Bilan

La production «intelligente», un défi pour les PME

De l'impression 3D au traitement des données des capteurs, le basculement vers un outil de production connecté redessine le coeur de l'activité industrielle. Avec des moyens plus limités, les PME doivent s'orienter dans une offre pléthorique et cibler les technologies directement valorisables.

La digitalisation amène les PME de l'industrie traditionnelle à repenser leur métier et revoir leur modèle d'affaires.

Crédits: CSEM

Pour Fabio Ventura, dirigeant d'une entreprise de 20 personnes spécialisée dans la machine-outil dans le canton de Neuchâtel, digitaliser son appareil de production n'est déjà plus une option mais une nécessité immédiate. C'est le sens de sa présence à la conférence organisée par BusinessIn dans les locaux du CSEM à Neuchâtel ce 9 avril sur le thème du «digital manufacturing», aux côtés de startups et de grands noms de l'industrie comme Bobst. Un objectif commun: accompagner les PME pour éviter un «décrochage», à l'heure où les multinationales revoient en profondeur leurs processus de production.


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«La demande de nos clients devient pressante pour des machines connectées susceptibles de capter, remonter et analyser des données, relève Fabio Ventura. Pour une industrie traditionnelle comme la nôtre, celle des machines à cames, ça exige de développer de nouveaux métiers notamment liés à l'IT. Mais il va de soi que nous n'avons pas les moyens d'engager un data analyst à plein temps.

Remise à plat de la stratégie

Le constat est partagé par la faîtière des machine-outils, Swissmem. Le physicien et conseiller en innovation Philippe Nasch relève les difficultés d'une branche ancrée dans ses traditions à s'orienter dans une offre technologique en constante évolution: «L'industrie 4.0, c'est une panoplie, une caisse à outil sans cesse réadaptée, il y a de quoi se sentir submergé surtout pour une petite structure. Les possibilités se multiplient avec la généralisation des objets connectés et les méthodes de production sont repensées, grâce à l'impression 3D par exemple. On constate que beaucoup de PME se pensent par erreur digitalisées avec l'installation d'un ERP ou d'un CRM et croient encore que la digitalisation est uniquement un travail d'informaticiens.»

Philippe Nasch prendra place à la table ronde de la conférence  et met d'ores et déjà en garde contre les effets de mode: «Il y a du hype autour de l'industrie 4.0. Par exemple, la maintenance prédictive dont tout le monde parle n'est pas nécessairement accessible à une PME qui produit en volumes limités. Il faut remonter de la data en quantité pour permettre à une intelligence artificielle d'opérer. Ce qu'il faut pour les PME, c'est remettre à plat la stratégie pour déterminer les opportunités en fonction de sa situation spécifique sur son marché.»

IBM, qui assurera une présence à l'évènement est impliqué dans des projets de digital manufacturing pour de grands noms comme L'Oréal, ainsi qu'un plan de «port connecté» pour Rotterdam, avec des stratégies dites de digital twin pour tester en virtuel de nouveaux processus et flux. Pascal Allot, Innovation Ecosystem Startup Leader pour IBM, décrit cependant une approche distincte dans l'accompagnement des PME: «Nous invitons les PME à développer des démarches de design thinking dans des «garages», de grands espaces de co-idéation. Sur trois jours, la stratégie est repensée par les acteurs eux-mêmes, avec souvent la présence d'un client de la société. Cela permet de cerner rapidement les enjeux et les opportunités, avec des coûts maitrisés.»

Identifier les opportunités, cibler les technologies

Des startups travaillent également à développer des solutions concrètes pour les PME, comme TotalYmage qui pitchera ce 9 avril parmi les six jeunes pousses retenues pour l'évènement. La plateforme logicielle permet d'interagir à distance avec le lieu de travail, filmé par caméra 360°. La visite virtuelle peut être enrichie d'une incrustation d'éléments tels que des capteurs qui affichent les valeurs en temps réel, mais aussi de vidéos de formation pour opérateurs ou encore de tableaux de bord compilant des paramètres de production, en fonction des besoins de l'entreprise. Une interface intuitive et claire, qui facilite l'accès et la circulation d'information en interne.

La question de la cyber-sécurisation des environnements connectés sera également à l'ordre du jour avec la startup neuchâteloise NextDay Vision, qui  travaille sur la gestion de l'identité des machines connectées comme des opérateurs. «Il faut cibler les besoins pour bien sécuriser les systèmes, explique son CEO Philip Kapfer, d'autant plus si les infos transitent par le net, vers un cloud. C'est un défi et un apprentissage pour l'industrie. Il faudra s'inspirer des méthodes de l'IT pour sécuriser l'appareil de production.»

Outre les startups, le Centre suisse d'électronique et de microtechnique (CSEM) -hôte de la soirée- travaille en sous-traitance avec des PME et dans le cadre de ses recherches sur les nouvelles méthodes de production. Michel Despont, Vice-Président du programme MEMS, détaillera les dernières innovations et collaborations sur des techniques de haute précision. Le potentiel de l'impression 3D de précision en combinaison avec d’autres méthodes de fabrication telle que la microfabrication du silicium pour créer de nouveaux types de capteurs intégrés, pas plus gros qu’un morceau de sucre, sera détaillée à l'occasion.

Les écoles, pivot de la transition

Suzanne Hraba-Renevey, organisatrice de la conférence, met en avant «l'importance des synergies avec le monde académique» pour faciliter la transition digitale des PME. Fabio Ventura, de Ventura Mecanics, abonde en ce sens: «Pour l'instant, nous avançons grâce à la collaboration avec les écoles. En particulier la HEIG-VD d'Yverdon pour le développement de logiciel mais aussi, avec la HE-Arc de Neuchâtel. On se rend compte que les séries sont de plus en plus petites, on a des marchés de niche à forte valeur ajoutée. Les écoles nous apprennent par exemple à fabriquer à partir d'imprimantes 3D, ce qui peut constituer un élément de réponse.». Le master interdisciplinaire Innokick n'est pas en reste. La directrice Nathalie Nyffeler viendra présenter conjointement avec la lausannoise Bobst, un des leaders mondiaux des machines d'emballage, un projet commun de digitalisation pour la maintenance à distance. Le master professionnalisant en Intelligence Artificielle de l'institut de recherche Idiap permet aux collaborateurs d'une PME de se former directement sur la base des défis de l'entreprise.

L'enjeu est d'autant plus important pour l'enseignement supérieur et technique suisse que les entreprises s'attendent à des besoins croissants en profils spécifiques -automaticiens, analystes de données notamment-  répondant au virage numérique de l'appareil de production. Et ce, sur un marché du travail déjà tendu, comme le relève Fabio Ventura: «5 à 10 nouveaux métiers sont en train d'apparaître. Reste à savoir si les écoles, au delà de nous transmettre le savoir, réussiront à former d'ici à cinq ans suffisamment de ces profils qui vont être indispensables à l'industrie .»


Informations complémentaires et inscriptions sur le site de BusinessIn. Suite à l'événement un atelier de digitalisation pour PME sera organisé par BusinessIn le 10 mai prochain dans les nouveaux locaux du nouvel incubateur deMicrocity, partenaire de BusinessIn.

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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