Bilan

La généalogiste qui résout les cold cases

Aux Etats-Unis, Cece Moore a contribué à identifier des suspects de meurtres et de viols grâce à des arbres généalogiques reconstruits à partir des tests ADN grand public.

Généalogiste autodidacte, Cece Moore commence à être consultée par des polices hors des Etats-Unis.

Crédits: Dr

A la veille de Noël 1992, Christy Mirack, institutrice de 25 ans de Lancaster en Pennsylvanie, est retrouvée morte dans son appartement. La mâchoire fracturée, elle avait été étranglée et violée. Bien que la police ait retrouvé sur place l’ADN de son agresseur, il ne figurait dans aucune des bases de données de la police américaine. Même celle du FBI, CODIS (Combined DNA Index System), ne contient que les ADN des individus déjà arrêtés pour crimes. Après des années à suivre des pistes sans résultat, le meurtre de Christy Mirack est devenu un cold case, une affaire classée.

Selon le Washington Post, sur les 55 868 homicides commis dans 55 villes américaines au cours de la dernière décennie, 50% n’ont pas abouti à une arrestation. En incluant les autres crimes violents, le chiffre monte à 200 000 cold cases depuis les années 1960. Cependant, le cas de Christy Mirack indique un changement de paradigme. En juin dernier, vingt-six ans après, la police de Lancaster a annoncé l’arrestation d’un suspect. 

Agé de 49 ans, Raymond Charles Rowe, père de famille, était jusque-là surtout connu comme DJ lors de mariages. Il est désormais accusé du meurtre au premier degré de Christy Mirack et attend son procès. Avec peu de chances d’être acquitté. Car derrière son arrestation, on trouve les méthodes d’investigation révolutionnaires d’une femme étonnante. Généalogiste autodidacte, Cece Moore a complètement transformé la manière de mener des enquêtes en utilisant l’ADN. 

Une «scientifique citoyenne»

Rencontrée lors de la conférence EmTech organisée chaque automne par la Technology Review du MIT, elle commence par s’excuser de pas avoir de doctorat ou de titre de professeur comme la plupart des autres speakers. Je suis une «scientifique citoyenne», explique celle qui fut aussi actrice et chanteuse. Cela n’empêche pas l’audience du MIT de rester rivée aux explications de cette petite femme aux cheveux bouclés qui résout les affaires criminelles les plus complexes depuis le canapé de son salon en Californie. 

«Ce que j’ai inventé, c’est une forme de généalogie inversée», résume Cece Moore. Dans le détail, elle revient sur les neuf cas qu’elle a résolus depuis le printemps. «Sur la plupart des scènes de crime, on retrouve l’ADN du suspect qu’il est difficile d’identifier s’il n’est pas dans une base de données. Ce qui a changé ces dernières années, c’est que des entreprises comme 23andMe ou ancestry.com collectent massivement l’ADN de nombreux individus.» Le marché a décollé l’an dernier, passant de l’ordre de 12 millions d’ADN collectés à 25 millions.

Certes, mais les conditions générales de ces services ne garantissent-ils pas la plus complète discrétion? «C’est exact, mais il y a une exception, poursuit Cece Moore. GEDmatch est une sorte de métabase de données dans laquelle les utilisateurs d’autres services d’analyse d’ADN affichent leurs données pour les rendre explicitement exploitables, généralement pour retrouver ou être retrouvés par des membres de leurs familles.»

GEDmatch compte plus d’un million d’ADN d’Américains. Cece Moore connaît bien ce service pour s’en être servi pour retrouver les parents biologiques d’enfants adoptés. Son idée est de comparer les ADN des criminels trouvés sur les scènes de crime pour dénicher dans cette base de données des membres de sa famille partageant les mêmes marqueurs génétiques: les single-nucleotide polymorphism (SNPs) qui en génétique représentent 90 % de l’ensemble des variations génétiques humaines. «La différence, c’est qu’en plus de remonter un arbre généalogique pour identifier des parents, il faut le redescendre pour trouver le suspect.»

