Bilan

L’heure de la cybersanté a sonné

Du dossier électronique du patient à l’émergence des objets connectés, la numérisation de la santé génère une immense opportunité économique en suisse. Qui va s’en emparer?
  • Luc Gervais, fondateur de One Drop Diagnostics. Il a créé un appareil portatif qui détecte des biomarqueurs spécifiques à certaines pathologies.

    Crédits: Thierry Porchet
  • HealthKit, la plateforme de santé et fitness lancée par Apple, stocke et gère les données.

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  • La technologie vise à améliorer la santé. Le bracelet Jawbone mesure le sommeil, l’activité physique et les habitudes alimentaires.

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  • Fitbit est un coach de remise en forme. Le réseau social PatientsLikeMe (à dr.)réunit des personnes malades, alors que BaseHealth, créé par Samsung, intègre données personnelles et médicales.

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  • Le réseau social PatientsLikeMe réunit des personnes malades, alors que BaseHealth, créé par Samsung, intègre données personnelles et médicales.

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  • Laurent Sciboz

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La santé est le secteur qui pèse le plus lourd dans l’économie suisse (11,4% du PIB, ou 63 milliards de francs). C’est aussi celui qui a créé le plus d’emplois ces dernières années. Sa croissance est supérieure à celle du PIB. Alors quand un si vaste domaine se numérise, c’est un nouveau secteur économique qui émerge, favorisant tout un essor entrepreneurial.

Après un report de 2015 à 2020 pour la mise en œuvre, la loi fédérale sur le dossier électronique (LDElP) du patient vient d’être approuvée par le Conseil des Etats en juin. Pièce centrale de la stratégie «santé 2020» du Conseil fédéral, elle sera examinée à la mi-octobre par le Conseil national.

Le texte prévoit que d’ici à six ans, chaque patient suisse pourra avoir un dossier électronique. Pour tenir compte des choix de chacun en matière de données personnelles, la mesure n’est pas obligatoire. Divers experts estiment à deux millions le nombre de dossiers  qui deviendront électroniques dans un premier temps.

En Suisse, ce sont les cantons les véritables responsables du système de santé.  Tous n’ont pas attendu que la stratégie esquissée dès 2007 soit mise sous forme de loi. Une dizaine a mis en place des formes partielles de numérisation des dossiers des patients. Genève est à la pointe avec son projet Etoile qui associe les HUG et La Poste mais aussi largement les différents acteurs du secteur de la santé. Partout, des initiatives émergent afin de numériser l’ensemble des dossiers médicaux. 

Reste que leur déploiement bute sur divers problèmes que résume le professeur Christian Lovis, directeur du Service des sciences de l’information médicale des Hôpitaux universitaires de Genève. «Dans la santé, les volumes d’information sont très élevés, en même temps que les modèles de transaction doivent être ultrasécurisés. Ajoutez à cela des problèmes sémantiques propres à la médecine et un changement de culture et tout ne va pas aussi vite qu’espéré.»

Laurent Sciboz, responsable de l’Institut informatique de gestion de la Haute Ecole de Sierre, souligne aussi le casse-tête que représente l’inter-opérabilité de 26 systèmes cantonaux. 

Ces difficultés sont la raison pour laquelle il faut une loi fédérale pour mettre en place des standards, un mode d’identification unique des patients et probablement un soutien financier. Mais vite. Car quoi qu’il en soit des débats politiques helvétiques, le train est parti.

La grande convergence

Car la vague numérique transcende la seule question de la numérisation des dossiers des patients, affirme Eric Topol avec un talent visionnaire dans son ouvrage de 2012, The creative destruction of medicine. Le cardiologue et généticien américain décrit  plusieurs tendances qui s’additionnent et vont transformer radicalement les habitudes des médecins de famille comme celles des chefs de clinique.

