Bilan

L’EPFL cherche une audience en Afrique

Voulue par Patrick Aebischer, l’offensive pour prendre le marché francophone de l’éducation massive et en ligne vient de débuter sur le continent africain. Bilan était du voyage.
  • Karl Aberer, le doyen de la faculté d’informatique de l’EPFL, explique l’intérêt des MOOCs pour l’Afrique francophone. Crédits: Klaus Schönenberger
  • Chargé du projet MOOCs, Dimitrios Noukakis répond aux questions des étudiants de Douala. Crédits: FD
  • L’Ecole nationale supérieure polytechnique de Yaoundé est le partenaire privilégié de l’EPFL au Cameroun. Crédits: FD

Ce jour-là, la délégation de l’EPFL partie en Afrique évaluer les possibilités d’y diffuser ses nouveaux cours massifs et en ligne (les MOOCs) se retrouve dans le chaudron de l’Université de Douala. Dimitrios Noukakis, le chef du projet MOOCs au sein du Centre de l’éducation à l’ère digitale de l’EPFL, achève sa présentation devant un amphithéâtre bondé. Les questions des étudiants fusent.

Eux ont immédiatement saisi l’opportunité que le campus lausannois vient leur offrir: le meilleur de ses cours magistraux, et qui plus est gratuitement. Du coup, leurs questions portent immédiatement sur les moyens d’accéder à cette éducation supérieure, viatique vers une vie meilleure dont l’alternative pour les jeunes Africains se résume bien souvent à une émigration dont Lampedusa est aujourd’hui le tragique symbole.

A Douala, principal port du Cameroun submergé par les bidonvilles, la surpopulation et la misère, l’EPFL ne rencontre ainsi pas une demande pour ses cours en ligne mais une véritable faim.

La haute école cherche les moyens d’y répondre. La Direction du développement et de la coopération (DDC) de la Confédération vient de lui allouer 1,5 million de francs sur trois ans pour l’y aider auxquels s’ajoutent une somme équivalente de l’EPFL et un montant similaire de la part de donateurs privés. Pas uniquement par générosité mais aussi parce que c’est stratégique.

Comme l’a résumé quelques jours plus tôt Karl Aberer, le doyen de la faculté informatique, devant les professeurs de l’Université Felix Houphouët-Boigny à Abidjan, «l’enjeu fondamental des MOOCs est de déterminer qui va contrôler la distribution du savoir».

Pour enfoncer le clou, le responsable de la délégation – en l’absence du président Patrick Aebischer retenu à cause d’un ennui de santé – cite l’exemple de l’université américaine Georgia Tech qui va jusqu’à offrir la possibilité d’un diplôme entièrement préparé en ligne. Quelle sera la place des universités africaines ou même de l’EPFL dans cette vaste désintermédiation de l’éducation qui débute?

Pour le comprendre, il faut revenir en Amérique et un an et demi en arrière. En mai 2012, Patrick Aebischer, président de l’EPFL, et Martin Vetterli, aujourd’hui président du Conseil national de la recherche, sont venus à l’Université Stanford pour observer ce phénomène alors émergent.

Spin-off de Stanford, les premières plates-formes d’éducation massive en ligne comme Coursera et Udacity font un véritable carton. Un MOOC d’intelligence artificielle vient d’attirer plus de 165 000 inscrits. Les deux scientifiques réalisent qu’une révolution est en marche. L’EPFL doit y participer, faute de quoi elle risque de se retrouver distancée dans la vaste bataille mondiale des cerveaux.

C’est que ces MOOCs sont très bien faits, avec quantité de nouveaux outils pédagogiques permis par le numérique – quiz pour s’assurer de l’acquisition d’un apprentissage crucial, démos qu’il serait difficile de produire en amphi et exercices ouverts à la collaboration entre étudiants via chats et réseaux sociaux.

