Bilan

La polémique enfle sur l’impact énergétique du bitcoin

Energivore, le minage des cryptomonnaies est dénoncé pour son impact environnemental croissant. L’objectif de neutralité carbone affiché par l’industrie semble difficile à atteindre.

La blockchain Bitcoin consommerait 140 TWh par an, soit 0,7% de l’électricité mondiale.

Crédits: Andrey Rudakov/Bloomberg/Getty Images

On sait le bitcoin sensible aux effets d’annonce. Il y a quelques semaines, un simple tweet du fondateur de Tesla, Elon Musk, avait entraîné l’envolée du cours en annonçant la possibilité de payer ses véhicules avec la cryptomonnaie. En mai, le promoteur se muait en fossoyeur. Il affirmait, sur le même réseau social, renoncer à l’acceptation du bitcoin, provoquant une chute de plus de 20% en quelques jours.

La cause de ce revirement: l’impact environnemental de la cryptomonnaie. Cette industrie, dominée par les fermes de minage chinoises (de vastes hangars connectant des centaines d’ordinateurs dédiés), nécessite en effet de mettre en concurrence de gigantesques puissances de calcul afin d’assurer les transactions.

L’affaire Elon Musk n’est que l’énième épisode d’une polémique qui enflamme la toile depuis l’automne 2020, sur fond d’explosion des cours et de la consommation d’électricité des cryptomonnaies. Au prix de 38'000 francs l’unité, la blockchain Bitcoin consommerait 140 TWh par an soit 0,7% de l’électricité mondiale, selon un rapport de l’Université de Cambridge. Ce dernier relève que 61% de l’activité de minage s’effectue encore à l’énergie fossile.

Prix et puissance

Ludovic Thomas, pionnier du minage en Suisse et aujourd’hui à la tête de la société de consulting Blockchain Network, décrit une course à la puissance poussée par le prix: «Plus il y a de transactions dans un bloc, plus le cours est élevé, et plus le revenu augmente puisque le mineur d’un bloc touche 6,25 bitcoins en plus des frais de transaction de ce bloc. Donc plus il y a de concurrence pour miner, et plus l’énergie consommée est importante. A 50'000 dollars le bitcoin, même avec une électricité à 50 centimes, on serait rentable. Ce pourquoi tout le monde s’y met et les fabricants de hardware sont en rupture de stock.»

Toutefois, hausse de la puissance requise ne signifie pas augmentation proportionnelle de la consommation énergétique, rappelle Ludovic Thomas. «En quatre ans, l’efficience énergétique du matériel a été multipliée par quatre. Mais comme la puissance disponible l’a été par sept, la consommation est presque deux fois supérieure.»

La polémique s’est aggravée en janvier en raison des coupures de courant constatées en Iran. En quelques mois, ce pays est devenu l’un des principaux acteurs du minage, hébergeant notamment des fermes chinoises délocalisées. Il a sauté sur l’occasion de convertir ses ressources pétrolières pour créer du bitcoin, et l’Etat peut contourner l’embargo en effectuant des transactions anonymes à l’aide de la célèbre cryptomonnaie.

Yves Bennaïm, fondateur du think tank 2B4CH. (DR)

Pour Yves Bennaïm, spécialiste genevois du bitcoin, le cas iranien est monté en épingle de manière disproportionnée: «Ce qui est en cause dans les coupures de courant en Iran, ce sont des politiques gouvernementales irresponsables. Aux Etats-Unis, on mine sans jamais avoir de coupure de courant, en cherchant notamment l’électricité excédentaire de l’hydroélectrique ou à partir des rejets de méthane normalement brûlés par l’industrie pétrolière. La recherche du meilleur prix est un facteur d’efficience.»

Atteindre la neutralité carbone de la blockchain en 2040 est l’objectif revendiqué du Crypto Climate Accord promu par la fondation zougoise Energy web en avril de cette année et regroupant une vingtaine d’acteurs du secteur. L’annonce tombe à point nommé pour éteindre la controverse, mais ne convainc pas complètement Ludovic Thomas, pourtant longtemps lui-même mineur à l’énergie verte: «L’idée que la blockchain tourne avec les surplus d’énergie verte est un vrai cas d’usage, mais en même temps un leurre. La vérité est que la blockchain doit tourner tout le temps, ce n’est pas une solution de stockage. On le voit en Chine où le gouvernement encourage le minage à l’électricité hydraulique. Quand les barrages sont bas, les mineurs migrent près des centrales à charbon. Et ce, même si on constate dans les grandes fermes européennes que l’énergie verte est compétitive, à 3 centimes le kWh.»

10 fois l’électricité mondiale

La question de la consommation du minage est d’autant plus préoccupante que l’utilisation de cryptomonnaies en tant que moyen de paiement reste très limitée et largement spéculative. Une transaction bitcoin consomme actuellement 700 kWh, contre 150 kWh pour… 100 000 transactions visa. Un calcul rapide amènerait à déduire qu’il faudrait plus de 10 fois l’énergie électrique produite dans le monde pour remplacer les 185 milliards de transactions visa annuelles par des transactions en bitcoin.

Yves Bennaïm met cependant en garde contre un raccourci jugé simpliste: «Il faut comprendre qu’on peut, en une seule transaction bitcoin, toucher plusieurs centaines d’utilisateurs pour le même coût énergétique. Il faut s’imaginer aux débuts du téléphone, on tirait une ligne entre chaque usager. Avec le développement, les connexions ont été rationalisées et groupées.»

Le spécialiste souligne que les appareils laissés sous tension consomment 10 fois plus que le bitcoin actuellement pour une utilité nulle: «Bitcoin est politique, la révolution financière qu’il promet engendre des critiques. Mais cette révolution ne se fera pas en un jour. L’efficience énergétique aura le temps de s’adapter. Quand je vois une ferme de minage aujourd’hui, ça me rappelle les IBM des années 60, ces salles entières de machines qui ont envoyé des hommes sur la Lune. Pourtant, cette puissance de calcul de l’époque est contenue dans un smartphone aujourd’hui.»

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

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Journaliste économique et d’investigation pour Bilan, observateur critique de la scène tech suisse et internationale, Joan Plancade s’intéresse aux tendances de fonds qui redessinent l’économie et la société. Parmi les premiers journalistes romands à écrire sur la blockchain -Ethereum en particulier- ses sujets de prédilection portent en outre sur l'impact de la digitalisation, les enjeux de la transition énergétique et le marché du travail.

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