Bilan

La bataille Spotify-Deezer fait une victime: le piratage

Lana Del Rey L’arrivée en Suisse des leaders de la diffusion de musique en ligne rend obsolètes les téléchargements pirates. Pas parce que c’est légal, mais parce que c’est mieux!

La fermeture du site Megaupload et l’arrestation de son patibulaire propriétaire, Kim Dotcom, ont révélé que l’industrialisation du piratage de droits d’auteur n’était peut-être pas l’activité romanesque à la Robin des Bois que certains imaginaient. Pour autant, cette fermeture ne suffira pas à mettre fin aux téléchargements gratuits de musique tant les alternatives sont nombreuses. Non, pour battre les pirates, il faut faire mieux qu’eux. Beaucoup mieux. D’une certaine façon, c’est ce qu’avait réussi, en partie, Apple. Avec iTunes, le client de la firme à la pomme a accès à un catalogue pratiquement sans fin de titres à télécharger. Cependant, si iTunes évite l’achat d’un album quand on ne veut qu’un tube, la musique n’y est pas bon marché. Pour être vraiment compétitif vis-à-vis du piratage, il faut à la fois offrir des prix ultraconcurrentiels et apporter de la valeur ajoutée.

L’innovation plus efficace que la loi Il est désormais patent que c’est ce qu’ont réussi à faire les entreprises qui dominent la diffusion de musique en ligne: Spotify et Deezer, poursuivis par une armée de plus petits concurrents comme l’allemand Simfy, l’américain Pandora ou le britannique Last.fm. Présents en Suisse depuis respectivement novembre et décembre derniers, Spotify et Deezer proposent tout simplement un accès illimité à toute la musique à prix cassés. Plus de 16 millions de titres et 20 000 nouveautés par jour sont disponibles sur ces sites pour un coût de moins de 13 francs par mois pour les offres super premium, les périodes d’essai gratuites n’ayant pas été possibles ici alors qu’elles le sont partout ailleurs… Lancés à peu près en même temps il y a cinq ans dans leurs pays d’origine, ces sites de streaming y ont déjà connu un succès retentissant qui a, plus sûrement que des lois, fait fondre les téléchargements illégaux. Fondé par deux entrepreneurs en série suédois, Spotify est, par exemple, consommé par une personne sur trois en Suède où, il y a cinq ans, 80% du trafic Internet correspondait à des téléchargements illégaux. «Il y a deux manières de voir les choses», explique Jonathan Forster, le directeur général de l’entreprise, «soit vous attendez que votre gouvernement fasse quelque chose, soit vous faites quelque chose de mieux». Passé en trois ans de 35 employés à 500 à l’occasion de son internationalisation, Spotify doit effectivement faire quelque chose de «mieux» pour avoir conquis trois millions d’abonnés payants dans le monde. De même Deezer, apparu en France en 2007 grâce à l’inspiration du bloggeur Daniel Marhely et aux euros du patron de Free, Xavier Niel, dépasse le million et demi d’abonnés payants. Derrière cette croissance, on trouve deux modèles d’affaires similaires. Les deux entreprises ont commencé par convaincre les maisons de disques ainsi que les autorités nationales en charge des droits d’auteur, comme la Suisa, de rendre disponible toute l’offre musicale. «Même s’il n’y a qu’un million de titres qui sont réellement écoutés sur 16 millions, il est capital de ne pas frustrer l’utilisateur qui voudra un morceau très particulier», explique Simon Baldeyrou, le COO (chief operating officer) de Deezer. Sous réserve d’une garantie minimale de revenus pour les labels et les artistes, les deux pionniers européens du streaming musical ont ensuite offert de longues périodes d’essai gratuites avec des coupures publicitaires comme continuent de le faire les sites américains. Cependant, au lieu de se contenter de la pub, les deux start-up européennes ont investi, elles, leurs premiers revenus pour peaufiner des offres payantes qui transforment maintenant le marché de la musique.

Réseaux sociaux  Le lancement de Spotify sur Facebook a entraîné l’ouverture de 4 millions de comptes en un mois.

