Bilan

Hardah lève le voile sur le premier «social browser»

Au terme de quatre ans de recherche et de développement, Hardah, la start-up fondée par David Delmi, sort du silence médiatique des derniers mois et annonce en détails son ambitieux projet Hardah One qui combine des fonctions de navigateur et de réseau social. Mais le jeune entrepreneur romand entend également bousculer l’économie du buzz et lutter contre les fakes news.

David Delmi, fondateur de Hardah, et Stéphane Schwab, directeur technique Hardah Business.

Crédits: DR

Dès 2015, David Delmi avait un projet. Au sortir de ses études au sein de la HEC de l'Université de Lausanne, il imagine une interface innovante entre l'internaute et les nombreux services en ligne qu'il utilise. Après avoir pris part aux Baby-Entrepreneurs de Bilan, il forme son équipe, approfondit ses recherches, explore différentes pistes, mène un intense travail de réflexion et d'exploration sur les solutions technologiques capables de l'aider à mener à bien son projet, rencontre de nombreux experts et prend part à des événements, congrès, conférences,...

Au fil des quatre années écoulées, il a ainsi étoffé son expertise du domaine et affiné son projet. Et en cette rentrée 2019, il revient sous les projecteurs avec l'annonce de la prochaine sortie de son interface destinée au grand public et en détaille tous les aspects et les fonctionnalités. Rencontre avec le concepteur de Hardah.

Bilan: En 2015, vous lanciez Hardah dans la foulée de votre cursus chez HEC Lausanne. Hardah se voulait une interface regroupant de nombreux services utiles en ligne ou sur un ordinateur, afin de faciliter leur accessibilité. Quatre ans plus tard, où en êtes-vous?

David Delmi: Depuis le début de l’année, Hardah est passé à la vitesse supérieure. Nous dévoilons désormais les grandes lignes de notre produit principal. Ce que nous avions présenté à l’époque a gagné en consistance, en fonctionnalités, en ambition, en technologie et surtout nous avons pu travailler pendant quatre ans pour trouver une solution qui ait du sens dans le monde connecté de 2019. Entre-temps, nous avons pu développer et lancer en 2018 une solution pour les entreprises avec Hardah Business, un cloud collaboratif qui prend la forme d’un bureau digital et qui permet à des équipes de collaborer efficacement et de manière sûre. Notre directeur technique Stéphane Schwab et son équipe ont codé des centaines de milliers de lignes de code pour ce produit désormais utilisé par plusieurs cabinets d’avocats suisses. C’est devenu une des deux jambes de notre activité, sachant que l’autre projet, dont le nom actuel est Hardah One (et qui changera juste avant son lancement) va être bien plus élaboré que ce que beaucoup d’observateurs attendaient quand nous avons initié le projet.

Pourquoi avoir pris autant de temps? En quatre ans, Mark Zuckerberg avait transformé Facebook en succès sur le campus de Harvard, puis dans le réseau universitaire américain et déferlait sur le monde…

D.D.: L’exemple de Facebook sert malheureusement de comparaison a beaucoup d’entrepreneurs souvent impatients. Et les gens pensent à tort que la composante immatérielle d’un projet digital implique une rapidité de construction et d’exécution, que seules les startups développant de nouveaux médicaments ont légitimement le droit de faire de la R&D pendant des années. Pour beaucoup, les startups dans le numérique ne font que des gadgets et ne peuvent répondre à des problèmes sociétaux complexes. C’est faux! Hardah est une startup de R&D digitale qui a, par exemple, anticipé les scandales des Fake News dix-huit mois avant qu’ils ne surgissent dans l'actualité en 2016. Nous avons préféré prendre le temps de lancer un produit complexe, structuré et prenant en considération des composants technologiques très poussés, mais également sociétaux, éthiques et économiques. Et malgré ce laps de temps qui pourrait sembler très long à certains entrepreneurs habitués des émergences rapides de jeunes pousses, nous avons toujours réussi à nous autofinancer jusqu’à présent. Quatre ans après, nous sommes toujours là, ce qui est rare pour une startup en Suisse, et notre patience paye car nous avons pu développer un ambitieux projet suite à nos recherches.

Et donc ce projet qui a nécessité quatre ans de maturation, quelle est sa nature?