Ainsi, l’ubiquité des smartphones se combine avec l’effondrement des prix de la collecte des données médicales, du séquençage low-cost du génome à la multiplication des senseurs «wearable» de type bracelets Jawbone Up ou montres Apple. S’ajoutent de nouveaux outils d’analyse des données (big data) et de distribution de l’information (les réseaux sociaux de patients et de soignants). Tout cela débouche sur un changement de paradigme pour la médecine.

Certes, on dira qu’Eric Topol vient de Californie, pays où les industriels ont le «changement de paradigme» facile. C’est vrai. Reste que l’heure de la cybersanté a bel et bien sonné. Et pas seulement parce que le Conseil fédéral l’a décidé. 

Au-delà du dossier électronique du patient, la question fondamentale qui se pose est de savoir comment un pays comme la Suisse, dont la prospérité repose largement sur le secteur de la santé – 50% des dépenses en R&D de l’industrie, presque autant des exportations – se positionne vis-à-vis de cette gigantesque opportunité.

Pour commencer, le dossier numérique du patient, ce seront quelque 2  millions de dossiers à transférer sur un système informatique rien qu’en Suisse. Et 100 millions au niveau du continent. Un certain nombre de sociétés suisses actives de longue date dans l’e-health pourraient donc s’emparer de nouvelles parts de marché.

Citons deux fribourgeoises, E-Sculape et Datamed; une genevoise, Psipi Informatique médicale; la valaisanne Mediway, la luganaise Medigest, la thurgovienne Praxinova, la bâloise E-Medicus ou encore les zurichoises Advanced Concepts et Swiss Medical Suite, parmi bien d’autres acteurs de l’IT médical suisse.

Ces sociétés discrètes sont longtemps restées sous le radar tant la cybersanté est demeurée mal connue en Suisse. A en croire les résultats d’un récent sondage publié, fin février, par l’institut de recherche GFS Berne pour le compte des InfoSocietyDays, le terme de cybersanté n’évoque absolument rien pour 81% de la population suisse.

Cela va changer. Car les enjeux sont de taille, en particulier en ces lendemains de votation sur la caisse maladie unique. Il s’agit d’abord, pour la Suisse comme pour les autres pays occidentaux, de réduire les coûts de la santé. Le consultant McKinsey affirme que les technologies de la cybersanté peuvent économiser entre 300 et 450 milliards de coûts annuels rien qu’aux Etats-Unis. PricewaterhouseCoopers estime à 99  milliards d’euros les économies que l’e-health peut offrir à l’Union européenne. 

En Suisse, une étude d’Empirica et Ecoplan de 2013 estimait les économies pour le système de santé jusqu’à 8 milliards de francs entre 2011 et 2031 pour un investissement de 4 milliards. Les pouvoirs publics se gardent cependant de survendre le potentiel d’économie du dossier numérique du patient. Directeur d’e-health Suisse, l’organe de coordination Confédération-Cantons, Adrian Schmid préfère parler d’une «amélioration de l’efficacité et de la qualité du système de santé».

Il faut dire qu’aucun pays qui a tenté l’expérience n’a encore obtenu de résultats solides en matière de coûts. Ainsi, les Etats-Unis ont bien atteint leur objectif de faire passer le système de santé du papier au numérique. Selon un récent rapport publié par le magazine spécialisé Health Affairs, depuis l’adoption du HITECH Act, en 2009, par l’administration Obama, le nombre de médecins privés utilisant de tels systèmes d’e-health est passé de 21,8% en 2009 à 48,1% en 2013. Et 44% des hôpitaux les ont adoptés contre 12,2% en 2009. 

Mais l’expérience américaine n’est pas encore concluante du point de vue du contrôle des coûts. La question est particulièrement aiguë dans un pays où la santé pèse près de 20% du PIB! Plus de 26 milliards d’argent public ont été investis dans la cybersanté depuis 2009. L’essentiel (24,4 milliards) est venu sous forme d’encouragements financiers distribués à 4600 hôpitaux et 400 000 professionnels de la santé pour les pousser à utiliser le dossier électronique du patient.

