Bilan

L’homme augmenté arrive à grands pas

Les avancées technologiques permettent de petits miracles. Et si, à l’avenir, en plus de soigner et de rétablir les personnes touchées par des accidents, on pouvait augmenter leurs capacités?
  • Huit ans après son accident, l’ancien champion de motocross Benoît Thévenaz peut enfin marcher seul grâce à un exosquelette.

    Crédits: Dr
  • Grégoire Courtine, chercheur à l’EPFL, travaille sur la stimulation électrique de la moelle épinière.

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En 1980, dans la saga cinématographique Star Wars, Luke Skywalker se voit greffer une main bionique dont les câbles se raccordent à ses nerfs et dont l’apparence extérieure ne permet pas de la distinguer d’une main naturelle. «De nos jours, nous ne sommes pas encore prêts à reproduire à l’identique ce qui a été imaginé dans cette scène, mais des scientifiques ont trouvé des moyens d’utiliser les signaux des nerfs pour que les prothèses de main soient capables de bouger de façon à améliorer la vie des personnes greffées», explique le professeur Grégoire Courtine, chercheur au Centre des neuroprothèses de l’EPFL.

De la science-fiction voilà trente-quatre ans, certaines avancées sont passées à la réalité. Benoît Thévenaz était un pilote prometteur de motocross quand, en 2005, ce Vaudois âgé aujourd’hui de 28 ans a vu sa vie bouleversée à la suite d’une chute de vélo. Le verdict des médecins est sans appel, Benoît Thévenaz ne marchera plus.

Mais le champion ne se décourage pas. Et sa persévérance est couronnée voilà un peu moins d’un an, quand un exosquelette fabriqué aux Etats-Unis lui permet de se déplacer seul, sans fauteuil. Pour la première fois en huit ans. Mais il a dû chercher loin son équipement: «En Suisse et dans les hôpitaux spécialisés pour la paralysie, on a très peu d’informations sur ce qui se passe dans le monde de la recherche des paralysés médullaires, c’est fort dommage et frustrant pour les gens qui viennent d’avoir un grave accident.»

Si la machine exige un entraînement important, «l’adaptation a été rapide»: les exercices de rééducation et de gymnastique pratiqués par Benoît Thévenaz lui ont permis d’apprivoiser son exosquelette sans problème majeur. A tel point que l’ancien athlète est aujourd’hui devenu un apôtre de ces technologies d’aide aux personnes handicapées. Et un militant des essais qu’il voudrait «favoriser sur les humains et non sur les animaux».

Des essais qui permettent de «réparer» certains accidents de la vie en rendant aux personnes touchées des capacités qu’elles avaient perdues, en reliant les éléments vivants aux outils technologiques. 

Mais un débat surgit alors: en quoi ces technologies offrent-elles, à ceux qui en disposent, un avantage sur leurs congénères? L’homme réparé devient-il un homme augmenté, à l’image de ce que la science-fiction imagine depuis des décennies?

«L’intervention de l’homme sur lui-même est bien acceptée quand elle a pour but de lui redonner des capacités perdues à cause de la maladie ou de l’accident. La technologie questionne lorsque, franchissant le seuil de la réparation et de la guérison, elle augmente, améliore ou accroît artificiellement les aptitudes et les performances physiques et cognitives de l’homme normal, en dehors et bien au-delà des possibilités et des capacités données par la nature», constate Charles Joye, avocat et docteur en droit.

«Des avancées combinées en neuro-ingénierie, neuroscience, et neurochirurgie ont permis l’émergence de solutions alternatives qui sont plus rapidement applicables pour améliorer le quotidien de ces individus», explique Grégoire Courtine.

Parmi ces progrès technologiques, les traitements neuroprosthétiques, il distingue techniques de remplacement et de restauration: «Les stratégies de remplacement exploitent une interface neurale qui détecte les intentions du cerveau et qui transforme ces signaux en une commande motrice. Cette technologie, dite Brain-Machine Interface (BMI ou interface entre le cerveau et la machine, ndlr), a permis à des personnes paralysées de contrôler des ordinateurs ou des bras robotisés en utilisant uniquement leur pensée. La seconde catégorie de traitements neuroprosthétiques, dits de restauration, exploite des stimulations électriques et/ou pharmacologiques pour réguler les circuits neuronaux dysfonctionnels. Par exemple, les implants cochléaires ont rétabli l’audition chez des milliers de personnes souffrant de troubles auditifs profonds.» 

Vers l’immortalité

«D’ici à l’été 2015, nous devrions être en mesure de commencer une étude clinique pour mesurer l’efficacité de la stimulation électrique de la moelle épinière. L’objectif est d’atteindre des stratégies de stimulation avec contrôle en temps réel pendant la phase de rééducation afin d’améliorer les capacités motrices des patients dont la moelle épinière a été partiellement touchée», annonce Grégoire Courtine.

Pour Alex Mauron, bioéthicien à l’Université de Genève, «de toute évidence, la pratique change, devient de plus en plus technologique, et il n’y a pas de raison que cela s’arrête. Mais il y a un invariant dans le rôle médical qui est malaisé à définir et pourtant crucial: le médecin est un vrai humain et non un robot, ni un garagiste des corps. Soigner n’est pas seulement réparer, c’est une pratique fondée sur une relation humaine qui n’est pas neutre, ni émotionnellement ni intellectuellement.»

Rendre l’autonomie à des personnes handicapées en reliant leur système nerveux à des équipements technologiques, et demain offrir des capacités supérieures? «La limite entre réparation et augmentation n’est pas nouvelle, mais l’accélération et l’ampleur des avancées technologiques imposent de nouvelles réflexions à la mesure des enjeux nés d’une convergence des nouvelles technologies visant à réaliser de nouvelles communications entre l’homme et la machine au moyen de connexions directement intégrées à son corps et à son cerveau», annonce Charles Joye.

«Dans le but d’assurer la protection de la dignité humaine, le constituant et le législateur suisses ont adopté des dispositions spécifiques en matière de génie génétique et de recherche sur l’être humain. La question est notamment de savoir si les limites qui en découlent suffiront à empêcher l’être humain d’injecter son matériel génétique dans un robot pour devenir immortel», ouvre-t-il. 

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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