Bilan

La fascinante odyssée des cryptos

Etats, banques et géants du numérique luttent désormais pour percer dans un univers apparu après 2008 avec la création du bitcoin, OVNI technologique dont la portée a longtemps été sous-estimée.

  • Au cœur de la mine de bitcoins Bitfarms au Canada.

  • Alexis Roussel, fondateur de la plateforme de trading Bity à Neuchâtel.

    Crédits: Darrin Vanselow

Retrouvez également notre webdoc sur les cryptomonnaies en partenariat avec Swissquote.

L’année 2019 aura marqué un tournant dans la reconnaissance du potentiel des monnaies cryptographiques. Longtemps confinée à la communauté de geeks inconditionnels du bitcoin, puis aux pionniers des applications décentralisées avant d’attirer les spéculateurs avides de rendements stratosphériques, la cryptomonnaie devient à présent une affaire «d’Etats». Principal catalyseur, le lancement du projet Libra initié par Facebook en juin passé. Il a réuni lors de sa fondation des entreprises parmi les plus en vue de la sphère numérique et du paiement, telles que PayPal, Mastercard et Iliad (Xavier Niel), avec en ligne de mire la création d’une cryptomonnaie adossée à un panier de devises.

Une question politique mondiale

Alexis Roussel, pionnier suisse des cryptomonnaies et fondateur de la plateforme de trading Bity à Neuchâtel, relève le tsunami déclenché par ce projet: «Cela faisait 300 ans que la création monétaire était un monopole des banques centrales. Alors quand Facebook, plus gros qu’un Etat, fait du bitcoin, les Etats prennent une baffe et on se met alors à parler de cryptos gérées par les Etats. Ceux qui dirigent la finance traditionnelle ont fini par comprendre que leur hégémonie n’est plus totale.»

Confronté à des difficultés régulatoires et à l’opposition vent debout des gouvernements de différents pays, notamment en Union européenne et Etats-Unis, Facebook change son fusil d’épaule. Il se concentre sur Calibra, un wallet (porte-monnaie électronique) qui permettra des paiements de pair à pair entre membres
du réseau, ce que détaille Vincent Pignon, fondateur de WeCan.Fund à Genève, et acteur au sein de Libra: «L’idée d’un stablecoin basé sur un panier de devises est difficilement applicable d’un point de vue régulatoire. Aujourd’hui, Facebook, via Calibra, vise à pouvoir intégrer des stablecoins nationaux notamment. On est passé d’une logique de concurrence à une coopération, coconstruction avec les gouvernements.» Pour Yves Bennaïm, observateur et acteur de la cryptosphère genevoise, le projet peut même se révéler une opportunité géopolitique, en particulier pour le gouvernement américain: «Imaginer une cryptomonnaie adossée au dollar toucher les populations non bancarisées d’Afrique permettrait de contrer l’avancée de la Chine sur le continent.»

Une histoire jalonnée de rebondissements

Il y a près de douze ans, quand un certain Satoshi Nakamoto – anonyme ou groupe anonyme dont personne n’a réussi à ce jour à percer l’identité – lançait le bitcoin, un protocole distribué permettant des paiements de pair à pair entièrement sécurisés, peu d’observateurs prédisaient un tel destin. Le timing était pourtant parfait en novembre 2008, soit un mois après la faillite de Lehman Brothers qui ébranlait la finance traditionnelle, pour proposer un projet «trustless», dont l’exécution ne repose pas sur la confiance en un tiers. Alexis Roussel observe que «le bitcoin n’a pas fait que reposer la question de la confiance dans la monnaie. Celle-ci était déjà d’actualité depuis la fin des accords de Bretton Woods et le retour à un dollar flottant. Il a apporté une alternative concrète, une monnaie pleine à l’émission maîtrisée.»

Cette cryptomonnaie a longtemps été confinée à sa communauté d’early adopters, comme le développeur Laszlo Hanyecz achetant en 2010 deux pizzas pour 10 000 bitcoins (65 millions de dollars au cours actuel). Elle a aussi fait les beaux jours du darknet et du trafic de drogue sur internet, profitant d’un registre de transactions transparent, mais dont les utilisateurs restent anonymes. Une image sulfureuse qui va longtemps lui coller à la peau, malgré la fermeture du site clandestin Silkroad en octobre 2013.

En juillet 2015, le lancement d’ethereum, en partie financé par la prévente de 60 millions d’ethers pour 31 590 bitcoins (18 millions de dollars à l’époque), marque un nouveau jalon. Il permet le codage d’applications décentralisées via des smart contracts et étend la potentialité de la blockchain bien au-delà de l’application monétaire. Projet phare, The DAO est lancé en 2016 avec l’ambition de constituer un pool d’investissement pour projets liés à la blockchain, avec une gouvernance décentralisée d’un genre nouveau. Mais un hacking retentissant de 70 millions de dollars tue The DAO dans l’œuf, et aboutit à la séparation de deux blockchains Ethereum Classic et Ethereum. Yann Isola, product manager chez Swissquote, détaille: «On a désormais deux équipes de développeurs en compétition, mais qui font la course dans la même direction. On constate un intéressant volume de trading et une forte demande de nos clients sur Ethereum Classic.»

L’utilisation des cryptomonnaies comme outil de paiement reste marginale. (Crédits: James MacDonald/Bloomberg via Getty Images)

Valeur intrinsèque ou outil spéculatif?

C’est en 2017 que les cryptomonnaies éclatent au grand jour, avec une bulle spéculative sans précédent. Le prix du bitcoin est multiplié par vingt en un an, des monnaies jusqu’alors confidentielles comme le ripple connaissant même une augmentation de leur cours de 28 000%. La fièvre des ICO (initial coin offering) draine le grand public vers les projets blockchains naissants dont la plupart n’ont pas résisté à l’éclatement de la bulle début 2018.