De plus,  le principal bénéfice du système – l’échange d’informations médicales entre institutions – coince. En 2013, seulement 14% des médecins équipés ont partagé leurs informations électroniques avec d’autres organismes de santé…

Imparfaite et incomplète, la numérisation du système de santé public américain a réveillé une autre catégorie d’acteurs. Apple, Samsung, IBM… et une armée de start-up, qui ont levé près de 2,5 milliards de dollars auprès d’investisseurs rien que depuis le début de cette année, ont hissé au rang de priorité l’exploitation économique de la cybersanté. Il faut dire qu’il y a de quoi saliver. Rien que dans le domaine du traitement des données médicales, McKinsey avance le chiffre d’un marché de 300 à 400 milliards par an.

Le boom de la santé mobile

Cette ruée vers l’or s’est d’abord concentrée sur le smartphone. Selon une étude de la Commission européenne au printemps dernier, quelque 100 000 applications sont disponibles, via iTunes et autres Google Play, qui permettent aux individus de mieux prendre en charge leur santé. Les 20 applications de sport, de remise en forme et de santé les plus populaires totaliseraient plus de 231  millions de téléchargements dans le monde entier.

A cela  sont venus s’ajouter une pléthore de montres cardio, de vêtements pulsomètres et autres bracelets connectés capables de suivre en continu l’activité physique, les cycles du sommeil ou le pouls. Eux rendent la frontière entre applications bien-être et médicales de plus en plus perméable.

«D’ici à 2017, 3,4  milliards de personnes dans le monde posséderont un smartphone et la moitié d’entre elles utiliseront des applis de santé mobile. Ainsi, certaines visites onéreuses à l’hôpital pourront être évitées, les citoyens pourront mieux prendre en charge leur propre santé et leur bien-être, et la démarche préventive prendra progressivement le pas sur la démarche curative», s’enthousiasme Neelie Kroes, vice-présidente de la Commission européenne chargée de la stratégie numérique.

Avec la foi des nouveaux convertis, elle-même se déclare «une fervente supportrice de la santé mobile, comme en témoigne le bracelet électronique que j’utilise afin de mesurer mon niveau d’activité».

Pour autant, le succès durable de ces produits reste à démontrer. Si un Américain sur dix est désormais équipé de capteurs de type Jawbone ou Fitbit, les deux tiers ne les utilisent plus après quelques mois, selon des chiffres cités par la Technology Review du MIT.

De même, la plupart des applications dédiées à la santé n’ont pas dépassé les 500 téléchargements, selon une étude de PricewaterhouseCoopers. Google Health, le service de dossiers médicaux du moteur de recherche lancé en 2008, a finalement été abandonné en 2012.

Est-ce à dire que la santé électronique n’est qu’une mode? «Non, répond Christian Lovis. Les consommateurs sont peut-être en partie déçus par les premiers objets connectés et les applications santé mais avec le «quantified self» (la mesure et le suivi numérique de ses paramètres personnels) la demande sociétale est là.» Ce à quoi Adrian Schmid ajoute: «La principale difficulté est que les utilisateurs ne savent pas quoi faire des données récoltées. Pour qu’elles soient utiles, il faut pouvoir les interpréter.» 

Les spécialistes de l’expérience utilisateur venus de l’électronique l’ont réalisé ces derniers mois. On en a eu un bon exemple, le 9  septembre dernier, avec l’entrée d’un tard venu dans ce domaine: Apple, à l’occasion de l’annonce de sa smartwatch.

Qu’on la trouve belle ou pas, la montre d’Apple est significative parce qu’elle s’intègre dans la stratégie globale de cybersanté de l’entreprise de Cupertino. Après le succès mitigé de son Healthbook, Apple, contrairement à Google, n’a pas abandonné. L’entreprise a lancé Health en juin dernier, une application qui compile dans une seule interface les données biologiques des utilisateurs venant de n’importe quel matériel (des bracelets Jawbone aux chaussures connectées de Nike en passant par les balances Withing).