La question se pose donc, fondamentalement, de savoir s’ils ne vont pas devenir plus attractifs que les cours magistraux classiques. D’autant plus qu’ils rendent gratuit le savoir des meilleures (et très chères) universités américaines. Le fait que les frères ennemis Harvard et MIT s’allient au même moment pour créer EdX, une plate-forme concurrente à celles parties de la côte ouest, achève de les convaincre.

Dès leur retour d’Amérique, ils lancent le premier MOOC de l’EPFL, un cours de programmation en langage Scala par son inventeur Martin Odersky qui attire 53 440 inscrits du monde entier; 10 000 passeront l’examen final, soit autant d’élèves que ce qu’un professeur peut espérer en moyenne enseigner durant toute sa carrière…

Pendant que toute l’Europe universitaire dort encore, le campus lausannois va ainsi prendre le leadership de la nouvelle éducation de ce côté-ci de l’Atlantique. En avril 2013, la création du Centre de l’éducation à l’ère digitale et de sa MOOCs factory avec studio d’enregistrement accélère le développement. A ce jour, 13 cours sont en ligne et 11 en production, avec un objectif de 20 par an.

Patrick Aebischer pressent que la popularité de ces cours sera déterminante à l’avenir pour une université et conditionnera en partie le recrutement des «best and brightest», que ce soit au niveau du corps enseignant – et par conséquent de la recherche – que de celui de la sélection des étudiants qui est déjà une compétition mondiale en cette époque «brain drain».

C’est en partie en raison de la compétition avec les universités américaines que les premiers cours en ligne de l’EPFL sont en anglais. Le lancement en février dernier du premier MOOC francophone de l’EPFL va cependant permettre à l’école de faire la découverte qui la conduit cet automne sur les routes africaines. Les MOOCs sont massifs.

«L’EPFL a touché 145 000 étudiants avec ses quatre premiers MOOCs», explique Dimitrios Noukakis qui suit avec attention les statistiques d’audience du contenu mis en ligne par l’école (270 000 inscrits à ce jour). Un de ces chiffres retient son attention. 16% des participants aux trois cours francophones de l’EPFL viennent d’Afrique sans que l’école n’ait entrepris la moindre démarche pour les attirer.

Quand on comprend qu’avec les MOOCs l’audience devient aussi cruciale qu’elle peut l’être pour une télévision ou un média en ligne, l’Afrique est donc en quelque sorte un marché émergent. Peut-être même celui qui a le plus grand potentiel pour l’éducation: la tranche d’âge 12-24  ans représentera plus de 500 millions d’individus à l’horizon 2020, le double de l’Asie…

Gérer une faim de savoir

On a l’occasion de prendre la mesure de ces masses lors de la pose de la première pierre du Centre universitaire de recherche sur l’énergie pour la santé. Ce dernier est le fruit d’une collaboration entre le Centre de coopération et de développement de l’EPFL et l’Ecole polytechnique de l’Université de Yaoundé 1.

Le recteur, Maurice Aurélien Sosso, explique que son campus accueille «43 000 étudiants cette année, mais que ce sera 60 000 dès l’an prochain». C’est à peu près autant qu’à l’Université de Douala ou qu’à celle Félix Houphouët- Boigny en Côte d’Ivoire.

Des chiffres qu’il faut ensuite mettre en rapport avec le nombre d’enseignants, soit respectivement 675 à Yaoundé, 600 à Douala. Trois fois moins qu’à l’EPFL (1986) qui, elle, compte pourtant six fois moins d’étudiants!

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant d’entendre le ministre de l’enseignement supérieur du Cameroun, Jacques Fame Ndongo, répondre à l’offre des MOOCs de l’EPFL par un «nous comptons sur vous au-delà de ce que vous avez en tête!» Une attente qu’on retrouve à Abidjan comme à Douala.

Là, elle s’exprime même par les cris d’enthousiasme des étudiants lorsque le recteur leur annonce la mise à disposition d’ordinateurs moitié prix par Microsoft dans le cadre de son programme Microsoft4Africa, comme l’a fait récemment l’entreprise avec 39 000 bécanes à l’Université de Dar Es Salaam.

