Bilan

Ils créent en bonne intelligence

L’entreprise genevoise Firmenich a créé la toute première saveur par intelligence artificielle. Plus aucun secteur n’échappe à la tendance.

  • Firmanich a présenté une saveur créée par I.A.: un goût de bœuf grillé destiné aux substituts de viande végétale.

    Crédits: Firmenich
  • Ce «Portrait d’Edmond de Belamy», réalisé en 2018 par un algorithme du collectif français Obvious, s’est vendu 390 000 euros.

    Crédits: Timothy Clary/AFP

L’intelligence artificielle (IA) se retrouve partout, même dans l’art. Plus aucun domaine ne lui y échappe: peinture, musique, design, danse ou même l’élaboration d’arômes.

L’entreprise genevoise Firmenich a, par exemple, annoncé début octobre la création de la toute première saveur par I.A.: un goût de bœuf légèrement grillé qui sera utilisé dans les substituts de viande végétale. «Il s’agit d’une première mondiale, le fruit d’une longue collaboration avec d-lab, notre laboratoire situé à Lausanne, sur le site de l’EPFL», annonce Emmanuel Butstraen, président de la division arômes chez Firmenich. «C’est une étape très importante dans la transformation numérique de l’industrie des arômes. Cela pourrait changer la façon dont ceux-ci seront créés à l’avenir», ajoute Eric Saracchi, directeur du numérique et de l’information au sein du groupe.

Firmenich a commencé à faire appel à de l’intelligence artificielle dans ses procédés il y a deux ans afin de
développer des algorithmes qui auto-apprennent et qui s’améliorent au fil du temps. L’entreprise y voit une meilleure automatisation des routines et une accélération des processus. La conception d’un nouvel arôme passe de quelques heures à quelques secondes.

Le métier d’aromaticien est-il voué à disparaître? «Certainement pas. Il y a une augmentation de la demande pour des formulations toujours plus spécifiques et locales. L’intelligence artificielle nous permet de répondre plus rapidement aux demandes de nos clients, explique Emmanuel Butstraen. L’I.A. facilite le travail de nos maîtres aromaticiens, dont la profession compte moins de membres qu’il y a d’astronautes dans le monde. Ceux-ci effectuent des ajustements sur des recettes préconçues à 95%», Firmenich continuera sur sa lancée et prévoit de poursuivre le développement d’arômes grâce à cette nouvelle technologie. Des tonalités phares à l’exemple du citron, de la fraise, de la menthe ou de l’orange seront à l’avenir conçues par intelligence artificielle.

Whisky, musique et peinture

L’annonce de Firmenich n’est pas sans faire penser à celle du whisky assemblé par intelligence artificielle de la distillerie suédoise Mackmyra. Le spiritueux développé en partenariat avec Microsoft et la société finlandaise Fourkind, spécialisée dans l’innovation technologique, a aussi été élaboré à partir d’une multitude de données: des recettes déjà existantes, leurs succès commerciaux, les préférences des consommateurs ou encore les caractéristiques des fûts présents dans la cave. L’algorithme a ensuite proposé un assemblage. «L’intelligence artificielle peut générer des recettes dont on peut prédire la popularité potentielle», explique un communiqué de Microsoft.

Au-delà des arômes et des recettes, l’intelligence artificielle s’immisce inéluctablement dans l’art. «Cela a démarré dans les années 70», rappelle Sarah Kenderdine, professeur de muséologie numérique à l’EPFL. Quelques exemples sont particulièrement éloquents, tel le Portrait d’Edmond de Belamy, réalisé en 2018 par un algorithme du collectif français Obvious. Il a créé la sensation chez Christie’s en se vendant 390 000 euros, soit 45 fois son estimation de départ. L’œuvre n’est pourtant qu’une reproduction par imprimante d’une image conçue par un algorithme à partir de 15 000 œuvres existantes. Le designer Philippe Starck a, pour sa part, lancé en janvier 2020 la commercialisation de sa chaise A.I., alors que dans l’industrie musicale, les exemples se multiplient. Des albums sont fréquemment réalisés via cette technique.

La mort de l’artiste n’est pas programmée

Des chercheurs du laboratoire de recherche en informatique et intelligence artificielle du Massachusetts Institute of Technology (MIT) ont, de leur côté, mis au point un algorithme, baptisé Timecraft, capable de déduire la manière dont une peinture a été réalisée et les différents coups de pinceau utilisés pour réaliser le tableau. Quel est le but d’une telle innovation? Mieux comprendre comment une œuvre est créée. En déterminant la technique de création des peintures, on peut déterminer comment les grands maîtres ont réalisé leur plus célèbres chefs-d’œuvre.

«L’intelligence artificielle – que je préfère appeler intelligence augmentée – permet d’étendre le répertoire de l’artiste. C’est une technique pour réaliser un merveilleux travail d’itération, estime Sarah Kenderdine. Mais c’est le processus qui est une forme d’art, et non le produit en tant que tel.»

«L’artiste n’est pas mort, écrivent Valentin Schmite et Marion Carré, coauteurs de Propos sur l’art et l’intelligence artificielle. L’I.A. est un outil. Il y a des créateurs derrière lui, tout comme il y a un photographe derrière un appareil photo.» Un avis partagé par Sarah Kenderdine: «L’I.A. ne remplace pas l’artiste, mais lui fournit un outil puissant. Néanmoins, cette technique a ses défauts. Elle est discriminatoire étant donné la nature des données utilisées. Elle est dénuée de compassion, d’empathie ou de valeur émotionnelle.» Reste également une autre préoccupation: l’art numérique est reproductible et non authentifiable.

Bloch Ghislaine NB
Ghislaine Bloch

Journaliste

Lui écrire

Ghislaine Bloch a découvert le monde de la vidéo et du reportage dès son adolescence. Après l'obtention d'un master à la Faculté des Hautes Etudes Commerciales de l'Université de Lausanne, elle démarre sa carrière à L'Agefi où elle effectue son stage de journaliste. Puis elle rejoint le quotidien Le Temps en 2004 où elle se spécialise dans les sujets liés aux start-up, à l'innovation, aux PME et à la technologie. Des thématiques qu'elle continue de traiter chez Bilan depuis 2019.

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