Bilan

L’aube du journalisme augmenté

Entre automatisation et crowdsourcing de la production des contenus, de nouvelles technologies réinventent complètement les médias. Rendront-elles les journalistes obsolètes?
  • Les éditeurs songeraient-ils à remplacer leurs journalistes par des algorithmes?

    Crédits: Garrincha/Fotolia
  • Scoopshot permet aux détenteurs de smartphones de mettre leurs images en vente pour des médias.

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  • Les robots journalistes d’Automated Insights sont capables de produire 2000 articles à la seconde.

    Crédits: Dr

La découverte des thèmes du prochain congrès des journaux européens a de quoi faire passer un frisson dans n’importe quelle rédaction. «Le nouveau journalisme robot» occupe, en effet, une place centrale dans l’agenda. Se pourrait-il que les éditeurs songent à remplacer leurs journalistes par des algorithmes?

L’histoire de l’article publié par le Los Angeles Times à propos d’un tremblement de terre en Californie vient de faire le tour du monde. Signé Ken Schwenke, l’article se concluait sur la note suivante: «Ce texte a été rédigé par un algorithme créé par l’auteur.» Le journaliste a, en effet, fait réaliser un programme relié aux données du Centre fédéral d’information sur l’activité sismique. Extraites de ce «big data», les données relatives au tremblement de terre ont été mises en forme par le programme. L’article intègre ainsi les principales informations (magnitude, épicentre…) pour en faire une breaking news à une vitesse imbattable.

Ce n’est pas la seule expérience dans ce domaine. Fondée en 2010 à Chicago par un chercheur en intelligence artificielle, Kristian Hammond, et un ancien de Double Click, Stuart Frankel, Narrative Science s’est fait connaître l’année suivante en proposant des dépêches sur les résultats sportifs et financiers avec son logiciel Quill. Le site du magazine Forbes l’utilise pour générer des textes courts, factuels et bien écrits sur les bénéfices trimestriels des entreprises.

Contactée, Narrative Science n’a pas souhaité nous répondre sur d’autres applications de sa technologie de langage naturelle dans les médias. Pourquoi? «Parce que l’entreprise se concentre principalement sur d’autres industries telles que les services financiers, les assurances et le secteur public», répond sa porte-parole…

En interviewant le directeur marketing du principal concurrent de Narrative Science, l’entreprise Automated Insights, basée elle en Caroline du Nord, on comprend mieux. Adam Smith explique qu’à partir des bases de données de ses clients Automated Insights est capable de produire 2000 articles à la seconde. Cela a abouti à une production de 300 millions de textes l’an dernier.

Cette année, l’objectif est le milliard. Adam Smith précise aussi que ses logiciels de business intelligence personnalisent la narration des résultats sportifs ou financiers pour des clients comme Yahoo! ou Associated Press. «Une même brève est potentiellement produite dans dix millions de versions avec des nuances en fonction du profil de celui à qui elle s’adresse.»

Mais il précise aussi que si ses logiciels sont utiles pour les médias, ils le sont encore plus pour produire des rapports d’analyses financières ou d’autres documents rédigés sur la base des données des entreprises. Comme Narrative Science, les robots journalistes d’Automated Insights surfent sur la vague du big data des grandes entreprises après s’être fait connaître avec un bang médiatique. Reste que le robot journalisme n’est de loin plus le seul moyen de production de contenu assistée par ordinateur. 

Quatre minutes de Facebook au prime time

Les discussions avec les start-up invitées au Congrès européen des journaux révèlent ainsi que plus encore que la production automatisée de contenu, voire que sa curation, c’est le crowdsourcing, la mobilisation via les réseaux sociaux de la foule des internautes, qui est désormais à l’ordre du jour.

Partie de Dublin, Storyful s’est ainsi imposée comme la première agence de presse basée sur les réseaux sociaux. C’est elle, par exemple, qui a récemment vendu à la chaîne de télévision ABC des images prises d’un toit de Harlem lors de l’explosion d’un immeuble début mars après les avoir repérées sur Facebook.