«La question de l’accès est déterminante», commente Dimitrios Noukakis. De fait, selon Dov Bar-Gera, le président de YooMee, un opérateur d’internet mobile basé à Küssnacht et qui vise les marchés camerounais et ivoiriens, «il y a en tout et pour tout 60 000 abonnements internet au Cameroun pour 20,5 millions d’habitants».

En Côte d’Ivoire, la situation est à peine meilleure. Toutefois, la pénétration du mobile y est de l’ordre de 96%, quand elle n’est que de 65% au Cameroun.

A l’Université Houphouët-Boigny, on voit nombre d’étudiants dotés de smartphone ou de tablette quand on n’en croise aucun à Douala ou à Yaoundé. Dans ces conditions, les terminaux mobiles ne seraient-ils pas ceux à privilégier pour diffuser le contenu?

C’est bien l’idée de Dov Bar-Gera. L’homme d’affaires israélien a déjà doté le campus de l’Université de Douala d’un accès wi-fi gratuit. Il espère conquérir le marché de l’internet mobile africain en offrant sa collaboration à des projets d’éducation comme celui de l’EPFL. Et en espérant que les étudiants qui auront goûté à l’internet gratuit pour leurs études paient ou prescrivent des abonnements pour d’autres usages.

De Microsoft à YouMee, en passant par le chinois Huawei et une multitude de concurrents, l’intérêt des entreprises privées est donc un levier que peut utiliser l’EPFL afin de passer l’obstacle de l’accès technologique qui n’est pas le plus difficile. Mais il y en a d’autres.

Des questions pratiques

Dans la vaste salle du conseil de l’Université Houphouët-Boigny, les questions des professeurs à la délégation de l’EPFL mettent en lumière des obstacles de nature administrative, légale et en définitive politique.

«Quid de la correction des copies dès lors que celles-ci deviennent massives? Qui certifiera les formations, l’EPFL ou l’université locale?» Des interrogations pratiques qui résonnent avec celles de leurs collègues de Douala qui posent la question de la fraude aux examens ou bien celle de savoir si le matériel didactique ne doit pas être adapté au contexte africain?

Dimitrios Noukakis s’est préparé à ces questions. Il y répond point par point. Mais au-delà, ces interrogations dessinent aussi celles plus profondes de la place et du rôle des enseignants et des institutions africaines dans le nouvel environnement des MOOCs.

Dans une Afrique de l’Ouest qui a hérité des traditions bureaucratiques de son ancienne puissance coloniale, la France, cela signifie passablement de détours administratifs et protocolaires. 

A l’issue de son voyage, la délégation de l’EPFL a pourtant reçu la confirmation que la puissance des MOOCs peut vaincre ces obstacles. «Les cours spécialisés, en particulier, intéressent et impliquent directement les professeurs», relève Dimitrios Noukakis.

Celui sur les microcontrôleurs, réalisé par l’inventeur de la souris d’ordinateur, Jean-Daniel Nicoud, et diffusé grâce à un DVD, vient ainsi de démarrer à l’Université de Yaoundé 1 grâce à l’enthousiasme de trois enseignants. «A la fin, ce qui compte c’est de s’appuyer sur des gens», relève le délégué pour les relations internationales du président de l’EPFL, Stéphane Decoutère.

A observer sa complicité avec Charles Awono, le directeur de l’Ecole polytechnique de Yaoundé, on constate qu’effectivement les relations directes tissées par l’EPFL dans le cadre du Rescif (lire encadré ci-contre) inscrivent les MOOCs dans un cadre plus global de coopération.

Au total, une douzaine d’universités africaines ont adopté des MOOCs de l’EPFL cet automne. Si des accords de coopération sont nécessaires, les enseignants africains sont passionnés par les matières qu’ils enseignent.

Logiquement, ils voient ces cours en ligne pour ce qu’ils sont, des manuels 2.0 et donc un moyen de progresser, aussi bien pour leurs étudiants que pour eux-mêmes. Parce qu’à la fin, dès lors qu’il s’agit de conquérir une audience, «content is king».

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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