Bilan

IPad nouvelle révolution de Steve Jobs

Avril 2010, Apple lance l'iPad aux Etats-Unis... L'entreprise a créé une énorme attente. Les médias s'emballent. Des milliers d'articles sont publiés avant même que l'on ait pu voir l'objet. En toile de fond, cette question qui occupe les esprits des analystes financiers, bloggers spécialisés et fans de nouvelles technologies: Steve Jobsva-t-il une nouvelle fois réussir les coups majestueux de l'iPod et de l'iPhone? Flash-back. Octobre 2001, Steve Jobs crée un baladeur numérique et un système de vente en ligne qui transforment durablement l'industrie musicale. Juin 2007, Apple sort un téléphone à écran tactile, un électrochoc dans l'univers des appareils mobiles. Ces succès ont fait de la firme de Cupertino la société la plus valorisée en Bourse de Silicon Valley.Désigné CEO de la décennie par le magazine Fortune , Steve Jobs a changé nos modes de vie. L'iPhone est devenu notre deuxième cerveau. L'iPod, notre mémoire. Une semaine après la sortie de l'iPad aux Etats-Unis, 500 000 exemplaires avaient déjà été vendus. La tablette gagnera-t-elle sa place dans notre quotidien, comme le fit le Macintosh en 1984, le premier ordinateur à s'échapper des bureaux pour pénétrer dans les foyers? Fidèle à son style messianique, Steve Jobs nous promet un produit «magique» et «révolutionnaire». Révolution? La question divise. Sur la Toile, nombre de bloggers ont pris pour cible les médias traditionnels, accusés d'encenser aveuglément la dernière création d'Apple. «Ecran de fumée», «aveu de faiblesse», peut-on lire sur des sites critiquant une presse aux abois, à la recherche sa planche de salut pour sauver son modèle d'affaires. D'autres soulignent qu'Apple n'a pas inventé la tablette numérique. Il existe des dizaines de modèles concurrents déjà sur le marché (comme le Portege de Toshiba) ou en voie de commercialisation (comme le HP Slate de Hewlett-Packard). Mais certains faits restent incontestables. A commencer par l'enthousiasme suscité chez les professionnels des industries concernées. Des jeux cultes sur Xbox 360 (Microsoft) ou PlayStation (Sony) comme Red Alert et Need for Speed Shift sont déjà téléchargeables en version iPad pour respectivement 12,99 et 14,99 dollars. Au début d'avril, près d'un millier de jeux développés pour l'iPad étaient déjà disponibles. Sans compter les 25 000 jeux pour iPhone et iPod Touch (une version simplifiée de l'iPhone), qui fonctionnent également sur l'iPad. Grâce à son écran tactile de 25 centimètres de diagonale, l'appareil permet des nouvelles approches. Par exemple, il peut être utilisé à la fois comme écran et comme volant pour un jeu de voitures. Vice-président de l'éditeur de jeux vidéo Gameloft, Gonzague de Valloisannonce que «l'iPad est la quatrième étape dans l'évolution de l'industrie des jeux vidéo, après le micro-ordinateur, la console de jeux et le smartphone. Chacune de ces plates-formes a révolutionné le jeu à sa manière.»Les éditeurs de livres, eux aussi, commencent à phosphorer. Une première impulsion avait déjà été donnée en octobre dernier par le lancement international du Kindle. Ce lecteur produit par Amazon utilise la technique de l'encre électronique en noir et blanc. Mais c'est bel et bien l'annonce de l'iPad, en janvier 2010, qui a dynamisé tout le secteur.Amazon, qui domine la vente de livres électroniques, a été contraint de revoir sa politique de prix unique de 9.99 dollars pour tous les livres sous la pression des grands éditeurs soutenus par Apple. PricewaterhouseCoopers estime