Bilan

L’Irlande invente le Davos des geeks

En trois ans, The Summit à Dublin s’est hissé au sommet des manifestations dédiées au web. Même Elon Musk en était.
  • A 29 ans, le fondateur de The Summit, Paddy Cosgrave, dispose d’un réseau extraordinaire. Crédits: Luca Sartoni/Heisenberg Media
  • Elon Musk Crédits: Conor McCabe
  • Une ambiance détendue caractérise The Summit. La tournée des pubs est au programme de la manifestation, qui a attiré 10 000 participants. Crédits: Livestream
  • Une ambiance détendue caractérise The Summit. La tournée des pubs est au programme de la manifestation, qui a attiré 10 000 participants. Crédits: Livestream
  • Une ambiance détendue caractérise The Summit. La tournée des pubs est au programme de la manifestation, qui a attiré 10 000 participants. Crédits: Livestream
  • Une ambiance détendue caractérise The Summit. La tournée des pubs est au programme de la manifestation, qui a attiré 10 000 participants. Crédits: Livestream

Technophile? A Dublin, la grand-messe internationale dédiée au web The Summit est désormais le lieu où il faut être à la fin octobre. Même l’icône de la Silicon Valley Elon Musk en était. Côté intervenants: les fondateurs de Box, Jawbone et Evernote ou l’évangéliste techno Robert Scoble, toujours affublé de ses lunettes Google.

Côté presse, le gotha mondial: New York Times, Wall Street Journal, Fortune, Wired, TechCrunch et… Bilan, bien sûr. Sans oublier les poids lourds du capital-risque, Google Ventures, Andreessen Horowitz et Atomico, ainsi que le suisse Index Ventures, impatients de débusquer le prochain Facebook parmi quelque 950 start-up venues des quatre coins de la planète.

Cheville ouvrière de The Summit, Paddy Cosgrave signe l’exploit de présenter Elon Musk, alors que le cofondateur de PayPal, Tesla et SpaceX est connu pour son aversion des apparitions publiques. Grand nerd charismatique, le Dublinois sourit et minimise: «Oh, vous savez… Nous connaissons des gens qu’Elon Musk connaît…Différentes personnes lui ont parlé en notre faveur…» A 29 ans, ce fils de paysan diplômé du Trinity College de Dublin dispose d’un réseau extraordinaire.

En 2010, il lançait parallèlement à The Summit les conférences «f.ounders» qui connectent des sociétés à forte croissance avec des stars comme Steve Case, d’AOL, ou Jack Dorsey, de Twitter. Ce «Davos des geeks», comme l’a surnommé Bloomberg, n’est accessible que sur invitation.

Devant LeWeb de Paris

Les rencontres f.ounders tournent déjà dans le monde entier. Resté dans les annales, un «pub crawling» emmené lors d’une session par Bono, de U2, a eu des échos jusqu’en Californie. Et en trois éditions, The Summit est passé de 500 à 10 000 participants, un chiffre qui propulse la manifestation en numéro un européen du genre, devant LeWeb de Paris.

Célébrité nationale, Paddy Cosgrave reste étonnamment disponible. Nuit et jour, l’Irlandais sillonne les événements, soirées et concerts de The Summit dans son uniforme T-shirt-jeans-baskets et trouve le temps de répondre à chacun.

Pour expliquer un tel succès, Paddy Cosgrave invoque la culture irlandaise. «Les Allemands ont apporté au monde une grande ingénierie et les Hollandais les routes maritimes historiques du commerce. La contribution de l’Irlande, c’est ses pubs. A Dublin, le fondateur d’Angry Birds peut rencontrer au hasard le créateur de YouTube au pub devant une Guinness. C’est un moment rare», déclarait-il en 2012 à Inc.com.

The Summit connaît cependant les aléas qui font que l’Irlande ce n’est pas l’Allemagne ou la Hollande. Le wi-fi à disposition de la crème du web qui se presse à la conférence ne fonctionne que par intermittence. Pas de répertoire inventoriant les exposants. Et dommage pour l’image «high-tech», Dublin dispose d’un tout nouveau réseau 4G mais subit ces jours des coupures quotidiennes d’eau courante.

Une Guinness avec Bono

Qu’à cela ne tienne. Un pub crawling où les participants sont emmenés en car d’une adresse à l’autre, des musiciens qui jouent partout et l’air entêtant d’une gigue irlandaise ont vite fait oublier ces désagréments. Les plus chanceux ont croisé Bono devant une Guinness et ont posté les photos sur Twitter. «On est sûr de rencontrer partout des gens passionnants», résume Paddy Cosgrave.

Parmi les Suisses qui ont fait le déplacement, les ingénieurs de Kooaba, une start-up créée en 2007 à la réussite spectaculaire. Ce spin-off de l’EPF de Zurich développe un système de reconnaissance d’image d’ores et déjà intégré dans le mobile Sony Xperia Z1 et la montre connectée Smart Watch Galaxy de Samsung.