Fidèle à sa stratégie consistant à créer un écosystème autour de ses produits, Apple a lancé un outil pour les développeurs externes désireux de se greffer à sa marque avec le HealthKit. Eux développent les apps qui mettront à profit les quatre capteurs qui équipent le dos de la montre quand celle-ci commencera d’être commercialisée en 2015. En Suisse, où l’on a cru à une initiative d’Apple contre les horlogers de luxe, on va s’apercevoir que ce n’était qu’un écran de fumée. La véritable offensive est sur la santé (et sur le paiement).

Samsung suit une stratégie semblable. L’entreprise a présenté, en février dernier, son téléphone Galaxy S5 intégrant un capteur pour la mesure du rythme cardiaque. Elle a aussi lancé BaseHealth, pendant du HealthKit d’Apple. Dans les deux cas, il s’agit d’un nouveau genre de dossiers électroniques du patient. Il combine les données venues des différents systèmes.

Le but est d’intégrer les données personnelles et les données médicales. Car c’est là qu’est la principale valeur. IBM l’a compris, qui vient de convertir son superordinateur Watson en outil de traitement des grandes bases de données génétiques, phénotypiques, médicales, etc. Cela n’a pas non plus échappé au législateur suisse qui laisse aux utilisateurs des futurs dossiers électroniques du patient la possibilité d’y ajouter leurs données biologiques personnelles.

Il est évident que le diagnostic de n’importe quel médecin gagnera à s’enrichir d’informations retraçant l’activité physique ou les habitudes alimentaires et de sommeil de son patient. A condition que ces masses d’informations soient digestes et d’une qualité suffisante. Sur ces derniers points, la Suisse a une formidable carte à jouer. 

L’atout de la Suisse

Acteur majeur dans le secteur de la santé, la Suisse industrielle a une longue expérience des exigences en matière de qualité propre au secteur de la santé. Google l’a reconnu, en mai dernier, en signant un accord avec Novartis. Le projet consiste à développer des lentilles connectées capables de mesurer le niveau de glucose dans les larmes pour indiquer à un diabétique la quantité d’insuline qu’il aura à s’injecter. Le géant américain s’est aperçu que la santé n’est pas un marché de consommation comme les autres.

Ce sérieux – le niveau de qualité médicale – est précisément la façon dont les acteurs suisses se saisissent de l’opportunité de la cybersanté. Dans le domaine des applications mobiles (mHealth), c’est la Haute Ecole spécialisée (HES) du Valais qui a ouvert la voie. Une poignée de scientifiques emmenés par le professeur Henning Müller a commencé par transférer MedGIFT, un groupe créé à la Faculté de médecine de l’Université de Genève, à l’Institut informatique de gestion de l’institution valaisanne.

Henning Müller est rejoint par un autre professeur, Michael Ignaz Schumacher, transfuge, lui, du laboratoire d’intelligence artificielle de l’EPFL. De ce binôme naîtront de nombreux projets en cybersanté et, surtout, une unité e-health au sein de l’institut informatique de gestion. Aujourd’hui, la HES valaisanne abrite près d’une trentaine de personnes actives dans la cybersanté.

Orientée par essence vers l’applicatif, cette équipe de recherche travaille de concert avec d’autres partenaires: industriels, académiques et surtout hospitaliers. L’équipe du professeur Schumacher collabore ainsi avec l’EPFL, la HEIG-VD et le CHUV. Ils  développent un dispositif de la taille d’une imprimante afin d’analyser la concentration de médicaments dans le métabolisme d’individus atteints de pathologies lourdes, comme le cancer ou le sida.

A l’aide d’une simple goutte de sang, en fonction des antécédents médicaux et des paramètres biologiques propres à chaque patient (âge, poids…), l’appareil calcule le meilleur dosage adapté à l’état de santé actuel de celui-ci. Un logiciel répertorie l’historique des données de chaque patient. D’outil diagnostique, le système devient progressivement prédictif, permettant d’ajuster la posologie a priori.