qu'en 2013, 6% des ventes des éditeurs nord-américains seront générés par ce canal. D'autres, comme la maison d'édition Simon Schuster, projettent même que cette part pourrait atteindre 25% d'ici trois à cinq ans.Quant à la presse, elle est en effervescence. L'ensemble des titres travaillent depuis des années sur des projets pour les appareils mobiles. Mais tous ont attendu le top départ d'Apple, soit la sortie de l'iPad, pour passer la vitesse supérieure. Pour le New York Times, le Wall Street Journal, Le Monde et d'autres publications internationales, l'année 2010 sera celle du basculement vers un modèle payant sur lecteur mobile. Et l'iPad figure, bien sûr, en tête des lecteurs multimédias visés. Un pari déjà gagné?Au vu des antécédents de Steve Jobs, on est très tenté de croire qu'il gagnera aussi le pari de l'iPad. Le Lausannois Yves Béhar a créé en 1999 à San Francisco une entreprise de design industriel qui compte pour clients HP, Microsoft ou Nike. Pour lui, Jobs est le manager le plus inspiré et inspirant de sa génération. «Steve se montre sans compromis. Il prend des risques énormes. Et à l'arrivée, il supplante des concurrents qui ont des dizaines d'années d'expérience dans un domaine, leur avance réduite à néant. Je pense à l'iPod et l'iPhone, bien sûr.» Comme l'iPad, l'iPhone avait été précédé par des semaines de rumeurs. Un professeur de l'Université Harvard a calculé qu'entre son annonce et le lancement effectif du premier appareil, Apple a bénéficié de 400 millions de dollars de publicité gratuite en se murant dans le silence total. Les médias sont devenus hystériques.A la conférence MacWorld du 9 janvier 2007 à San Francisco, Steve Jobs avait affirmé: «J'attends ce moment depuis deux ans et demi. Aujourd'hui, Apple a réinventé le téléphone.» Ovation pour le CEO rock star.«Apple comprend beaucoup mieux que ses concurrents le goût des consommateurs pour la simplicité des interactions et la beauté des produits. Les autres fabricants pensent d'abord comme des ingénieurs... Chez Apple, c'est le designer qui trace la voie et impose sa vision. Et les ingénieurs suivent», observe Yves Béhar.Avec l'iPhone, Steve Jobs a glissé le Web au fond de notre poche. En deux ans, la part du marché mondial de la téléphonie mobile d'Apple passe de zéro à 14,4%. L'iPhone est maintenant leader mondial dans l'internet mobile, avec un tiers du marché. L'ancien numéro un, le finlandais Nokia, est en pleine déroute. L'informatique réinventée par le MacintoshL'iPhone, moins le téléphone, c'est l'iPod. La révolution précédente qui remonte à 2001. Ce baladeur numérique a conquis le marché dès son lancement, laissant là aussi le leader historique, le japonais Sony, dans la situation de spectateur. Plus que l'appareil lui-même, c'est le logiciel iTunes qui a transformé l'industrie musicale. Le programme permet de transférer sa musique de l'ordinateur à l'iPod et de gérer sa bibliothèque facilement. En 2003, Apple lance le magasin de disques virtuel iTunes Store. C'est l'époque du téléchargement illégal généralisé. Mais l'iTunes Store se révèle tellement pratique qu'il conquiert les consommateurs. Le morceau à 99 cents, ce n'est finalement pas cher pour le retrouver à la seconde même dans son iPod. Le principe se décline pour les productions télévisées, les articles de journaux, les livres, etc. Depuis lors, près de 9 milliards de morceaux ont été vendus. L'industrie musicale a repris quelque espoir, tandis que d'après les estimations, Apple - qui n'est pas transparente sur ce point - encaisserait une marge de 10% sur chaque transaction.La révolution la plus lointaine que l'on doit à Jobs a eu lieu en 1984. Alors associé à Steve Wozniak, il lance le Macintosh, le premier ordinateur personnel destiné à un usage non plus professionnel mais privé, avec une souris permettant une utilisation intuitive. «Steve a réussi à rendre la technologie invisible au point que l'utilisateur oublie qu'il fait de l'informatique. L'interaction est ludique, cool et fun», déclare Daniel Borel, le Vaudois qui a fondé Logitechen 1981 (dont la fortune est estimée à plus de 200 millions dans notre classement des 300 plus riches). «A l'époque, l'informatique était un tout petit monde. En Californie, j'ai eu plusieurs fois la chance de rencontrer Steve etMichael Dell et même de débattre avec Bill Gates. Steve se distinguait par sa forte personnalité.»Un souvenir reste dans la mémoire de l'entrepreneur: «En 1997, j'étais sur le point d'embaucher Guerrino de Luca qui travaillait chez Apple. J'ai sollicité Jobs comme personne de référence. Un soir vers 21 heures, le téléphone sonne. Je me souviens de sa voix: «Hi, it's Steve.» Nous avons parlé de Guerrino quelques instants. Et puis il a embrayé sur l'iMac, le gros ordinateur à coque de couleur qu'il allait lancer. Durant plus de vingt minutes, il m'a détaillé comment cet appareil allait conquérir le monde. Sa conviction était impressionnante.»La firme la plus chère de la Silicon ValleyLa suite, on la connaît. De la fin des années 1990 à aujourd'hui, la valeur boursière d'Apple a été multipliée par 40 (oui, ça fait du 4000%) pour atteindre 225 milliards de dollars. C'est davantage que Google ou Oracle et pas loin des 260 milliards de dollars de Microsoft. Début avril, le prestigieux magazine Barron's a désigné Jobs CEO le plus influent du monde. Sa valeur est estimée à 25 milliards de dollars. Sans Jobs, Apple n'est rien. Preuves en sont les plongeons que fait le titre à chaque inquiétude sur la santé du boss. Atteint d'un cancer du pancréas en 2004, il est sauvé par l'ablation de la tumeur. En 2008, Bloomberg diffuse par erreur sa nécrologie, ce qui met les marchés en émoi. Jobs répond en citant Mark Twain: «La nouvelle de ma mort est très exagérée.» En 2009, nouvelle alerte. Il se retire du management durant cinq mois et subit une greffe du foie, avant de reprendre son poste en septembre. Le plus grand égomaniaqueLe personnage a ses défauts. Fortune décrit son CEO de la décennie comme le plus grand égomaniaque de la Silicon Valley. Jobs est connu pour être odieux avec ses collaborateurs. Seuls ses fans peuvent travailler à ses côtés. Cet égocentrisme explique en partie le modèle commercial fermé d'Apple, très critiqué au sein de la branche. Daniel Borel relève: «Steve est un passionné qui a su créer un écosystème dont il est le maître. Si le système Apple reste verrouillé, c'est aussi parce que Steve entend le contrôler dans sa totalité.»«Le succès vous rend aveugle, vous fait croire que vous pouvez marcher sur l'eau, poursuit Daniel Borel. Or, on a vu tellement de sociétés, Netscape, AOL..., arriver au sommet puis disparaître. Ces douze dernières années, Apple et Google ont réinventé le monde. Rien n'exclut cependant que ces géants soient supplantés par de nouveaux acteurs. Dans sa vie, Steve a connu l'échec, la maladie, comme il le raconte dans son discours de Stanford... Des expériences qui lui font sans doute garder une certaine modestie.»steve jobsAvec l'iPad, le CEO charismatique va-t-il rééditer un coup de génie dont il a le secret?

