Bilan

Intelligence artificielle: «Une régulation nationale ne sert à rien»

Pour le philosophe français Luc Ferry, la tradition des humanités est loin d’être enterrée face au progrès exponentiel des technologies. L’auteur de «La révolution transhumaniste» était de passage à Genève mardi dernier à l’institut Florimont.

Luc Ferry, auteur et philosophe français. 

Crédits: DR

Le philosophe français Luc Ferry était de passage à Genève mardi dernier à l’institut Florimont, dans le cadre d’un cycle de conférences publiques «Penseurs de demain» organisé par l’Association genevoise des écoles privées, avec le soutien de la Fondation Montes Alti. 

Bilan: Votre conférence est intitulée «La troisième révolution industrielle», alors que d’autres évoquent la 4ème. Pourquoi ?

Je n’ai rien contre Klaus Schwab (auteur de «La 4ème révolution industrielle», ndlr), qui est certainement un homme très estimable, mais ce que montre notamment Christian Saint-Etienne, un de nos grands économistes, c’est que les grandes révolutions industrielles comportent toujours deux moments, assez longs dans le temps : un moment schumpétérien de destruction du monde ancien – on remplace les bougies par les ampoules électrique, par exemple ; et un second moment où la destruction fait place à ce que Schumpeter appelle la synthèse créative, soit un instant keynésien où l’on retrouve de nouveaux emplois, de nouveaux modes de vie, de nouveaux objets de consommation. Et cela prend beaucoup de temps. La troisième révolution, ce n’est pas seulement celle du web, c’est aussi évidemment celle de l’intelligence artificielle (IA). Sans l’IA, il n’y a ni économie collaborative, avec des acteurs comme Airbnb et Uber, ni transhumanisme. Parler de 4ème révolution industrielle, c’est passer à côté de ce qu’il se passe aujourd’hui.

En conséquence, le marché du travail est en grande mutation. Vers quoi se dirige-t-on, selon vous ?

Contrairement à ce qu’annonce cet imposteur de Jérémy Rifkin, c’est tout sauf la fin du capitalisme et du profit. Ce n’est pas la fin du travail. C’est une absurdité totale. Il suffit qu’il y ait une demande pour que le travail soit là. Le terrorisme a créé des milliers d’emplois dans le monde. La grande question, c’est comment rendre complémentaire nos enfants par rapport à l’intelligence artificielle qui se développe de façon exponentielle grâce au deep learning. Sergey Brin de Google a dit à Davos qu’il n’avait rien vu venir. L’intelligence artificielle peut remplacer des tâches automatiques, de type caissières de supermarché, mais elle peut aussi accomplir des tâches sophistiquées sur le plan intellectuel, en radiologie, chirurgie, cancérologie, ou encore en analyses financière et juridique. Le véritable enjeu : quelle formation donner à nos enfants pour qu’ils soient complémentaires de l’intelligence artificielle ?

Quelles compétences vont primer demain ?

Ce qui est évident, c’est que les mathématiques retrouvent une place importante car on aura besoin de praticiens et théoriciens des algorithmes, de data scientists, etc… Or, ce ne sont pas uniquement les mathématiques et la biologie qui vont être essentielles dans la formation des jeunes, mais aussi tout ce qui permet de revivifier la tradition des humanités, la tradition humaniste. Quand on met des robots à l’hôpital, on a besoin de sages-femmes, d’infirmiers, de médecins pour élaborer les stratégies diagnostique et thérapeutique. Et donc, on a besoin d’humains.

Quand les distributeurs de billets ont été mis en place aux Etats-Unis, le nombre de salariés a considérablement diminué dans les agences bancaires. Or,  le nombre d’agences a augmenté de 53% car la demande de proximité et de confiance est très grande et n’est pas satisfaite par les robots. La formation ne reposera pas que sur les sciences dures, mais aussi sur les humanités, qui elles permettent de comprendre le monde et soi-même.

Selon vous, l’enjeu majeur de la troisième révolution industrielle, c’est l’encadrement de l’intelligence artificielle.

Alors qu'Elon Musk a fondé Neuralink, qui veut placer des implants cérébraux dans le cerveau humain pour nous connecter avec l’intelligence artificielle, on voit bien que les grandes questions qui vont se poser, ce n’est pas la lutte contre le «digital divide», mais l’encadrement des progrès exponentiels de la robotique. On est à des années lumières d’avoir compris la réalité de cette troisième révolution industrielle qui va à toute vitesse, avec une technicité profonde. Nos politiques en France, y compris Emmanuel Macron, ne sont pas du tout au niveau de ce qu’il se passe aujourd’hui.

La régulation de l’intelligence artificielle sera difficile pour trois raisons : premièrement, c’est très technique et difficile à comprendre. Il faut travailler énormément – et nos politiques sont à des années lumières d’avoir saisi ces questions-là. Puis, c’est très rapide, et on arrive toujours après coups quand on veut réguler. Enfin, c’est mondial, sans frontières. Et par conséquent, des régulations uniquement nationales ne servent à rien. Seule une législation au minimum européenne a du sens. Les chefs d’Etat doivent être plus compétents à ce sujet. Et les parlements nationaux doivent être associés à ces législations. On ne peut pas interdire Airbnb à Berlin ou Barcelone et l’autoriser ailleurs. Cela n’a pas de sens. 

Dino Auciello

ANCIEN RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

Lui écrire

Dino Auciello a été rédacteur en chef adjoint à Bilan, responsable de bilan.ch, de novembre 2014 à juillet 2017. Il a rejoint Bilan en 2010, après avoir terminé ses études à l’Académie du Journalisme et des Médias de Neuchâtel.

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