheline, l'hypertension artérielle pulmonaire, qui touche à peine 500 cas en Suisse. Ce médicament permet de soigner une maladie potentiellement létale grâce à des pastilles. Auparavant, la seule alternative restait la perfusion intraveineuse 24?h/24 avec un cathéter à demeure. «Alors que cette maladie ne concerne qu'un petit nombre d'enfants, les Clozel ont développé un comprimé permettant un dosage adapté à leur poids et à leur âge. Une démarche encore peu courante dans l'industrie pharmaceutique pour des maladies rares», note le professeur Maurice Beghetti, à l'unité de cardiologie pédiatrique de l'Hôpital des enfants à Genève. Jean-Paul Clozel a été le premier titulaire de la chaire d'Innovation technologique du Collège de France. Il a enseigné à Paris l'année académique 2006-2007. «C'est le seul engagement extérieur que j'ai accepté car je passe toujours le plus clair de mon temps dans un laboratoire, précise l'intéressé. Les gens qui veulent nous rencontrer viennent à Allschwil.» C'est d'ailleurs ce qu'a fait la conseillère fédérale en charge de l'économie, Doris Leuthard, et Pascal Couchepinavant elle. Le Tracleer coûte quelque 50?000 francs de traitement par an et représente à lui seul 90% du chiffre d'affaires d'Actelion. L'été dernier, la firme américaine Gilead a lancé un remède concurrent. Ce qui n'inquiète pas Jean-Paul Clozel: «Nous restons clairement leader.» Les royalties sur le Tracleer ramènent à Roche qui a cédé la licence de la molécule d'origine dans les 100 millions annuels. Et en 2006, c'est Roche qui a acheté une licence sur une substance découverte par Actelion pour 75 millions.

Des avis contrastés

Actelion compte quatre médicaments dans leur dernière phase d'essais cliniques. Jean-Paul Clozel a de belles ambitions: «Nous voulons réaliser en vingt ans ce que le leader mondial Genentech a accompli en trente ans. Et voulons prouver que c'est possible hors des Etats-Unis», affirme-t-il sans se départir de son sourire tranquille. Samir Devani, analyste de la banque d'investissement londonienne Nomura Code Securities, le croit. Selon cet expert, l'Almorexant est un blockbuster qui pourrait générer des milliards: «En Europe, Actelion est la seule compagnie qui a la maîtrise de l'ensemble de la chaîne, de la découverte d'une molécule jusqu'à la vente d'un médicament.» Néanmoins, Actelion ne fait pas toujours l'unanimité dans la branche. L'établissement bancaire canadien Canaccord Adams a récemment dégradé sa recommandation sur l'action de «conserver» à «vendre», estimant que le concurrent du Tracleer doit gagner des parts de marché. Et refuse de prendre en considération le potentiel des autres médicaments d'Actelion tant qu'ils n'auront pas reçu les feux verts nécessaires. Qui a raison' Les paris sont ouverts.

Douche froide La genèse d'Actelion remonte à la fin des années 1980. Martine Clozel travaille sur l'endothéline avec Walter Fischlichez Roche. Les deux chercheurs ont à leur actif de nombreuses publications sur le sujet, dont une dans la fameuse revue Nature. «Cette molécule est similaire à une toxine de serpent qui provoque l'infarctus du myocarde, déclare Jean-Paul Clozel. Si on arrive à en bloquer les effets, cela permet de soigner des maladies cardiaques.» Mais le géant bâlois abandonne les essais cliniques pour des raisons stratégiques. Ce qui fait germer dans la tête du couple l'idée de créer leur propre société. Martine et Jean-Paul fondent Actelion en 1997 avec deux de leurs collègues, Thomas Widmannet Walter Fischli. Tous sont scientifiques: trois médecins et un biochimiste. Lorsque Jean-Paul Clozel quitte le groupe, le grand patron Franz Humerlui glisse: «L'eau est très froide hors des grandes firmes.» L'équipe de base est rapidement rejointe par André Mueller, ancien cadre de Sandoz, comme directeur financier. Ce Genevois peut se prévaloir d'une expérience unique dans la biotech. A son palmarès: la direction des finances chez Biogen, success story genevoise, et la création de Genevest, pionnière helvétique du capital-risque. Quelques mois plus tard, Actelion rachète à Roche deux licences, dont celle de l'endothéline. «Nous ne connaissions rien en finance et nous devons énormément à André. La première fois qu'il a parlé d'IPO, je ne savais pas de quoi il s'agissait», relate Jean-Paul. Cet IPO reste dans les annales. Lors de son introduction en bourse, l'entreprise a atteint l'évaluation record de presque 4 milliards. Certes, on touchait à la fin de la bulle technologique, mais la société a absorbé le choc et les cours ont retrouvé, en 2004, les niveaux d'avant le krach. Un couple de chercheurs passionnés Jean-Paul et Martine Clozel ont un côté Pierre et Marie Curie. Ils vouent une passion commune à la médecine et à la découverte. Tous deux Français, ils ont étudié à la Faculté de médecine de l'Université de Nancy. Ils se sont connus alors qu'ils avaient une vingtaine d'années à des cours orientés sur la recherche. Jean-Paul est cardiologue et Martine pédiatre, spécialisée en néonatologie. Le couple a réussi à mener des carrières parallèles. Ils ont vécu à Montréal, puis à San Francisco, haut lieu de la biotechnologie, où ils ont effectué des stages postdoctoraux. Jean-Paul a travaillé onze ans en hôpital, puis douze ans chez Roche, avant de fonder Actelion. Roland Haefeli, membre du comité de direction d'Actelion, a rencontré le couple chez Roche. La curiosité scientifique des deux chercheurs y était légendaire. «Lorsqu'il y avait encore de la lumière à 23 heures à la bibliothèque de l'entreprise, on était assuré d'y trouver un Clozel.»

Photo: Le futur Business Center d'Actelion, 2008 / © Herzog & de Meuron

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