G-Demande est un autre bon exemple de réalisation puisant ses racines dans les technologies de l’information pour déboucher sur une application médicale. Cette application Android est née en 2010 dans le cadre de l’initiative nationale Nano-Tera. Elle repose sur un système expert permettant de prévenir les équipes médicales lorsque le taux de glycémie de patientes atteintes de diabète gestationnel – une forme de résistance à l’insuline qui apparaît lors de la grossesse – dépasse le seuil d’alerte.

Avec cette application, la patiente introduit elle-même les données concernant sa glycémie et les médicaments qu’elle utilise. Ces données sont ensuite enregistrées sur un serveur et l’alerte est déclenchée dès que la situation devient problématique. L’application, déployée en test au CHUV, est utilisée depuis l’année dernière par une dizaine de patientes.

Toujours dans le domaine du diabète, la haute école a intégré, avec le CHUV et l’Hôpital Riviera-Chablais, le projet européen Commodity12 pour la mise au point d’un système informatisé dédié au suivi de patients souffrant des types I et II de la maladie. Via différents capteurs Bluetooth chargés de vérifier les paramètres physiologiques du patient, cette solution permet de contrôler la survenue de symptômes associés à la maladie, comme l’arythmie cardiaque, l’hypoglycémie ou l’apnée du sommeil. 

Un terreau romand fertile

Diagnostic, médecine personnalisée, stockage des données médicales à distance… les interfaces entre patient et praticien deviennent un objet d’étude pour les institutions de recherche romandes.

«La cybersanté nécessite de gérer parfaitement l’information entre les différents acteurs du système de soins. Le patient veut savoir quel est son état de santé exact, et le plus rapidement possible. Quant au médecin traitant, il a besoin d’un niveau d’information toujours plus fin pour mieux prendre en charge son patient», explique Sébastien Mabillard, responsable des projets e-santé de la Fondation The Ark, basée à Sion.

Cette dernière entité a aidé à faire éclore de nombreuses start-up actives dans l’e-santé, comme Logival, une des premières sociétés à lancer, en 2007, une solution de dossier médical informatisé des patients à destination des cliniques privées.

Les start-up spécialisées dans le domaine de la cybersanté et de sa variante mobile (m-health) commencent ainsi à pousser comme des champignons sur le terreau romand, dans trois zones en particulier: l’arc lémanique, le bassin neuchâtelois et en Valais, le long de l’axe Monthey-Sion-Sierre. Des implantations qui ne tiennent évidemment pas du hasard: c’est également là que se trouvent les trois grands centres de recherche académique actifs dans les technologies médicales et de l’information.

Sur l’arc lémanique, la présence de l’EPFL et des Hôpitaux universitaires de Genève et de Lausanne agit comme un catalyseur d’innovation dans ce domaine. Au pied du Jura, le développement du Centre suisse d’électronique et de microtechnique (CSEM), celui du Parc scientifique Neode et l’installation de l’Institut de microtechnique (IMT) de l’EPFL en terres neuchâteloises ont également contribué à permettre aux recherches menées dans les laboratoires de trouver une application sur le marché.

C’est en raison de la proximité de l’IMT, et plus spécifiquement celle du professeur Nico de Rooij, que la start-up One Drop Diagnostics a établi ses quartiers à Neode. L’entreprise neuchâteloise développe, sur la base d’un travail de thèse conduit à l’EPFL, un appareil portatif permettant, à partir d’une simple goutte de sang déposée sur une puce microfluidique, de détecter des biomarqueurs spécifiques à certaines pathologies, comme les attaques cardiaques, les infections ou les allergies.

La société entamera les premiers tests cliniques en 2015 et visera une entrée sur le marché l’année suivante, avec une homologation par les autorités sanitaires européennes à la clé. Elle entretient une étroite collaboration avec les HUG et bénéficie ainsi d’un accès direct à un panel de médecins et de patients.