D.D.: En 2015, j’avais listé tous les sites web, applications, réseaux sociaux que j’utilisais au moins une fois par semaine. Force est de constater qu’il y avait une bonne page A4 recto verso. Aujourd’hui, l’écosystème digital est encore plus fourni: Disney lance une plateforme concurrente à Netflix, l’app chinoise TikTok fait des ravages chez les adolescents et les journaux ont presque tous des sites web informatifs et des blogs. Le problème c’est qu’on construit cet écosystème en silo sans aucune interopérabilité. Ce faisant nous passons à côté de quantité d’informations et de contenus. Nous avons donc analysé tous ces problèmes afin de développer le premier «social browser». Cette expression combine deux outils que les internautes connaissent bien: le browser, soit un programme de navigation sur le web, et le social network, cette porte qui nous connecte à notre entourage et au monde. C’est une solution réellement innovante car elle combine des fonctionnalités de ces deux types d’instruments, mais va aussi au-delà de l’aspect utile pour l’individu en visant un aspect qui fasse du sens pour la société. Ce Social Browser permet de connecter les réseaux sociaux, les sites web et les plateformes de streaming entre elles. L’interopérabilité entre applications et site web n’est pas une question d’algorithmes, mais d’interface. La première étape devait donc passer par une réinvention de l’interface graphique. Ceci correspond aux premières années de recherche de Hardah. Mais ce n’était qu’un début, et ceci ne représente que la partie émergée de l’iceberg. Notre application se veut hautement pédagogique basée sur la neutralité du web. Cela peut sembler ambitieux mais nous espérons nous inscrire dans une transition du quantitatif au qualitatif. Et pour ce faire, il fallait ces quatre années de réflexion, de développement mais aussi de concertation dans une douzaine de pays avec des journalistes, des philosophes, des universitaires, des entrepreneurs, des dirigeants politiques, des étudiants, et bien sûr le grand public qui nous a découvert souvent grâce à la médiatisation dont nous avons bénéficié…

Du quantitatif au qualitatif, dites-vous. En quoi les navigateurs et les réseaux sociaux sont-ils actuellement orientés vers le quantitatif selon vous?

D.D.: L’économie actuelle de la plupart des réseaux sociaux et de leurs algorithmes repose depuis 15 ans sur la publicité comme précité. Pas très innovant ! Or pour augmenter les revenus de nos jours il n’y a que deux options si l’on ne veut pas augmenter le prix de la pub : avoir plus d’utilisateur ou augmenter le revenu par utilisateur. Plus une publication va récolter de clics, et plus elle va générer d’interactions, plus elle sera exposée. Cela rejoint ce que Robert Metcalfe, fondateur de 3Com et créateur du protocole Ethernet a résumé par la formule « L’utilité d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses utilisateurs ». Les géants du web ont atteint un plafond de verre en matière de nombre d’utilisateur. Du coup c’est la seconde option qui prévaut. En s’appuyant sur cet effet de masse qui est devenu la matrice des réseaux sociaux, on a donné la primauté aux contenus sensationnels, à tout ce qui peut faire le buzz pour générer du clic, en privilégiant la forme. Et souvent ça se fait au détriment du fond, du sérieux, de ce qui a du sens. L’impact sociétal est ici immense et bon nombre de scandales comme Cambridge Analytica, le Brexit ou autre sont reliés à ce problème. Notre démarche veut casser cette logique que nous trouvons délétère : vis-à-vis du grand public, nous voulons notamment mettre l’accent sur la lutte contre les fake news et trouver des business models autres que les clics à outrance et la publicité. Au terme de notre réflexion, nous avons développé un modèle qui s’appuiera sur six revenue streams différents.

En termes de financement, vous affirmez avoir toujours réussi à assurer la croissance jusqu’à présent via l’autofinancement. Pourquoi ce choix et va-t-il se poursuivre?

D.D. : J’ai voulu autofinancer la phase de R&D, c’est-à-dire la phase la plus risquée, pour ne pas faire courir de risque à un investisseur, et garder une certaine liberté. D’ailleurs nous avions même débuté une ICO privée en mettant en avant notre approche Blockchain l’an dernier. Au vu de la situation du marché des cryptos, et le flou juridique, nous avons préféré annuler ce processus malgré le fort attrait d’investisseurs. Investir n’est pas qu’une question d’argent. C’est une confiance en une vision, un projet, une équipe. J’inscris ce processus dans le long terme. Il faut de l’audace pour investir et je respecte cela. Entreprendre c’est aussi savoir trouver des alternatives, penser différemment, apprendre à se débrouiller. Et c’est sur la base de cette liberté (NdlR : David Delmi détient 90% des parts de Hardah), même si elle nous a forcé à gérer avec parcimonie notre budget et nos dépenses, que nous avons pu mener notre projet. Je ne voulais inclure un investisseur externe qu’à partir du moment où les risques étaient minimisés. C’est désormais chose faite et c’est pour cela que nous lançons une levée de fonds traditionnel de plusieurs millions dès le mois de Septembre pour la mise sur le marché international de notre produit.

Vous évoquiez à l’instant la blockchain. En quoi votre «social browser» va-t-il s’appuyer sur ce type de technologies ?