En chiffres Nombre d’employés 35 000.Chiffre d’affaires 36,5 milliards de dollars.Capitalisation boursière 225 milliards de dollars (Nestlé: 185 milliards de dollars).

«Soyez insatiables, soyez fous»Le discours que Steve Jobs a tenu à l'Université Stanford, en 2005 est resté dans les mémoires. Extraits.«Il y a un an environ, on découvrait que j'avais un cancer. A 7 heures du matin, le scanner montrait que j'étais atteint d'une tumeur au pancréas. Je ne savais même pas ce qu'était le pancréas. Les médecins m'annoncèrent que c'était un cancer probablement incurable et que j'en avais au maximum pour six mois. (...) Plus tard dans la soirée, on m'a fait une biopsie, introduit un endoscope dans le pancréas en passant par l'estomac et l'intestin. En examinant le prélèvement au microscope, les médecins se sont mis à pleurer. J'avais une forme très rare de cancer du pancréas, guérissable par la chirurgie. On m'a opéré et je vais bien. Ce fut mon seul contact avec la mort, et j'espère qu'il le restera pendant encore quelques dizaines d'années. (...) Votre temps est limité, ne le gâchez pas en menant une existence qui n'est pas la vôtre. Ayez le courage de suivre votre cœur et votre intuition. L'un et l'autre savent ce que vous voulez réellement devenir. Le reste est secondaire. Soyez insatiables. Soyez fous. Merci à tous.»Le discours est visible sur YouTube. Transcription en français: Cliquez ici Une vie de romanAdopté à la naissance, le CEO d'Apple retrouve sa famille biologique à l'âge adulte.Steve Jobs est né à San Francisco en 1955. Il est abandonné à sa naissance par ses parents, deux étudiants de 23 ans, l'Américaine Joanne Simpson et le Syrien Abdulfattah Jandali. Un couple d'ouvriers, Paul et Clara Jobs, adopte le bébé. Ses parents biologiques se marient plus tard et ont une fille, Mona Simpson, qui deviendra écrivain. Le père de Jobs abandonne femme et enfant quatre ans plus tard. Une fois adulte, Jobs retrouve sa famille biologique à l'aide d'un détective privé. Au début des années 1970, le jeune homme quitte l'université après un semestre d'études. En quête de spiritualité, il part pour l'Inde et y expérimente le LSD. Il en revient le crâne rasé, bouddhiste et végétarien. Il fonde Apple avec Steve Wozniak en 1976. En 1978, Jobs devient à son tour père. Une fille, Lisa Brennan-Jobs, naît de sa relation avec l'artiste peintreChrisann Brennan. Jobs aura des difficultés à assumer cette paternité mais se rapprochera plus tard de sa fille. Elle est aujourd'hui écrivain et vit à New York. Il épouse en 1991Laurene Powell, ancienne stratégiste financière reconvertie dans le commerce d'aliments biologiques et dans l'engagement en faveur de l'éducation. Le couple a eu trois enfants.«C'était un homme trop pressé pour tirer la chasse d'eau.» Dans le roman A Regular Guy (1996), Mona Simpson décrit un personnage qui ressemble beaucoup à son frère. Un narcissique obsessionnel qui, malgré ses milliards, se considère toujours comme un original qui négocie en jeans et pieds nus. Cassant mais brillant et charismatique. Ainsi que loyal envers les siens.

 

 

Plus de 30 ans d'innovations

La carrière de Steve Jobs présente deux phases. La période Jobs I comprend la création de l'ordinateur personnel. L'ère Jobs II débute avec son retour à la tête de la firme, après douze ans d'éviction.

1984

Apple lance le Macintosh, premier ordinateur personnel grand public, avec interface graphique et souris.

1995

sortie de Toy Story, le premier long métrage de Pixar qui révolutionne l'imagerie numérique. Jobs a acquis le studio en 1986 pour 10 millions de dollars. Il revendra à Disney en 2006 pour 7,5 milliards.

1997

Steve Jobs reviens à la tête d'apple. Il en avait été évincé par le nouveau CEO, qu'il avait lui-même recruté.

1998

Lancement de l'iMac. Ce gros ordinateurs à la coque colorée a marqué l'esthétique de la bulle internet.

2001

Lancement du premier iPod, qui peut contenir 1000 morceaux. Le iTunes Store est mis en service en 2003.

2007

Lancement du iPhone, à l'écran tactile révolutionnaire. Ce smartphone intègre l'accès à Internet, la bureautique, le multimédia et les jeux.

2010

Lancement du iPad début avril aux Etats-Unis. Il est attendu pour fin mai en Europe. Ce modèle doit occuper le créneau vacant entre les MacBook et l'iPhone.

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