Bilan

Il faut stopper le gâchis de talents

Les exemples d’innovations technologiques absurdes ou déconnectées des besoins sociaux sont légion. L’intelligence des génies créatifs devrait-elle être mieux employée?

Juicero: Les sachets de fruits frais de cet extracteur de jus s’écrasaient aussi bien à la main.

Crédits: Dr

L’être humain est capable de nombreuses prouesses: construire des pyramides, aller sur la Lune, mais aussi inventer des ordinateurs surpuissants. Ce potentiel de créativité illimité est cependant parfois mis au service de causes ridicules. L’un des meilleurs symboles de cette absurdité est la startup Juicero, devenue la risée de la Silicon Valley en 2017. Le concept? Un extracteur de jus intelligent et connecté qui promettait une «expérience optimale du jus de fruits à la maison». 

«L’entreprise a réussi à convaincre de nombreux investisseurs afin de lever près de 120 millions de dollars», explique Matthieu Dardaillon, auteur d’Activez vos talents, ils peuvent changer le monde, livre récemment paru aux Editions Alisio. Dans un premier temps 700 dollars l’unité, puis 400 dollars, le pressoir à jus devait être complété par des sachets remplis de fruits et légumes frais découpés. Chaque sachet, valable pour un seul verre, était commercialisé entre 5 et 7 dollars. «Plus besoin d’éplucher les légumes ni de nettoyer son mixeur», s’enthousiasmait alors le patron de Juicero, Jeff Dunn. La startup a cependant été déclarée en faillite en septembre 2017, après avoir été ridiculisée par deux journalistes de Bloomberg ayant montré qu’il suffisait de presser les sacs de fruits à la main pour obtenir le même résultat.

Un produit high-tech inutile 

Autre symbole d’entreprise qui a cherché à résoudre un problème inexistant, celui de Teforia. Pour rappel, cette société avait levé 15 millions d’euros pour développer un infuseur de thé intelligent connecté au wi-fi, au Bluetooth et doté d’un lecteur RFID qui permettait de choisir la température d’infusion au degré près, pour la modique somme de 1000 dollars. «Même les ultrariches ne devraient pas acheter cette théière!», ont clamé les analystes financiers. Sans surprise, la startup a fermé ses portes un mois après Juicero, rejoignant le club des entreprises déconnectées du marché. 

«Dans les deux cas, du temps, de l’énergie, de l’intelligence, de la créativité, des ressources ont été investis, analyse Matthieu Dardaillon. Alors qu’ils auraient pu faire une grande différence sur de vrais enjeux... Tout cela donne une impression de gaspillage. D’un côté, je trouve la nature humaine extraordinairement inventive, et de l’autre cela me désole... Ne peut-on pas mettre cette intelligence, cette énergie, cette dextérité au service de vraies causes?» Il cite Paul Duan, fondateur de l’ONG Bayes Impact, qui parle lui aussi de gâchis de talents lorsqu’il déclare: «Aujourd’hui, les esprits qui sortent des plus belles écoles utilisent leur cerveau pour nous faire cliquer sur des pubs... C’est dommage!»  

Une question se pose: et si la vraie intelligence consistait à mobiliser sa matière grise autour de sujets qui importent vraiment? «Nous devons de toute urgence changer nos priorités, nous demander ce qui compte le plus, insiste Matthieu Dardaillon. Notre énergie collective aujourd’hui n’est pas focalisée sur la résolution des problèmes de société urgents et importants auxquels nous sommes confrontés.» Pour preuve, l’Earth Overshoot Day – soit «le jour du dépassement» dans l’année à partir duquel la consommation humaine dépasse les ressources que la Terre produit en un an – avance à un rythme effréné. En 1970, ce jour était le 29 décembre. En 2018, il a été estimé au 1er août, respectivement au 7 mai si l’on ne prend en compte que le mode de vie des Suisses. Il ne faut par conséquent que cinq mois à la population helvétique pour épuiser les ressources à sa disposition. La population mondiale consomme quant à elle près de 1,7 planète Terre. Pour le dire en termes plus simples, si notre planète bleue était une entreprise, elle serait en faillite.

Teforia: Sa théière intelligente (1000 dollars quand même) n’a pas convaincu. (Crédits: Dr)

Des problèmes sans frontières

Navi Radjou, expert en innovation et leadership, rappelle que les véritables innovateurs seront ceux qui créeront des solutions à ce qu’il nomme des «problèmes sans frontières» qui affectent toute l’humanité: inégalités sociales, changement climatique, maladies chroniques, pénurie d’eau et sécurité alimentaire. 

Aux pessimistes, rappelons que l’éradication mondiale d’une maladie a longtemps été considérée comme un rêve d’utopiste par les médecins. «En 1988, le virus de la polio était présent dans 125 pays et paralysait 350 000 personnes par an», poursuit Matthieu Dardaillon. C’est alors que l’OMS a lancé une initiative mondiale pour éradiquer ce fléau. Trente ans plus tard, «les opérations de vaccination ont permis de réduire le nombre de cas de polio de plus de 99%, sauvant plus de 13 millions d’enfants de la paralysie». L’Inde s’est en outre débarrassée du virus en 2012 et le Nigeria en 2015. La polio ne subsiste plus qu’au Pakistan et en Afghanistan, et moins de 100 cas ont été signalés en 2015. 

Les drones abeilles: une fausse bonne idée

Dernier point, mais non des moindres, certaines entreprises s’attaquent à des problèmes d’importance de la mauvaise manière. Ainsi, Walmart a déposé en 2016 un brevet pour mettre au point des abeilles robotisées pour polliniser les cultures. Ce faisant, elle a emboîté le pas aux universités de Harvard et de Boston, qui ont conçu il y a plusieurs années des robots miniaturisés mimant l’organisme des abeilles. Cette prouesse technique est cependant une fausse bonne idée. En effet, plutôt que de chercher à remplacer nos abeilles menacées d’extinction, les ingénieurs et biologistes ne devraient-ils pas chercher des solutions permettant de remplacer l’agrochimie par l’agroécologie? Dans le même esprit, le journal France Soir a récemment révélé que des spationautes chinois ont réussi à faire pousser des plantes sur la Lune. Sans mauvais jeu de mots, leurs temps, énergie et ressources n’auraient-ils pas été mieux employés à réfléchir à des problématiques plus terre à terre? 

En définitive, les leaders du XXIe siècle ne seront pas ceux qui trouveront des solutions ingénieuses pour obtenir un thé à la température souhaitée ni ceux qui parviendront à créer un potager lunaire, mais bien ceux qui travailleront au quotidien sur les «problèmes sans frontières», ces enjeux qui nous concernent tous. 

Matthieu Dardaillon entend réconcilier social et business, via l’association Ticket for Change. (Crédits: Dr)
Amanda Castillo

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