L’accélérateur Facebook

A l’occasion des périodes d’essai gratuites, les utilisateurs ont découvert les plus des sites de streaming. Jonathan Forster les résume ainsi: «Non seulement vous avez accès à toute la musique instantanément, mais nous avons inclus la dimension sociale en vous permettant de partager vos playlists avec vos amis sur Facebook.» A cela, Simon Baldeyrou ajoute la fonction «moteur de recherche qui permet d’organiser sa musique». Les deux sites ne se sont aussi pas gênés pour introduire des fonctionnalités inventées par d’autres, comme les smart radios du précurseur Pandora qui sélectionnent automatiquement des morceaux pour conserver l’ambiance ou le style initialement choisis par l’utilisateur. De même, Last.fm a inspiré les dimensions éditoriales et de découvertes de nouveautés, que ce soit via les choix d’un critique musical et de logiciels de personnalisation ou au travers des recommandations Facebook. Cerise sur le gâteau, parce que la consommation de musique est mobile, les deux sites ont développé des technologies qui permettent de télécharger une playlist de milliers de titres en mode offline. Le système vérifie simplement, quand il se reconnecte à l’Internet mobile, que l’abonnement est toujours valable. «Avec des taux d’abonnement de l’ordre de 75% suite aux périodes d’essai» selon Simon Baldeyrou, ces modèles d’affaires ont trouvé leur public. Spotify croît à un rythme frénétique sur le marché américain depuis juillet dernier: 4 millions d’ouvertures de comptes au cours du seul mois qui a suivi le passage de l’application sur Facebook. Après l’Europe, Deezer utilise aussi son accord global avec le réseau social pour se déployer dans les pays émergents en mettant l’accent sur les contenus locaux.

Un succès bienvenu

Aussi sur le modèle de Facebook ou des appstores, les deux sites génèrent eux-mêmes leurs propres écosystèmes afin de permettre à des développeurs indépendants de greffer leurs logiciels sur les plates-formes. Billboard, Rolling Stones et The Guardian publient leurs critiques sur Spotify. D’autres, comme Tunewiki ou Moodagent, apportent en plus une dimension de services, karaoké dans le premier cas, humeur musicale dans le second. Mais ce sont surtout les artistes et leur maison de disques qui soufflent avec le succès croissant du streaming. «Depuis notre création, nous avons retourné plus de 100 millions d’euros de revenus à l’industrie musicale», affirme Jonathan Forster. A quoi Simon Baldeyrou ajoute que ce sont «plus de 50% des revenus de Deezer qui reviennent aux labels et aux artistes». Une manne bienvenue au moment où les grands distributeurs, un à un, ferment purement et simplement leur rayon de CD. En 2011, les revenus globaux de l’industrie du disque n’ont ainsi diminué que de 3% – contre près de 20% les années précédentes – passant à 16,2 milliards. Certes, c’est loin des 24,3 milliards de 2004. Mais ce sont bien les ventes de musique numériques (5,3 milliards de dollars l’an dernier, +8%), tirées par l’explosion des abonnements aux sites de streaming (8,2 millions en 2010, 13,4 millions en 2011), qui tirent le marché vers le haut après dix années où le piratage le tirait vers le bas.

 

RapidShare, «aussi légitime qu’Apple»

Basé près de Zoug, le site de partage de fichiers est sûr de son droit.

Subir une fermeture comme Megaupload? RapidShare, site concurrent de partage de fichiers, ne le craint pas. Son avocat et porte-parole Daniel Raimer défend la légalité du service allemand basé près de Zoug. «Certes, nous utilisons la même technologie que la plate-forme incriminée. Mais c’est aussi celle de l’iCloud d’Apple ou encore de SkyDrive de Microsoft. Il s’agit de télécharger des données personnelles, d’y avoir accès à travers tout Internet et de les partager. Nous sommes aussi légitimes que les grands groupes du Web.» Selon le porte-parole, le modèle commercial de RapidShare ne repose pas sur l’échange de fichiers protégés par le droit d’auteur. «Notre plate-forme lutte activement contre le piratage et vise une clientèle sérieuse. A l’inverse de Megaupload dont le système incite les utilisateurs à ce type d’infractions.» RapidShare propose une version payante de son service où l’utilisateur bénéficie d’un stockage de données illimité parmi d’autres avantages. L’hébergeur ne divulgue aucun chiffre. [DA]

Crédits photos: KOEN VAN WEEL/Keystone, Dr

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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