Bilan

La biologie «Do It Yourself» s’installe en Suisse

Inspiré par la culture du logiciel libre et les «makers», le biohacking ouvre une troisième voie entre l’académie et l’entreprise. Un espace romand vient d’être créé. La biotech pour tous?
  • A Paris, l’espace La Paillasse permet de faire ses propres analyses ADN à moindres frais.

    Crédits: Dr
  • Luc Henry vient de créer Hackuarium, le premier espace de biohacking de Suisse.

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«Comment savez-vous si vos lasagnes ne contiennent pas de la viande de cheval?» Casquette de Gavroche vissée sur la tête, Marc Fournier glisse cette question et la réponse en montrant une batterie de centrifugeuses et autres boîtes de gels à électrophorèse.

Bricolés pour certains, récupérés pour d’autres, ces équipements servent à réaliser des analyses ADN. A déterminer les gènes présents dans un échantillon, dont, éventuellement, ceux du cheval. Et cela pour 3   euros au lieu des 400 facturés par un laboratoire d’analyses.

Habituels dans les laboratoires académiques ou pharmaceutiques, ces appareils étonnent dans une arrière-cour du quartier du Sentier à Paris. C’est pourtant là, sur 750 m2, que vient d’emménager La Paillasse, le plus grand espace de biologie Do It Yourself Biology en Europe. Et la tête de pont d’une communauté qui interprète désormais ce mouvement à Lausanne.

Inspirés par la culture des logiciels libres et celle des tiers lieux – des espaces de coworking communautaires et collaboratifs – ces labos de biohacking, ouverts à tous, sont à la biologie ce que les fablabs sont aux mouvements des «makers» dans le design, ou les hackerspaces à l’informatique.

La référence au «hacking», à la piraterie informatique, est trompeuse. Elle révèle plus un attachement aux codes de la contre-culture geek que quoi que ce soit d’illégal. La preuve, La Paillasse a eu les honneurs de la première sortie de la nouvelle maire de Paris, Anne Hidalgo. En Autriche, son équivalent, l’Open Lab, a obtenu le niveau de biosécurité officiel P1.

A Lausanne, Luc Henry veut explorer une voie similaire. Il vient de créer Hackuarium, le premier espace de biohacking de Suisse, initialement incubé au sein de G60, un espace de coworking provisoire dans un garage au Flon.

Au bénéfice de la très forte présence des sciences de la vie tant académiques que des entreprises en Suisse romande, il est logique pour ce jeune post-doc en biochimie de l’EPFL que cette troisième voie dans la recherche s’impose ici. A en juger par ce qui se passe au plan international, la probabilité est élevée.

Le mouvement du biohacking est né en 2008 à Boston. Dans une large mesure, il est une conséquence du concours  iGEM qu’organise le MIT depuis 2005. Cette compétition de biologie synthétique offre la possibilité à des étudiants de bricoler avec des composants génétiques.

En 2008, Tito Jankowski, l’un des compétiteurs, constate, une fois son diplôme en poche, que son projet de micro-organisme modifié génétiquement pour détecter du plomb dans l’eau n’est plus possible hors du cadre universitaire. Faute des équipements nécessaires. Il construit alors sa propre boîte de gels à électrophorèse. La biologie Do It Yourself est née.

Elle va déboucher sur la création de laboratoires autonomes comme Genspace à New York ou Biocurious à San Francisco. Doctorant en biologie synthétique, Thomas Landrain, qui arrive alors en finale d’iGEM, découvre ce mouvement, mélange de science citoyenne et d’entrepreneuriat. Comme d’autres chercheurs de sa génération, il décide d’importer le biohacking en Europe. En 2010-2011, il crée La Paillasse en banlieue parisienne avec Marc Fournier.

Il peut paraître surprenant que des docteurs issus d’institutions comme l’Université d’Oxford, dans le cas de Luc Henry, ou de l’Ecole normale supérieure, dans celui de Thomas Landrain, fassent ce choix. Mais trois mots reviennent dans leurs motivations: empowerment, impact et créativité.

Tous deux se disent frustrés de ne pas pouvoir réaliser leurs propres idées dans ces environnements institutionnels très structurés. Leur démarche de biologie DIY est rendue possible par l’accès de plus en plus facile aux équipements nécessaires. «Nous sommes aujourd’hui aussi bien équipés que dans mon labo académique, affirme Thomas Landrain. La Paillasse dispose pour plus de 300 000  euros d’appareils.

Créer du lien

A coté de cela, les biohackers font le constat d’un boom des biotechs mais aussi d’un fossé qui se creuse avec la population. «L’explosion des connaissances dans les sciences de la vie est sous-exploitée alors qu’il y a un énorme intérêt pour la population», constate Luc Henry. Il en veut pour preuve la bio-ink, l’encre biologique qu’on cultive soi-même à volonté, un des projets phares de La Paillasse.

«Ils l’ont fait avec une bactérie dont le génome a été séquencé en 2002. Elle était connue pour produire un pigment bleu depuis des décennies, mais aucun scientifique ne s’y intéressait pour sa couleur. Ils ont détourné cette technologie pour en faire une encre.»

On en arrive ici au dernier étage de la fusée du Do It Yourself bio. Elle est aussi un terreau pour la créativité entrepreneuriale. Récemment, Thomas Landrain a fait collaborer biohackers et designers. A côté d’idées de tatouages de dépistage ou de biomarquages au sol temporaire, ils ont eu le projet de stylos produisant leur bio-ink. Le début d’une start-up? En tout cas, Thomas Landrain prévoit une campagne de crowdfunding pour l’encre biologique. Et La Paillasse va accueillir un accélérateur de start-up.

Luc Henry est aussi favorable à de tels transferts de technologie. Il n’exclut pas qu’à terme les grandes entreprises qui ont entrepris des démarches d’open innovation s’intéressent à la créativité des biohackers. Reste à savoir si la culture de la protection de brevets des premières pourra collaborer avec celle de la liberté d’accès aux connaissances des seconds. 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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