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La crypto-monnaie de Facebook relance la Genève financière et internationale

L’association Libra initiée par Facebook gérera depuis Genève les réserves de change de la crypto-monnaie que lance le réseau social aujourd’hui. Le Genevois David Marcus qui gère ce projet s’attend à ce qu’il attire de nouveaux services financiers.

Après avoir dirigé les messageries de Facebook, le genevois David Marcus est à la tête du projet Libra dans les crypto-monnaies.

Crédits: Glenn CHAPMAN / AFP

C’est le genre de prise que les agences de promotion économique paieraient cher pour réaliser. Facebook n’a cependant pas eu besoin d’être courtisée pour établir à Genève l’association des premières 28 entreprises qui vont gérer la Libra, la crypto-monnaie que lance officiellement le réseau social ce matin. 28 entreprises qui d’eBay à Spotify seront désormais présentes au bout du lac à quoi s’ajoutent des ONG comme Kiva (inclusion financière) ou la Women’s World Banking.

Neutralité et expertise financière

David Marcus, l’entrepreneur genevois qui, après avoir dirigé PayPal, a rejoint Facebook d’abord à la tête des messageries instantanées et depuis un an pour diriger le projet de crypto-monnaie Libra, confesse ne pas être étranger au choix de Genève pour ce projet dont le potentiel est à la mesure des 2,7 milliards d’utilisateurs du réseau social. Mais il explique surtout que la ville a été choisie parce qu’elle renvoie à la fois une image de neutralité internationale et d’expertise financière.

De fait, ces deux ingrédients semblent cruciaux pour ce projet dont le succès parait moins assuré depuis que les utilisateurs sont devenus plus sensibles à l’exploitation de leurs données personnelles par l’entreprise créée par Mark Zuckerberg.


En substance, la Libra se présente comme une nouvelle monnaie digitale globale. « Notre premier objectif est de servir les 1,7 milliards de personnes qui ne sont pas bancarisés dans le monde et le nombre équivalent qui est mal servi », explique David Marcus. Pour lui, « les réseaux financiers ressemblent aux réseaux télécommunications d’avant l’ère des messageries instantanées.» En d’autres termes, il reste cher un peu à la manière des SMS en particulier pour les 613 milliards (en 2017) echangés par-dessus les frontières. L’objectif de la Libra est de rendre ces paiements quasi gratuits et aussi simples que l’envoi d’un message texte.

Etablir une telle nouvelle monnaie fiduciaire demande d’établir une forte confiance (fiducia signifie confiance en latin). Pour y parvenir, le projet Libra démarré en mai 2018 par une petite équipe de neuf personnes a multiplié les démarches destinées à l’obtenir, en plus du choix de Genève. Cela commence par le choix du nom – Libra préféré au GlobalCoin un temps évoqué – qui renvoie à une unité de mesure romaine (la livre d’où le £ de la livre sterling). «Cela renvoie aussi à la balance de la justice du signe astrologique et à la liberté », précise David Marcus.

Un coup de filet milliardaire

Surtout, en choisissant de créer une association pour gérer la Libra Facebook s’extirpe de la gouvernance de cette crypto-monnaie. L’entreprise n’est même pas membre directement de l’association. Pour l’heure, cette dernière compte 28 partenaires tels que des capital-risqueurs comme Andreesen-Horowitz, des sites de e-commerce comme Farfetch, Uber et Lyft, le coffre-fort numérique Xapo, des opérateurs télécoms comme Vodafone et Iliad (Free). Visa et Mastercard sont aussi membres fondateurs (de même que Stripe). C’est la perspective que les Libra puissent non seulement être échangés de pair à pair mais aussi servir pour payer en ligne ou en magasin pratiquement sans commissions de change.

Afin de renforcer encore la confiance, chacune de ces entreprises a investi 10 millions de dollars (ou plus) pour acheter le contrôle d’un nœud de la blockchain sur laquelle est bâtie la Libra. Cela veut dire qu’à ce jour cette monnaie s’appuie sur des réserves de plus de 280 millions. Toutefois, l’objectif de réserves dépasse le milliard avec une centaine d’entreprises visées pour la fin de l’année 2019 avant un lancement commercial prévu pour début 2020.