D.D. : Nous pouvons résumer en trois point les problèmes des réseaux sociaux. Il y a le manque d’interopérabilité entre plateforme auquel nous répondons avec notre interface graphique brevetée. Mais aussi les bulles de filtres qui nous enferment dans un environnement informationnel basé nos empreintes numériques, nos comportements. Il y a également, et c’est lié aux autres aspects, un business model basé sur le clic, l’attention des internautes et la data. Or, les réseaux sociaux sont devenus la principale source d’information pour la génération Z qui s’informe six fois plus sur Internet qu’avec un journal traditionnel. Mais si l’on poursuit sur les modèles actuels basés sur le clic, on va vers une société où le buzz va primer sur la véracité d’une information. Nous avons donc imaginé un scenario où chaque utilisateur partageant une information sérieuse et vérifiée voit ses publications gagner en visibilité, et un utilisateur qui publierait des infox subirait le contre-coup avec une moindre visibilité pour ses posts. Nous avons développé un algorithme basé sur la sagesse et les connaissances collectives permettant de lutter contre la désinformation et d’offrir une plus grande propagation de contenus factuels, objectifs et qualitatifs. En résumé, avec nos technologies, et nos algorithmes, la vidéo des attentats de Christchurch n’aurait pas été autant partagée sur la toile. Mais nous voulions aller encore plus loin et garantir une décentralisation sur le contrôle de nos algorithmes, ainsi qu’une transparence. Les technologies de registres distribués comme la Blockchain vont dans ce sens. Nous développons notre propre technologie Blockchain qui permettra ainsi de tracer une infox afin de retomber sur son créateur initial, et de décentraliser le contrôle que nous avons sur nos algorithmes. Le faire depuis Genève, pionnière audacieuse dans la Blockchain, fait sens. Et nous avons l’opportunité de faire de la Suisse une force centrale dans la régulation du Web. C’est pour cette raison que nous sommes en contact très étroit avec les banques privées de la place ainsi que l’Etat de Genève sur ces thématiques-là. Je veux valider chaque étape de notre modèle Blockchain avec eux.

A travers ce que vous évoquez, est-ce que Hardah One, ou le nouveau nom que vous allez donner à ce produit, vise à remplacer les réseaux sociaux ?

D.D. : Absolument pas ! Et c’est l’erreur de beaucoup de startup qui se posent comme des Facebook killer. Nous avons développé Hardah One en faisant en sorte que les GAFA ne soient pas des concurrents mais plutôt des partenaires. Il faut créer une nouvelle génération de plateforme se créant un nouvel espace dans l’écosystème, à l’instar des Instagram et autre applications mobiles qui ne se définissaient pas par opposition aux réseaux sociaux de l’époque. Hardah One est une plateforme de plateforme si l’on veut. Prenons un exemple : je vois sur Instagram la photo d’un vignoble dans une région d’Italie sur le profil d’un ami. Jusqu’à présent, si je voulais en savoir plus, je devais quitter Instagram et taper le nom du vignoble sur un moteur de recherches, ou en savoir plus sur la région viticole sur Wikipedia ; si ces résultats m’intéressaient je pouvais avec une nouvelle recherche trouver un organisme de certification qui validait le label bio du vin, ou alors chercher sur une plateforme de vente en ligne où me procurer une bouteille de ce vin. L’idée avec Hardah c’est d’avoir une forme d’arborescence, de storytelling multimédia, qui permette des liens faciles entre toutes ces fonctionnalités, tout en restant sur un outil sûr, garanti par la blockchain, et extrêmement facile d’utilisation. L’objectif de tout notre développement a toujours été d’apporter le meilleur de la technologie à l’utilisateur. Nous ne nous positionnons pas contre les géants du web. Je ne veux pas uniquement lutter contre les fake news sur notre social browser, mais partout. Notre solution pourrait être d’un grand intérêt pour Facebook par exemple. Nous avons construit notre produit dans l’optique de partenariats efficaces.

Vous évoquiez la couverture médiatique dont vous avez bénéficié depuis quatre ans. Cependant, il y a eu assez peu d’annonces ces derniers temps sur Hardah…pourquoi ?

D.D. : J’ai toujours préféré faire et parler ensuite. Nous nous sommes imposé un silence médiatique car nous étions à bout touchant dans notre processus de développement, et nous étions également sur un très gros partenariat que nous annoncerons dans les prochains jours. Nous voulions donc nous focaliser sur notre produit. Nous avons eu quelques couvertures médiatiques à l’international néanmoins. Nous avons par exemple la chance d’avoir été repéré par des spécialistes Blockchain nous considérant comme une des sept entreprises les plus prometteuses au niveau mondial dans le domaine réseau sociaux. Il y a aujourd’hui dans la société une prise de conscience de ces enjeux concernant le web, et une volonté de s’y attaquer. Nous proposons une solution concrète, pragmatique. Voyons quelle sera la réponse de toutes les parties prenantes.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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