Bilan

L’ascension fulgurante du géant chinois Huawei

Devenu un leader mondial en moins de quinze ans, l’équipementier télécom consacre une part de son budget plus élevée qu’Apple à la recherche. Reportage dans son usine.
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    Crédits: Dr
  • Guo Ping occupe actuellement le poste de CEO de Huawei. Il partage ce siège avec deux autres managers, par tournus de six mois.

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On se croirait dans un film de science-fiction. A l’usine de Songshan Lake de l’équipementier télécom chinois Huawei, les composants nécessaires pour réaliser les commandes sont réunis par des bras mécaniques dans une caisse en plastique. Celle-là est acheminée vers la salle de montage sur un rail pour être prise en charge par des collaborateurs qui effectuent rapidement les soudures d’après les plans livrés.

Attention, derrière vous, un robot. Précédé d’une petite mélodie qui annonce sa présence, ce R2D2 de la vie réelle transporte des pièces réclamées à l’autre extrémité de l’atelier. Ultramoderne, la fabrique élabore du matériel pour la transmission de la téléphonie mobile, comme a pu l’observer Bilan lors d’un voyage de presse.

Le géant Huawei a connu une ascension fulgurante. Lors de sa première participation en 2003 au Mobile World Congress (MWC) à Barcelone, la firme n’avait pas pu accéder au hall officiel et s’était résignée à occuper une tente sur la plage. Treize ans plus tard, cette météorite est devenue le troisième vendeur de smartphones du monde. La compagnie occupe désormais à elle seule la moitié d’un énorme hangar. «Huawei est passée du statut d’outsider à celui de leader mondial», écrivait à cette occasion le Financial Times.

Les chiffres le confirment. En 2015, Huawei a réalisé 60  milliards de dollars de chiffre d’affaires. C’est ce qu’a gagné Google en 2013. Actif dans 170 pays et desservant 2,3 milliards de personnes, ce poids lourd des technologies de l’information et des communications (TIC) emploie 170  000 collaborateurs.

Avec pour concurrents l’américain Cisco, le suédois Ericsson et le franco-finnois Alcatel-Lucent-Nokia, ainsi qu’Apple et Samsung, Huawei se distingue par un champ d’action particulièrement étendu. Couvrant l’équipement télécom fixe et mobile, les services aux entreprises et à la production de smartphones, la firme est en mesure d’offrir un écosystème télécom complet.

Implantée dans la région bernoise depuis 2008, Huawei occupe en Suisse 300 employés de 33 nationalités différentes. Swisscom a récemment signé un contrat de 300 millions de francs avec l’équipementier pour une solution qui va accélérer les débits internet sur le réseau fixe.

Des débuts difficiles en Europe

Pourtant, rien n’était gagné d’avance pour la compagnie chinoise, à une époque où son origine est synonyme de produits copiés et de qualité médiocre. «Nous nous sommes implantés en Europe dès l’an 2000, mais il nous a fallu des années pour y obtenir nos premiers contrats», relate Ron Raffensperger, CTO (chief technology officer). Huawei s’est imposée grâce à un effet de disruption lors du passage à la 3G. «Nous avons offert des solutions basées sur des principes nouveaux, plus ingénieuses et meilleur marché», poursuit Ron Raffensperger.

Le fondateur Ren Zhengfei (72 ans) est né dans la province de Guizhou dans une famille d’instituteurs. Architecte de formation, il a rejoint l’Armée populaire chinoise en tant qu’ingénieur, un poste qu’il occupe dix ans, avant de passer chez une compagnie pétrolière de Shenzhen en 1983. En 1987, il lance Huawei avec un capital de 5642 dollars. La firme en vaut aujourd’hui plus de 60 milliards.

Basée dans la Silicon Valley chinoise de Shenzhen, Huawei présente l’originalité d’avoir trois CEO qui assurent chacun six mois de direction en tournus. Guo Ping occupe actuellement le poste. Autre particularité, la firme appartient entièrement à ses employés. 

Le porte-parole Roland Sladek dévoile: «Quelque 82  000 collaborateurs sont propriétaires de Huawei. Les actions offrent un très bon rendement.» Aucune entrée en bourse en vue. Le management estime que la compagnie se développe bien mieux sans subir la pression des marchés. «A la fin de la bulle des années 2000, nos concurrents ont décidé des suppressions d’emploi massives, contrairement à Huawei. Nous avons ensuite pu montrer une grande solidité face à la concurrence affaiblie», se souvient Ron Raffensperger.

Offensive dans le smartphone

Huawei a pour objectif stratégique de renforcer sa position de numéro trois mondial dans les smartphones. En Suisse, le groupe détient une part de marché de 10%. Comme ailleurs, il y reste derrière Samsung et Apple. La compagnie compte étendre son offre vers le haut de gamme et rendre son image plus glamour. «Nous sommes encore considérés comme une marque d’ingénieurs, avec une clientèle à 80% masculine», rapporte Ada Xu, directrice des relations publiques pour ce secteur. 

Avec sa Huawei Watch, sa première montre connectée, la firme veut se faire un nom en Europe dans la mode grâce à une collaboration avec Swarovski. Une étape indispensable pour séduire la jeunesse branchée asiatique.

Huawei consacre quelque 10% du budget à la R&D (recherche et développement) et 45% des collaborateurs travaillent dans ce domaine. L’entreprise a injecté 6,6 milliards de dollars dans l’innovation en 2014, un chiffre qui la place juste derrière Intel, Microsoft, Google et Amazon. Et devant Apple. La compagnie figure dans le top 50 des détenteurs de brevets aux Etats-Unis et dans le top 10 en Europe.

«Huawei pense déjà aux innovations de demain, au-delà de son business model actuel», observe Pascal Marmier, CEO du consulat scientifique Swissnex Chine. Vêtements et accessoires électroniques, valise intelligente, «smartcar», maison cybernétique, etc. Huawei travaille sur un environnement complet relié à internet. Dans la perspective de la vidéo 3D, des hologrammes et de la réalité virtuelle, la compagnie anticipe de nouvelles explosions du volume de données à transmettre. Un autre pan de la recherche porte en conséquence sur le développement de techniques télécoms aux capacités démultipliées.

S’ancrant à l’avant-garde technologique mondiale, Huawei reflète une tendance de fond en Chine. L’Empire du Milieu ne veut plus se limiter à produire. En décembre dernier, le président Xi Jinping déclarait: «Nous devons miser sur l’innovation pour obtenir un développement économique continuel et sain.» Ce pays consacre aujourd’hui 200 milliards de dollars par an à la R&D, un montant qui a quadruplé en une décennie et représente déjà 2% du PIB. Avec un ratio de 1,94% et un montant en dollars légèrement inférieur, l’Europe peine toujours, quant à elle, à atteindre l’objectif fixé par Bruxelles de 3%.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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