Ce produit répond aussi à une des tendances fortes de l’e-health. «Les outils de diagnostic étaient jusqu’à peu la chasse gardée des laboratoires d’analyse. Grâce à la mise au point de dispositifs compacts et abordables mais garantissant un haut niveau de performance, les praticiens et les pharmaciens disposent de plus en plus de la technologie nécessaire pour prendre eux-mêmes en main cette étape de la prise en charge des patients», indique Luc Gervais, fondateur et CEO de One Drop Diagnostics.

Le système prévoit que les résultats des analyses puissent être transmis de manière directe au médecin, voire au patient lui-même, sur son smartphone par exemple.

Le diagnostic devient ainsi la spécialité de jeunes entreprises romandes bien décidées à bouleverser la relation médecin traitant et patient. Car avant de viser directement le consommateur final, ces start-up entendent d’abord placer leur technologie chez les professionnels.

C’est le pari entrepris par Abionic, une spin-off de l’EPFL ayant développé un système de détection des allergies. Celui-ci est  constitué d’un appareil basé sur un lecteur optique et sur des disques composés de biocapteurs spécifiques à certaines classes d’allergène.

«Lorsqu’il repart de sa visite chez le médecin, le patient veut savoir ce qu’il a, en tout cas lorsque le diagnostic peut être établi en quelques minutes, soutient Nicolas Durand, fondateur et directeur exécutif. Aujourd’hui, c’est un non-sens de sous-traiter intégralement l’analyse des résultats médicaux. A l’image d’un mécanicien qui disposerait de boulons sans le tournevis adéquat, le médecin est également frustré.»

La jeune société Qloudlab a choisi un angle d’attaque encore plus radical. Sa solution prévoit de superposer un biofilm à l’écran tactile de la plupart des smartphones sur le marché. Là encore, une simple goutte de sang prélevée par le patient lui-même et mise en contact avec le biofilm conduit à l’envoi des données chez le professionnel chargé de son analyse. 

Arthur Queval, le fondateur de Qloudlab, admet s’inscrire parfaitement dans la tendance consistant à transformer le smartphone en interface pour la prise et l’envoi de données, pour la mesure de la coagulation sanguine ou du cholestérol, par exemple. Même si le téléphone n’est pas considéré comme un dispositif médical en soi.

«Nous essayons de réduire la frontière entre les applications de capture des données biologiques les plus simples, comme la mesure de la fréquence cardiaque, et des applications plus complexes entrant dans le champ médical. Le problème, c’est que les organismes d’homologation sanitaire, en Europe comme aux Etats-Unis, restent un peu à la traîne en ce qui concerne l’acceptation de ces nouvelles solutions diagnostiques.»

Le marché est gigantesque

«Cela ne fait que trois ou quatre ans que la cybersanté est véritablement entrée dans le champ des applications, dans les téléphones mobiles aussi bien que dans le milieu médical», explique Sébastien Mabillard. Le mélange de sérieux que demande la santé et de créativité que suppose le changement de paradigme décrit par Eric Topol place notre pays dans la situation enviable de se positionner parmi les leaders potentiels de l’e-health, soit un gigantesque marché.

Au niveau mondial, on parle d’un marché de la santé mobile estimé à 4,5 milliards de dollars en 2013 et qui devrait atteindre 23 milliards en 2017. Les deux tiers du marché seront représentés par les outils de monitoring pour l’aide à la gestion des maladies chroniques et à l’autonomie des personnes âgées. Près d’un cinquième des applications mobiles ciblent le bien-être et la santé.

Pour certaines entreprises, les applications sportives sont ainsi devenues une porte d’entrée pour atteindre le marché de la cybersanté. Les solutions bien-être s’affranchissent, en effet, de la contrainte de l’homologation de tous les dispositifs médicaux, lesquels nécessitent facilement trois à quatre ans avant.