Le choix de la technologie  blockchain afin de sécuriser les transactions relèvent de la même logique de confiance. David Marcus précise cependant qu’il a fallu pas mal de développement pour rendre les technologies blockchain plus performantes. En particulier, pour les faire passer à l’échelle des milliards de transactions envisagées pour la Libra. Effectués en interne, ces développements sont mis à la disposition de tous en open source afin de permettre le développement de nouveaux services financiers sur la base de la Libra.

Chez Andreesen Horowitz, Katie Haun explique : « Dans le monde de la blockchain, les services Internet peuvent être rapidement combinés, transformés et remixés, ouvrant de nouvelles possibilités créatives aux développeurs. C'est l'une des raisons pour lesquelles nous avons créé le fonds crypto a16z et effectué des investissements importants dans des blockchains existantes telles que Bitcoin et Ethereum ainsi que dans les nouvelles blockchains comme Dfinity et Celo. Compte tenu du stade précoce de l’innovation en matière de cryptographie, nous investissons dans diverses approches.»

Chez Creative Destruction Lab, un programme d’accélération de start-up canadien lui aussi membre fondateur, Joshua Gans ajoute : « Nous prévoyons que les innovations de Libra vont devenir une part importante de notre programme Blockchain. Nos startups auront un accès privilégié et précoce aux ingénieurs qui ont construit la blockchain Libra et qui ont écrit le langage de code sous-jacent, Move.»

Un panier de devises

Le dernier élément de confiance et probablement le plus déterminant tient au choix de la manière de fixer la valeur de la Libra. «Elle est construite sur la base d’un panier de monnaies stables », explique David Marcus. Lesquelles exactement n’est pas encore arrêté mais le franc suisse, la livre sterling, l’euro et le dollar sont évoqués. Ce choix de ne pas créer une monnaie décorrélée, comme la plupart des crypto, a facilité les discussions avec les régulateurs financiers et les banques centrales. «Ils seraient tous positifs ou neutres », selon David Marcus. 

A ce point se pose cependant la question de savoir comment Facebook entend bénéficier de la crypto-monnaie qu’il a créé mais qui devient une sorte de spin-off. «Cela va permettre de développer les échanges commerciaux sur les différentes plateformes de Facebook et générer ainsi plus de publicité, répond David Marcus. D’autre part l’entreprise compte développer ses propres nouveaux services financiers sur la base du Libra.»

Elle a commencé et annonce parallèlement à la création de l’association Libra celle d’une nouvelle filiale : Calibra. «Sa principale mission est de développer un porte-monnaie électronique utilisable sur les messageries Whatsapp et Messenger et au travers d’une application mobile dédiée», explique Kevin Weil, VP Product de Calibra.

Là encore on retrouve la question centrale de la confiance. La création de cette nouvelle filiale correspond, effet, à la nécessité de séparer les diverses sources de données collectées. « Pas question de croiser les données personnelles qui apparaissent dans Facebook avec celles financières de Calibra, promet Kevin Weil pour qui il n’y aura, par exemple, « pas de reciblage publicitaire entre Facebook et Calibra.»

Inclusion financière

Il reste à savoir si les caractéristiques destinées à créer la confiance dans la nouvelle crypto-monnaie convaincront les utilisateurs? De ce point de vue, on peut relever qu’en plus des entreprises l’association Libra compte de nombreuses ONG qui travaillent à l’inclusion financière en particulier dans les pays en voie de développement comme Kiva ou NetHope. De ce point de vue un sondage récent de la plateforme de crypto-monnaies Luno indique qu’au Nigéria et Afrique du sud trois fois plus de personnes estiment qu’une seule monnaie mondiale va améliorer le système financier actuel qu’au Royaume-Uni.

Quoiqu’il en soit de l’adoption de Libra, il ne fait guère de doute déjà que le choix de Genève est en soit une bonne nouvelle pour une place financière qui cherche à se réinventer depuis la fin du secret bancaire. Et la Genève internationale y trouve aussi nouveau souffle depuis que les nationalismes minent le multilatéralisme.

Selon Dante Disparte, le responsable Politique et Communications de l’association : « A Genève le principal rôle opérationnel de l’association sera de gérer les réserves financières. » Il s’attend à ce que cela soit créateur d’emplois y compris au-delà des effectifs de l’association Libra. Les logiciels open source devraient ainsi favoriser aussi le développement d’un écosystème de start-up aptes à construire des services sur la base de Libra. « Des conversations à ce sujet ont déjà commencé avec l’EPFL», précise David Marcus.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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