L’arbre généalogique inversé

L’enquête qui a conduit à l’arrestation de Raymond Charles Rowe permet de comprendre. En mai 2018, Cece Moore compare l’ADN du suspect inconnu découvert sur les lieux du meurtre de Christy Mirack que lui ont confié les enquêteurs avec ceux de la base de données de GEDmatch. Elle identifie plusieurs parents éloignés, des cousins du suspect partageant largement les mêmes variations génétiques héritées. A partir de là, elle construit l’arbre généalogique de cette famille en remontant jusqu’aux arrière-grands-parents communs des cousins lointains identifiés. 

Une fois ces ancêtres établis, elle redescend l’arbre généalogique sur la base des registres de naissance, des articles de journaux, du sexe, de l’âge et de la présence dans la région au moment des faits, afin de diminuer le nombre de suspects potentiels. Dans le cas du meurtre de Christy Mirack, elle a identifié une famille de Lancaster d’origine européenne. Mais elle a aussi remarqué que le suspect a des traits génétiques que l’on retrouve chez les habitants de Porto Rico. 

En croisant plusieurs sources de journaux, dont une interview où un membre de cette famille affirme son goût pour la cuisine portoricaine car c’est de là que vient son père, Cece Moore pense tenir son suspect. De fait. La police de Lancaster file ce Raymond Charles Rowe jusqu’à ce qu’il jette un chewing-gum. L’ADN récupéré est le même que celui trouvé sur la scène du meurtre de Christy Mirack. 

Le mois suivant, c’est un autre cas spectaculaire que résout Cece Moore avec la même méthode: le double meurtre d’un jeune couple canadien, Jay Cook and Tanya Van Cuylenborg, en 1987 dans l’Etat de Washington. En quelques heures, elle identifie William Earl Talbot à partir des arbres généalogiques de ses deux parents, reconstitués à partir de ceux de seconds cousins trouvés sur GEDmatch. 

La même méthode identifie l’assassin d’une femme au Texas en 1981, même si celui-ci avait été exécuté dix ans plus tard pour un autre meurtre. Et la liste ne fait depuis que s’allonger, de l’Indiana à l’Utah en passant par la Caroline du Nord, l’Illinois, le Maryland et la Floride. Cece Moore confie qu’elle commence à être consultée par des polices hors des Etats-Unis, même si l’absence de bases de données ouvertes comme GEDmatch limite les possibilités.

Coup d’accélérateur

Cette accélération des résolutions de cold cases est aussi le résultat de la collaboration de Cece Moore avec l’entreprise de police scientifique Parabon Nanolabs, qui lui a confié, en mai dernier, son unité de généalogie génétique. L’entreprise indiquait alors avoir reçu une centaine d’ADN de suspects dans des affaires non résolues. Il faut dire que l’identification le mois précédent par une autre généalogiste génétique (Barbara Rae-Venter) de Joseph James DeAngelo, tueur du Golden Gate (une douzaine de meurtres et 45 viols commis en Californie dans les années 1970), a mis les services de police sur le pied de guerre. 

«Tout le monde ne peut pas faire ce travail, affirme Cece Moore. Cela demande en particulier beaucoup d’expérience pour reconstituer les arbres.» C’est possible. Mais la popularisation croissante des tests ADN directement vendus aux consommateurs suggère qu’il sera de plus en plus facile de retrouver des criminels, même si leur ADN n’est enregistré nulle part. 

Récemment, le site MyHeritage s’est posé la question de savoir combien de gens qui n’ont jamais fait de tests pouvaient être identifiés grâce à l’ADN de parents éloignés. Ils ont passé en revue 1,28 million d’ADN des bases de données de MyHeritage et de GEDmatch pour aboutir à la conclusion, publiée dans le magazine Science, que 60% de la population américaine d’origine européenne (surreprésentée dans les bases de données) peut être identifiée à partir d’un cousin au troisième degré.

La question va vite se poser de savoir si les services de DNA to consumer pourront défendre la confidentialité de leurs données vis-à-vis de leur potentiel anticriminel. 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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