Bilan

L’EPFL inaugure son laboratoire de pédagogie 2.0

Le nouveau bâtiment de mécanique de l’école polytechnique parie sur la diffusion maximum des connaissances interdisciplinaires en ouvrant la voie aux expériences scientifiques en ligne.
  • Le bâtiment de 8000 mètres carrés conçu par l'architecte Dominique Perrault et construit par Karl Steiner tisse des passerelles entre les disciplines. 

    Crédits: EPFL/Alain Herzog
  • Learning by doing: la nouvelle halle de mécanique donne la possibilité aux étudiants de toutes disciplines de collaborer autour de projets concrets lors de leurs travaux pratiques.

    Crédits: EPFL/Alain Herzog
  • Inspiré par la tradition mécanique, reinventé par la robotique qui automatise ses volets, le nouveau bâtiment de l'EPFL est d'abord un hub pour l'éducation en ligne du futur. 

    Crédits: EPFL/Alain Herzog

Volets mécaniques robotisés à l’extérieur. Passerelles blanc neige surlignées de noir pour prendre la lumière à l’intérieur. Lors de l’inauguration de la nouvelle halle de mécanique de l’EPFL, le 10 mai, l’architecte Dominique Perrault a expliqué des choix qui en disent beaucoup sur l’identité actuelle et à venir de l’université technologique lausannoise.

 

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En substance: un espace de 8000 mètres carrés qui comme le Rolex Learning Center ou le très coloré bâtiment administratif voisin, s’ouvre depuis la rue. «Parce que l’EPFL est devenue une ville». Mais aussi de l’acier trempé sur les façades pour rappeler les racines mécaniques du bâtiment de quatre étages et l’automatisation pour évoquer l’avenir robotique, un des trois piliers des recherches qui seront menées ici.

Des étudiants «makers»

On ajoutera la signature – une fois de plus – d’un architecte star, le concepteur français de la Grande bibliothèque, s’intercalant entre les japonais de SAANA pour le Rolex et de Kengo Kuma pour le futur Under One Roof, consacré aux interactions entre arts et sciences. Toutefois, le plus important est ailleurs.

Dans son speech, Dominique Perrault parle de cerveau, de neurones et de synapses pour évoquer l’intérieur du bâtiment. La halle de mécanique, qui devra trouver sans doute un nom qui renvoie moins aux constructions emblématiques du XIXème siècle, est conçue comme un tissu destiné à favoriser l’interdisciplinarité, l’échange et la créativité. C’est une sorte de gigantesque FabLab où on ne bricolera cependant pas. Le suggèrent la sophistication des instruments et le sérieux scientifique des professeurs.

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Reste que les étudiants en seront bien les « makers » dans le cadre d’une expérience pédagogique hors norme. Et aussi bien ceux du campus que ceux qui se connectent à distance depuis les sites décentralisés de l’EPFL de Genève, Sion, Fribourg et Neuchâtel et même ceux venus de plus loin au travers des cours massifs en ligne (MOOCs). La grande originalité de ce projet n’est pas de seulement permettre les cours en ligne mais les travaux pratiques. Une vocation qui explique tout, y compris les polémiques financières qui ont entouré la création de ce nouveau bâtiment.

Polémiques budgétaires

Flashback. Au début de la décennie, le président de l’EPFL Patrick Aebischer tout comme son successeur Martin Vetterli découvrent les cours massifs en ligne et leur potentiel disruptif pour le modèle classique des universités. Au lieu de lutter contre l’inéluctable révolution numérique, ils embrassent le nouveau paradigme pour faire du campus lausannois le pionnier et le leader européen dans ce domaine.

Reste que les MOOCs soulèvent une difficulté pédagogique fondamentale. Si pour se substituer aux cours en amphithéâtre, ils offrent de nombreux avantages multimédia, tel n’est pas le cas pour les travaux pratiques et les fameuses «manip » au cours desquelles les étudiants apprennent, en la faisant, que la science est aussi une forme d’artisanat dans lequel il faut mesurer, cuire, souder, scier, fraiser, mélanger, etc.

C’est là que l’histoire se met en marche. La transformation prévue alors de la halle de mécanique est largement influencée par la stratégie dans les sciences de la vie du président de l’EPFL. Devisée environ 60 millions de francs, la rénovation du bâtiment est prévue pour accueillir les nouvelles recherches en neuroprothèses et en ingénierie bioinspirée. A la même époque est envisagé Neuropolis en collaboration avec l’Université de Lausanne pour loger le projet européen dont l’EPFL prend alors le leadership exclusif : le Human Brain Project.