«Même si nous avons déjà de gros clients, The Summit reste intéressant pour le networking avec des développeurs et des partenaires potentiels. Nous sommes très sollicités par les investisseurs. Or nous n’en cherchons pas», s’amuse Till Quack, le CEO.

Kooaba doit être la seule société à The Summit à éconduire les investisseurs, contrairement à Nezasa. Née de l’idée d’un ancien de Kuoni, cette start-up zurichoise permet d’organiser en ligne un voyage individuel sur mesure avec un seul interlocuteur. Manager, Patrick Hammer témoigne: «Nous faisons une foule de rencontres. Il nous faut attendre de voir si les promesses se concrétisent pour tirer un bilan.»

Fondatrice de Coolbrandz, Eileen Schuch s’exclame: «L’impact de The Summit est incroyable. Les participants échangent sur les réseaux sociaux avec une vigueur et un enthousiasme que l’on voit rarement.» Société lausannoise, Coolbrandz propose à une communauté de blogueurs de tester des nouveaux produits pour le compte des fabricants.

«Nous avons noué deux contacts intéressants avec des investisseurs, poursuit Eileen Schuch. Et puis nous avons rencontré plein d’autres start-up suisses. Nous reviendrons l’année prochaine. L’idéal serait de contribuer à l’événement en apportant nos services.»

Emblème des ambitions irlandaises, The Summit offre une visibilité sans précédent à l’Irlande en tant que territoire d’innovation. Moment solennel, le premier ministre irlandais Enda Kenny a sonné depuis Dublin la cloche d’ouverture du Nasdaq, le marché boursier américain des valeurs technologiques. Retransmises sur Times Square, les images du cérémonial ont fait le tour du monde.

«L’Irlande était encore récemment un pays pauvre et agricole. Ce sont les efforts du gouvernement en faveur des technologies qui ont sorti le pays de la misère», souligne Paddy Cosgrave. Ici, chacun garde en mémoire des siècles de disette et d’émigration. Au nombre de 5 millions, les Irlandais ont quelque 70 millions de cousins de souche rien qu’aux Etats-Unis.

Google et Facebook à Silicon Docks

Promesse de prospérité, Dublin a vu naître ces dernières années un Silicon Docks dans le quartier du canal où des constructions de prestige ont remplacé les entrepôts. Arrivé en 2002, Google y a installé son siège dans quatre bâtiments, avec la contribution de la star suisse de l’architecture Stefan Camenzind.

En concurrence avec Londres et Berlin, Dublin marque des points. LinkedIn, Zynga, PayPal, eBay, Amazon, Dropbox, Microsoft, Oracle, Intel: tous les grands du web ont un pied-à-terre dans la capitale irlandaise. Ce printemps, Facebook a annoncé le passage de 400 à 500 postes de travail à son siège datant de 2009. En septembre, c’était Twitter, présent depuis 2011, qui décidait de doubler ses effectifs à 200 collaborateurs.

Paddy Cosgrave commente: «La fiscalité a bien sûr été déterminante. Mais une fois ici, ces compagnies ont apprécié le pays, et en plus des emplois administratifs elles ont créé des postes dans la recherche et le développement. Il s’est formé une vaste communauté d’expatriés, car cette main-d’œuvre est très internationale.»

En 2012, quelque 140 firmes étrangères se sont implantées ou agrandies en Irlande. Derrière ce mouvement, une politique cohérente basée sur le taux fiscal plancher de 12,5% et un démarchage agressif.

L’agence gouvernementale IDA (Industrial Development Authority) fournit aux nouveaux arrivants une aide de tous les instants. Le pays dispose encore aussi du fonds de capital-risque gouvernemental, Enterprise Irland, qui investit dans une quinzaine de start-up chaque trimestre.

«L’Irlande est très accueillante», note Brett Meyers. Soutenu par Entreprise Irland, l’Australien a fondé en 2009 CurrencyFair. La start-up fait du change de particulier à particulier en épargnant les charges bancaires et prélève 0,15% au passage. Aujourd’hui, l’ancien banquier emploie 24 collaborateurs et a annoncé à The Summit la levée de 2,4  millions de francs.

«Avec 30 000 clients, la plate-forme change chaque jour l’équivalent de 2,5  millions de francs. Nous voulons maintenant devenir un acteur global, et Dublin est une bonne base pour cela.» L’Irlande est en effet le seul pays de langue anglaise à avoir adopté l’euro. Et depuis la fin de la bulle en 2008, l’immobilier est bon marché. Durement frappé par la crise, le pays a enduré des mesures drastiques dictées par Bruxelles et le FMI.

Le gouvernement a laissé partir en faillite des banques et a nationalisé les autres. Un «choc de la compétitivité» qui a fait baisser l’ensemble des coûts et améliorer le taux de productivité. Stoïques, les Irlandais ont accepté la cure d’austérité en serrant les dents.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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