Certaines entreprises suisses explorent cette piste. Après avoir collaboré avec la société helvétique Limmex pour une montre dotée d’une fonction d’appel d’urgence, le Centre suisse d’électronique et de microtechnique (CSEM) vient d’annoncer un partenariat avec PulseOn, une spin-off du groupe Nokia. Il s’agit de la mise au point d’un bracelet dédié à la capture du rythme cardiaque «durant l’entraînement ou en dehors», connecté sans fil aux applications mobiles iOS et Android.

«Avec ce lancement, nous confirmons que la Suisse a toutes les cartes pour jouer un rôle important sur ce marché émergent», soutient Jens Krauss, vice-président responsable de la division systèmes du CSEM.

C’est ainsi que la start-up SenseCore, aujourd’hui installée à Zurich, s’est déjà profilée dans le monitoring sportif. Basée sur deux capteurs pesant 17 grammes chacun, intégrés ou non directement dans les vêtements, sa technologie promet aux athlètes de mesurer en continue leur fréquence cardiaque, leur rythme respiratoire ou encore leur température corporelle.

Cette solution est en fait issue de travaux menés dans les labos du CSEM. Elle était destinée à l’origine à mesurer les paramètres vitaux des astronautes de l’Agence spatiale européenne en vue de vols habités vers la planète Mars.

Et la suite? L’informatisation des données médicales n’est que la première étape du processus, selon un rapport de Stifel Equity Research, qui identifie quatre étapes dans la digitalisation de la santé. La deuxième étape, ce sont les solutions mobiles, qui impliquent le patient, et dans laquelle nous entrons actuellement. La troisième étape consisterait dans l’intégration des deux premières, pour atteindre un écosystème assurant l’inter-opérabilité entre patient, prestataire technologique et institution hospitalière.

Une étape encore nouvelle, mais qu’illustre bien le travail, exposé plus haut, de l’équipe du professeur Schumacher ou bien les incursions d’Apple et de Samsung dans le marché de la santé. Enfin, la quatrième étape consistera, selon le rapport de Stifel, en la monétisation de ce système complet de données médicales, qui pourra être valorisé sur toute la chaîne de l’industrie de la santé (patient, informatique médicale, médication mobile, institutions, pharmacies).

Reste toutefois plusieurs interrogations. La première est celle de l’acceptation et donc de la confiance des patients et des médecins dans les outils de cybersanté. Avec le projet Etoile à Genève, La Poste s’est ainsi profilée en tant que tiers de confiance pour garantir l’intégrité, la sécurité mais aussi la protection vis-à-vis des yeux indiscrets des données privées des patients.

Swisscom s’impose aussi comme un partenaire qui met à disposition le réseau pour l’échange de données B2B entre prestataires de soins. «Notre réseau réunit déjà des milliers de médecins et nombre d’hôpitaux, explique Stefano Santinelli, responsable du marché Santé chez Swisscom. Nous avons déjà accès aux données médicales et administratives de la plupart de la population.»

Outre la communication B2B, Swisscom a créé le service EVITA, le dossier de santé en ligne individuel, consultable sur un site sécurisé. Le service est en partie géré par les patients eux-mêmes, et en partie par les prestataires de santé (hôpitaux, médecins, pharmacies).

«Notre force, par rapport aux prestataires étrangers, c’est d’être un intégrateur local des prestataires de santé, souligne Stefano Santinelli. Avec notre ancrage suisse, nos solutions sont basées en Suisse, garantissant la sécurité et la confidentialité des données médicales des patients: les données ne peuvent être utilisées pour le marketing ou être vendues.»

Dans un registre similaire, l’ONG Health on the Net basée à Genève propose un système de certification des sites et des applications consacrés à la santé.