 

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Facture pour l’EPFL: de l’ordre de 40 millions. Pour faire entrer l’EPFL dans la pédagogie du XXIème siècle, Patrick Aebischer imagine en parallèle avec Dominique Perrault un « Teaching bridge » transparent et coiffant les anciens bâtiments. Il est destiné à concentrer les travaux d’expériences et les projets recherches des étudiants de toutes disciplines afin de favoriser les échanges et la créativité. On parle là d’un budget de l’ordre 110 millions de francs avec une contribution d’un tiers à la moitié de l’EPFL.

Le rachat du siège de Merck Serono à Genève par Ernesto Bertarelli et Hansjorg Wyss va complétement chambouler cet équilibre. Et en transformer la logique économique. D’abord le Human Brain Project et toutes les recherches en neuroprothèses partent à Genève laissant la future halle de mécanique vide et le bâtiment Neuropolis superflu. Naît alors l’idée de donner au bâtiment de mécanique, dont les travaux ont débuté, le rôle pédagogique 2.0 initialement dévolu au teaching bridge.

Le hic c’est que la réaffectation du bâtiment suppose des surcoûts : 26 millions de francs. Cela entraînera l’ire du Conseil des EPF, l’organisme qui chapeaute les écoles polytechniques. Surtout pour avoir été mis devant le fait accompli à notre humble avis. Quoiqu’il en soit quelques sérieuses empoignades plus tard, le CEPF donnera finalement une sorte de non-lieu comptable à l’EPFL.

Parce qu’au fond les 26 millions de plus du bâtiment de mécanique aboutissent à une économie bien plus importante sur Neuropolis et le Teaching Bridge qui ne sont plus à construire, comme va s’employer à l’expliquer Patrick Aebischer. Mais surtout parce que les membres du CEPF connaissent aussi le caractère disruptif de la nouvelle éducation en ligne. C’est bien là l’enjeu central de ce nouveau bâtiment.

Un enseignement immersif

Si comme l’explique le professeur Andreas Mortensen, ce vaste laboratoire a en effet une dimension recherche importante dans la simulation numérique - en particulier autour des nouveaux matériaux (NCCR Marvel) - la robotique (NCCR Robotique) et la bioingénierie, la recherche est ici conçu comme une partie de l’enseignement. La professeure Stéphanie Lacour en donne un exemple avec le projet Lab in a tube. Ici, les étudiants par groupe de trois doivent entièrement concevoir des cathéters intelligents (détectant la température et l’évolution des fluides) en partant du choix des matériaux jusqu’à la maitrise d’un budget virtuel de R&D et en passant par la fabrication des prototypes.

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Dans les laboratoires de photonique, de bioingénierie, etc. les chercheur insistent sur le fait que les étudiants seront confrontés très tôt – dès la première année  souvent -  aux instruments de mesure de pointe, aux imprimantes 3D mais aussi à des espaces d’expérimentation comme un dômes pour drones ou un bassin pour les robots nageurs. Enfin, plus exactement, ces équipements high-tech de même que des labos dédiés aux projets des étudiants seront d’abord réservés aux  travaux pratiques  des étudiants présents sur le campus.

Pour ceux infiniment plus nombreux qui de Suisse, de France, d’Afrique et d’Inde, en particulier, suivent les cours en ligne de l’EPFL, il a fallu inventer des travaux pratiques adaptés. Dans la salle du laboratoire d’automatisme Christophe Salzman, adjoint scientifique explique ainsi comment une vingtaine d’instruments de mesures pour l’électronique ont ainsi été simplifiés pour les rendre compatibles avec une utilisation à distance. Dans un autre labo le professeur Maher Kayal explique lui avoir développé une forme simplifiée d’un instrument de mesure du rythme cardiaque à basse consommation afin que les étudiants puissent l’utiliser pour poursuivre leurs expériences chez eux.

Dans le nouvel auditoire Adrien Palaz, le professeur de sciences des matériaux Nicolas Marzari boucle la boucle en présentant un cours à distance où les micros des intervenant braquant automatiquement une caméra sur eux pour les faire apparaître sur une fenêtre des écrans géants partagés des auditoires à distance. On réalise que c’est le média même de l’éducation qui est en train d’être disrupté.  

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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