«Les réseaux sociaux nous servent d’abord à déterminer l’importance et la géolocalisation d’une breaking news puis à trouver du contenu qui y est associé, explique le product manager de Storyful, Adam Thomas. Nos journalistes font ensuite un travail d’authentification puis nous contactons l’auteur de la photo ou de la vidéo pour obtenir les droits. Nous la revendons ensuite à des clients comme Al Jazeera ou France 24.» Il ajoute: «Grâce à l’automatisation partielle de ces processus, cela n’a pris que quatre minutes entre la publication sur Facebook de la vidéo prise à Harlem et sa diffusion sur les télévisions américaines».

Pour ses abonnés comme le New York Times, la BBC ou Google, Storyful produit ainsi un millier de social videos authentifiées et créditées parmi environ 5000 qu’elle détecte chaque mois. Acquise par News Corp fin 2013, l’entreprise de 42 personnes, dont 30 journalistes, s’est aussi rendu compte que ses vidéos sociales intéressent les marques. Elle se prépare ainsi à fournir du contenu à la maison d’édition HarperCollins pour la sortie d’un best-seller.

Que ce soit avec un «Vine» de la première personne à avoir acheté le livre à New York ou avec une sélection des meilleurs commentaires sur Twitter, ce contenu sert à l’éditeur pour sa promotion. «Les marques sont de plus en plus avides de contenu pour maintenir le buzz autour de leurs produits, poursuit Adam Thomas. Certaines comme le club de football de Liverpool ou TMobile en Allemagne emploient déjà des dizaines de journalistes.»

A Helsinki, Niko Ruokuoso a un modèle similaire pour la photo avec l’application mobile Scoopshot. Elle permet de prendre une image et de la publier en lui donnant un prix (5,5 euros en moyenne). C’est le même principe que celui qu’utilise Flickr en collaboration avec Getty Images ou iStock Photo sur internet mais appliqué au mobile. Foap ou Fotolia Instant font de même.

Toutefois, outre sa capacité à authentifier la photo et à gérer les droits, Scoopshot a ajouté la possibilité aux 70 groupes médias qui sont ses clients de passer des commandes aux 45  000 photographes qui utilisent l’application. «Si une catastrophe survient, ceux qui sont proches seront ainsi alertés», explique l’entrepreneur. Comme dans le cas de Storyful, les marques se sont aperçues de ce potentiel. Finnair ou Fiat utilisent le service pour leurs campagnes.

L’émergence des outils de collecte 

De tels outils numériques  se multiplient: Geofeedia pour géolocaliser des informations, TinEye pour sourcer une photo, Pinnacle pour le montage, Freesound pour trouver des sons, tame.it pour repérer des infos sur Twitter ou bien encore Datawrapper pour créer des infographies. Et ce n’est sans doute que le début. Aux Etats-Unis, on commence à voir apparaître des accélérateurs comme Matter qui accueillent une douzaine de start-up de journalistes entrepreneurs.

Spokenlayer y transforme des articles écrits en podcast audio. Beatroot fournit des analyses d’impact de leurs articles aux journalistes. Le mouvement des «meetup» hacksandhackers.com, qui vient d’ouvrir un chapitre à Zurich, va dans le même sens.

Niko Ruokuoso résume assez bien le phénomène. «On assiste en parallèle à l’émergence du big data et des outils de collecte et de filtre pour structurer ces données. D’autre part, les éditeurs sont sous pression pour réduire leurs coûts avec la difficulté de ne pas tomber dans une information standardisée qui ne serait plus concurrentielle. Plutôt que d’automatiser, ils vont préférer que les journalistes se dotent d’outils qui augmentent en quelque sorte leurs capacités.»

Des journalistes augmentés (pas en salaire bien sûr…) plutôt que des robots? Probablement avec aussi la possibilité que la technologie qui commence à produire de puissants outils d’édition en temps réel comme l’application mobile StoryTelr (encore en bêta) ne pousse aussi les éditeurs à se transformer.   

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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