Bilan

L’étoile montante des medtech suisses

Après une vague d’acquisitions, le secteur a besoin de nouvelles locomotives helvétiques. En pleine croissance, l’entreprise vaudoise Symetis est une bonne candidate.

Jacques Essinger, CEO de Symetis, qui emploie 90  personnes en Suisse et 140 au Brésil.

Crédits: Etienne Delacretaz

Malgré ses moins de 500   grammes en moyenne, le cœur pompe près de six litres de sang par minute. L’équivalent de deux superpétroliers dans une vie. Additionnés, ses battements représentent la distance de la Terre à la Lune… Mais comme chacun le sait, ce muscle vieillit. En particulier, la valve aortique se calcifie. L’accès du cœur vers cette artère rétrécie, forçant plus de travail. Les risques d’accidents cardiovasculaires augmentent.

Depuis les années 1960, on sait remplacer la valve aortique par une prothèse et, depuis les années 1980, par une bioprothèse associant une structure rigide sur laquelle est cousue une valve d’origine animale. Reste qu’il faut pratiquer une opération à cœur ouvert (près de 80 000 en Europe l’an dernier).

Cela nécessite plusieurs jours d’hospitalisation et un stress difficile à supporter pour les patients à risque. Pourquoi ne pas glisser ce stent aortique avec un cathéter via une artère, comme on le fait pour réparer d’autres vaisseaux depuis 1977 et la première angioplastie coronaire pratiquée par Andreas Gruentzig à Zurich?

De Zurich, justement, Jacques Essinger reçoit en 2004 un coup de fil de Jean-Philippe Tripet. Les deux hommes se connaissent bien. Après avoir été à la tête du plus gros fonds en biotechnologies dans les années 1990 – le fonds Immunology de la Banque Lombard Odier – Jean-Philippe Tripet a fondé Aravis Ventures pour investir en amont dans les entreprises de sciences de la vie. Jacques Essinger sort, lui, de l’aventure Modex Therapeutics, l’entreprise de biotechnologies fondée en 1995 par le futur patron de l’EPFL, Patrick Aebischer.

Chirurgie non invasive

L’innovation que lui présente Jean-Philippe Tripet est un rêve de chirurgien cardiaque pédiatrique. Déjà célèbre dans ce domaine, René Prêtre est d’ailleurs au conseil scientifique de Symetis dont les fondateurs développent une valve aortique autologue, basée sur la culture des propres cellules du patient et donc, espère-t-on, capable de suivre la croissance d’un enfant transplanté. Jacques Essinger prend le poste de CEO. Ce sera pour s’apercevoir rapidement que cette technologie n’a pas la maturité pour passer l’obstacle des essais cliniques. Il réoriente l’entreprise.

Sa chance est qu’il existe un réservoir d’innovations dans le domaine des stents en Suisse. Inventée à Lausanne par Hans Wallsten et Ulrich Sigwart dans le cadre de Medinvent, cette technologie, rachetée par des entreprises comme Boston Scientific, a généré un marché qui approche les dix milliards.

Il trouve auprès du professeur Ludwig von Segesser, le grand patron de la chirurgie cardiaque au CHUV au milieu des années 2000, une nouvelle approche transcathéter qui s’applique à la valve aortique. Symetis vient d’en donner une démonstration spectaculaire devant 20 000 spécialistes des maladies cardiovasculaires, rassemblées pour une conférence en Californie. Ils ont pu suivre en direct l’implantation d’une valve aortique par un médecin brésilien en seulement huit minutes.

Dans les bureaux de l’entreprise à Ecublens, Jacques Essinger pose deux grands cartons sur une table. L’un fait 1,50 mètre de long, l’autre environ un tiers. Ils contiennent la partie Swiss made du dispositif: les cathéters qu’on glisse, soit depuis l’aine dans l’artère fémorale, soit via le ventricule du cœur, pour aller poser les prothèses aortiques qui sont, elles, produites au Brésil.

Depuis 2011 et la commercialisation de la première valve passant par le ventricule du cœur, plus de 2000 patients ont reçu une valve Symetis qui a pris 28% du marché européen. Le démarrage commercial de son second produit (fémoral) est encore plus prometteur. «L’implantation transfémorale représente 80% des cas», précise Jacques Essinger. Il y a mieux.

«Le marché est en train d’évoluer parce que les médecins prennent conscience que ce qui est valable pour les patients à haut risque le devient pour les autres.» Les revenus de Symetis sont passés de 7 à 15  millions de francs entre 2011 et 2013, année où le marché mondial de l’implantation transcathéter a atteint 850  millions de dollars. Il devrait dépasser les 2,5  milliards à l’horizon 2025 à cause de la généralisation de l’approche non invasive. Cela laisse Jacques Essinger envisager la rentabilité d’ici à mi-2016. Mais d’ici là, l’entreprise devra lever des fonds pour bétonner sa position.

57% de marge brute

Depuis sa création, Symetis a mobilisé plus de 140  millions sous forme de capital-risque. En dépit d’une marge brute confortable sur un produit vendu de l’ordre de 20 000  francs, elle est dans le rouge à cause du financement de sa croissance. En outre, l’entreprise, qui emploie 90 personnes en Suisse et 140 au Brésil, fait face à la concurrence de géants. La capitalisation boursière cumulée de ses trois concurrents (Medtronic, Edwards et Boston Scientific) tutoie les 120  milliards de dollars.

Pour réaliser son plein potentiel, Symetis doit maintenant changer d’échelle. Cela passe soit par son rachat comme cela a été le cas de la genevoise Endosense par l’américaine St. Jude en 2013, soit par une introduction en bourse, comme cela ne s’est pas produit pour une entreprise médicale suisse depuis Addex en 2007, à part Molecular Partners fin 2014.

Paradis des technologies médicales, la Suisse ne compte plus guère de sociétés indépendantes cotées en bourse dans ce secteur. Une IPO de Symetis serait le scénario idéal pour voir réapparaître ici un leader capable de consolider ces innovations plutôt que de les céder, parfois sous pression, à des entreprises américaines ou allemandes. 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

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Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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