Aujourd’hui encore, l’utilisation des cryptomonnaies comme outil de paiement reste largement marginale. Seulement 1,3% des transactions en bitcoins en 2019 auraient été effectuées sur des plateformes marchandes, alors que près de 90% auraient été liées à des activités spéculatives de trading, selon Chainanalysis.

Un constat qui n’empêche pas Alexis Roussel de considérer que la valorisation du bitcoin repose sur des fondamentaux solides: «La bulle de 2017 n’est pas une bulle du bitcoin. Les gens achetaient du bitcoin pour le changer en ether et investir dans les ICO. C’est une valeur d’usage. Communauté open source, cryptographie, système peer to peer et protocole, combinés créent une monnaie.» Il met en avant le potentiel de réserve de valeur: «Le bitcoin répond à des caractéristiques qui ont fait le succès de l’or: inoxydable – ne bouge pas –, facilement divisible – l’or fond à basse température – et une possibilité d’extraction limitée.»

L’éclatement de la bulle de 2017 marque le tournant vers une normalisation de l’écosystème. Le 26 août 2019, la Finma, autorité suisse des marchés financiers, a accordé la licence bancaire à deux fintechs zougoise (Seba) et zurichoise (Sygnum), alors que certaines banques proposaient un nombre croissant de cryptomonnaies à leurs clients, notamment Swissquote à Gland (VD). Une démarche que détaille Yann Isola, product manager: «Il s’agit de sensibiliser et d’éduquer le grand public en proposant un panel de cryptomonnaies mettant en évidence différentes potentialités de la blockchain, telles que les paiements transfrontaliers, les oracles de prédiction, ou encore la création d’applications décentralisées et de smart contracts.» Les efforts pour intégrer la tokenisation dans le cadre régulatoire existant ont abouti au développement d’une nouvelle génération de security tokens, avec notamment la première émission de tokens à valeur action par la société genevoise Mt Pelerin.

Le jeune écosystème souffre toutefois d’un manque de liquidité et d’une absence de marché secondaire auxquels certaines initiatives tentent de répondre, comme celle annoncée par SIX de lister des security tokens. Des expérimentations sont menées pour apporter de la liquidité, en particulier l’écosystème de la finance décentralisée (DeFi), qui permet de prêter, emprunter et créer des produits financiers on chain.

Autre innovation et non la moindre, la blockchain pourrait ouvrir une nouvelle révolution, celle de la comptabilité en partie triple. Accessibles à toutes les parties concernées, les opérations et leur date exacte d’exécution (timestamp) sont consultables à tout moment et de façon transparente. Facilitant l’audit et diminuant drastiquement les possibilités de fraude, elle pourrait, selon certains observateurs, faciliter l’accès au financement, notamment pour les PME.


Zoom sur cinq cryptomonnaies

(Crédits: Dr)

Pionnier des monnaies virtuelles, le bitcoin (BTC) a été créé en 2009 par Satoshi Nakamoto. Faisant suite à la chute de la Banque Lehman Brothers, le protocole Bitcoin se veut le premier réseau pair à pair décentralisé. Une sorte de registre immuable qui fonctionne grâce à ses utilisateurs et sans censure.

Lors de son évolution, le bitcoin connaît des fluctuations brutales mais demeure à présent la cryptomonnaie la plus stable, minée quotidiennement par des centaines de programmeurs et par des entreprises spécialisées, la plupart du temps basées en Chine.

(Crédits: Dr)

Similaire, le protocole Ethereum (ETH) est également intangible, sécurisé et non contrôlé par une entité centrale. Etabli en 2015 par Vitalik Buterin, ethereum a pour but de développer de nouveaux cas d’utilisation de la blockchain, notamment avec le concept de «smart contracts». Ces contrats intelligents s’exécutent automatiquement sur le réseau via des conditions prédéfinies. Une invention qui fera de l’ether la deuxième plus importante monnaie cryptographique au monde.

(Crédits: Dr)

Troisième en volume de monnaie numérique, le ripple (XRP) est souvent décrit comme une alternative au bitcoin avec un nombre de nœuds limité par une autorité centrale. Lancé en 2012 sur les concepts de Ryan Fugger, ce protocole est un système de règlement en temps réel, un marché de change et un réseau d’envoi de fonds géré par la société du même nom, Ripple. Grâce à ses transactions ultrarapides (1400 transactions par seconde contre 4 à 7 pour le bitcoin), ce réseau prétend éviter les frais et le temps d’attente des échanges bancaires traditionnels.

(Crédits: Dr)

Basée sur le même code source ouvert que le bitcoin, une autre solution est le litecoin (LTC). Lui aussi fondé sur le protocole pair à pair, le litecoin est néanmoins plus rapide et moins cher. Celui-ci nécessite 2 minutes 30 pour générer un bloc, contre 10 minutes pour le bitcoin. Utilisé pour des transactions moins importantes, le litecoin, créé en 2011 par Charlie Lee, est réputé plus efficace pour un usage quotidien.

(Crédits: Dr)

Autre version du bitcoin, le Bitcoin Cash (BCH) trouve ses racines dans un désaccord sur la taille des blocs. En 2017, une partie de la communauté bitcoin désire en effet pouvoir générer plus de transactions et propose de rejeter la limitation de la taille des blocs, initialement conçue par Satoshi Nakamoto pour maximiser la sécurisation du registre. Leur demande est rejetée, afin d’éviter une potentielle montée de la puissance informatique nécessaire et une centralisation du traitement des données. De cette divergence de point de vue, une bifurcation (fork) naît, basée sur le code original du bitcoin avec une taille de blocs étendue: Bitcoin Cash.

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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