Bilan

L'invité: Bertrand Piccard

Les conférences internationales sur le climat me dépriment. Tous les chefs d’états viennent dire exactement la même chose: «Les changements climatiques sont un gros problème, ça va coûter très cher pour les résoudre et on ne sait pas où trouver l’argent.» Comment pouvez-vous motiver des gens quand vous leur parlez de problèmes et de coûts?

Comme médecin, j’ai toujours appris qu’un problème s’appelle un symptôme, qu’un symptôme a une origine et que l’origine a un traitement. Quand on parle de changement climatique, quand on parle de CO2, on n’est pas dans la source du problème, on est seulement dans le symptôme, dans la manifestation d’une origine très claire. Cette origine, c’est notre dépendance aux énergies fossiles. C’est le fait que nous brûlons beaucoup trop d’une énergie non renouvelable, chère et polluante. Et là, il y a un traitement qui s’appelle cleantechs, et qui comprend toutes les nouvelles technologies qui permettent maintenant de diminuer notre consommation d’énergie et de produire des énergies renouvelables, tout en gardant notre excellent confort de vie.

Ce que nous faisons avec le projet «Solarimpulse», c’est simplement de démontrer concrètement l’efficacité de ces technologies. Tous ce que nous utilisons sur notre avion, vous pouvez l’utiliser aussi. Il n’y a aucune technologie de demain ou de technologie secrète. Non, c’est de la technologie de hier: les mêmes panneaux solaires, les mêmes batteries, les mêmes techniques de construction, les mêmes programmes informatiques,  vous pouvez les utiliser vous-mêmes également.

Alors, quand on entend les gouvernements dire qu’on ne peut pas encore diminuer la consommation d’énergie fossile avant d’avoir investi davantage dans la recherche et l’innovation, c’est complètement faux. Les technologies existent déjà maintenant. Si toutes les technologies existantes, toutes les cleantechs, étaient utilisées dans notre société, nous pourrions déjà aujourd’hui diviser par deux notre consommation d’énergie fossile et produire la moitié de ce qui reste avec des sources renouvelables. Il resterait 25% pour des énergies non renouvelables, ce qui serait acceptable à court terme.

Pourquoi ne le faisons-nous pas ? Nous ne le faisons pas, à mon avis, pour deux grandes raisons: La première, c’est que beaucoup trop de gens confondent encore les notions de prix et de coût. Alors en entend que les énergies renouvelables sont beaucoup plus chères que les énergies fossiles. C’est un malentendu lourd de conséquences. Dans le prix des énergies renouvelables est compris l’entier de leurs coûts, alors que dans le prix du pétrole, du gaz ou du charbon, vous ne payez pas l’entier du coût: vous ne payez pas pour les 200 millions d’années qu’il a fallu pour constituer le stock, vous ne payez pas  pour les marées noires, pour les guerres qui ont déjà commencé et qui s’aggraveront encore pour s’approvisionner en pétrole,  et vous ne payez pas non plus pour la charge environnementale catastrophique produite par ces énergies fossiles.

Par conséquent, on compare des choses qui ne sont pas comparables. Evidemment le prix du pétrole est toujours moins cher que le prix de l’énergie solaire, mais le coût du pétrole est beaucoup plus cher que le coût équivalent d’une énergie renouvelable.

La deuxième raison c’est que les sacro-saintes lois du marché ne fonctionnent plus dans la réalité d’un monde globalisé et spéculatif. Autrefois, dans des évolutions linéaires, vous auriez très bien pu attendre que les lois du marché permettent une égalisation du prix des différentes sources d’énergie pour obtenir une transition spontanée. Aujourd’hui ce n’est plus possible. Notre monde ne fonctionne plus comme ça. Notre monde fonctionne par accélération, par crise, par spéculation. La crise des subprimes est un exemple typique d’une loi du marché qui s’est emballée.

Par conséquent, le grand paradoxe est qu’on ne peut plus simplement prendre une doctrine de droite ou une doctrine de gauche et l’appliquer. Il y a dans chaque doctrine, à droite comme à gauche, des combinaisons absolument nécessaires pour arriver à un résultat efficace. Pour résoudre les défis actuels, vous avez besoin des entrepreneurs et vous avez besoin de l’Etat.

Le problème, c’est que chaque entrepreneur attend que les autres fassent le premier pas, car il y a un certain risque à être un pionnier, à investir dans des énergies renouvelables, dans des économies d’énergies, quand on est le seul à le faire. La masse critique n’est pas encore atteinte et on ne sait pas exactement quelles vont êtres les technologies les plus immédiatement rentables, ou les breakthroughs de demain. Alors on attend. Et de l’autre côté, les politiques se disent que c’est aux industriels de faire le premier pas et de prendre leurs responsabilités. Alors rien ne bouge, ou si peu…

Imaginez cette situation il y a 150 ans, quand la Suisse était un pays agricole pauvre. On traversait les cols alpins à pied ou à dos de mulet, et on s’éclairait à la chandelle.  Tout à coup, des pionniers, des industriels et des politiques, se sont mis ensemble pour percer des tunnels, construire des ponts et des barrages.

Personne n’a dit que c’était trop risqué et plus cher que le mulet ou la bougie ! Et heureusement, car cela a permis à la Suisse, en quelques années, de devenir un pays riche, industrialisé, plaque tournante des transports européens. Un pays dont le monde entier a eu besoin.

Aujourd’hui, on parle d’une révolution permise par les cleantechs, on parle d’isoler les bâtiments, on parle de nouveaux types de chauffage, de voitures hybrides, de sources renouvelables d’énergies pour notre pays. Et qu’elle est la réaction ? On entend que c’est trop cher ! Le passé a bien été jusqu’à maintenant, alors pourquoi changerait-on quoi que ce soit ? C’est vrai qu’on peut se demander pourquoi changer quelque chose qui marche ? Et ça, c’est le grand danger pour un pays qui a réussi, un pays riche, sûr, où la vie est confortable. Je pense que c’est justement parce que nos ancêtres ont été des pionniers que nous devons continuer à l’être. C’est parce que nous sommes riches aujourd’hui qu’il faut investir pour le futur.

Il est aujourd’hui heureusement interdit de jeter ses ordures dans la forêt, mais il reste autorisé de gaspiller l’énergie et de rejeter autant de CO2 que nous voulons dans l’atmosphère. Il nous manque le courage politique, le cadre légal, qui obligerait notre société, nos industries et nos consommateurs réunis, à utiliser les technologies qui permettent de nous libérer des énergies fossiles. Et c’est cela qu’il faut désormais encourager si nous voulons dynamiser notre industrie, créer des emplois, augmenter notre pouvoir d’achat et améliorer notre balance commerciale, tout en protégeant l’environnement.

 

 

Solarimpulse Un porte-drapeau des cleantechs

Bertrand Piccard

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