Des investissements nécessaires

Si la Suisse ne manque pas d’atouts pour s’imposer sur le marché de la cybersanté, cette industrie naissante fait face à divers obstacles. Face à la multiplication des solutions locales, le défi sera de parvenir à établir, à partir des projets cantonaux, un réseau national. Stefano Santinelli estime que, idéalement, il faudrait avoir un dossier médical et un réseau unique de cybersanté pour tout le monde en Suisse, à l’exemple de la Suède notamment.

Mais, reconnaît-il, «ce n’est pas la Suisse. Tout l’enjeu sera de voir si les cantons parviennent à s’interconnecter.» C’est la raison même d’être de la loi (LDElP). On ne saura pas si elle sera efficace avant plusieurs années.

A côté de cela, la recherche, force traditionnelle de la Suisse, n’a pas vraiment investi le domaine de la cybersanté. Christian Lovis rappelle qu’il n’y a pas de curriculum véritablement dédié à ce domaine en Suisse et très peu de professeurs spécialisés dans ce domaine. Le thème n’est pas non plus une priorité en matière de recherche pour le Fonds national. Le médecin genevois a même découvert qu’en ce qui concerne la publication de recherche sur la cybersanté, la Suisse se classe derrière l’Iran…

Enfin, il reste au secteur traditionnel de la santé suisse de prouver qu’il est capable de marier sa connaissance du monde médical et son degré de qualité avec le type d’expérience utilisateur que sont capables de vendre les géants de l’électronique. Fondamentalement, c’est une question de design dont personne ne parle. Alors qu’il est urgent d’y mettre des forces.

«Dans la cybersanté, le partage des données est crucial»

Pour Laurent Sciboz, professeur et responsable de l’Institut informatique de gestion de la HES-SO Valais, l’e-health reste sous-exploitée en Suisse.

On parle de cybersanté depuis longtemps. Pourquoi se concrétise-t-elle seulement maintenant?

Depuis longtemps en effet. Pensez que notre premier projet dans ce domaine a démarré en 1995! Nous avions développé une solution de dossier électronique du patient complète qui a été adoptée dans plusieurs hôpitaux. Le problème, en Suisse, est que chaque système de santé cantonal – et parfois même chaque hôpital – a construit des solutions informatiques locales.

On aboutit ainsi à des systèmes hétérogènes incompatibles entre eux alors que le principal gain dans la cybersanté, c’est bien de pouvoir partager ces informations. Ce qui est crucial pour le médecin d’un hôpital, c’est d’avoir les informations enregistrées par votre médecin de famille à disposition, y compris s’il est à l’autre bout du pays.

La loi sur le dossier électronique du patient ne suffira-t-elle pas à mettre de l’ordre dans ce puzzle?

La loi n’empêche pas que les cantons puissent construire 26 systèmes de dossiers électroniques incompatibles entre eux. Bien sûr, on prévoit des normes, des standards. Mais ce sont des recommandations. En définitive, les hôpitaux restent autonomes. Rendre les divers systèmes interopérables entre eux coûtera très cher. 

Le dossier n’étant pas obligatoire, y a-t-il le risque que les patients et les médecins n’en veulent pas?

Comme on l’a vu avec InfoMed en Valais, la question se pose dès que le dossier électronique peut sortir des hôpitaux. 

Si vous voulez donner confiance aux patients, leur garantir la sécurité et le respect de la vie privée sur leurs données, je pense que vous avez besoin d’un partenaire tiers de confiance. C’est le rôle que joue La Poste dans le projet Etoile devenu «Mon dossier médical» à Genève. Mais, même là, l’adoption est lente.

Les géants du numérique, avec leurs applications de dossiers santé, vont-ils profiter de cette lenteur pour prendre le marché?

Je doute qu’ils réussissent. Non seulement parce que les informations médicales sont plus sensibles que celles sur le bien-être et que vous n’aurez pas envie de forcément les stocker aux Etats-Unis, mais aussi parce que le monde médical est souvent très local. Il y a beaucoup de particularités qui rendent la standardisation difficile.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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