Bilan

Fintech: UBS prend de la hauteur

La grande banque suisse a ouvert un laboratoire à Londres, dans un accélérateur de start-up. Il explore une technologie prometteuse issue du bitcoin: la blockchain. Reportage.
  • Le labo d’UBS est installé dans le High Growth 42, l’un des nouveaux étages de Level 39.

    Crédits: LEVEL39
  • Situé dans le quartier d’affaires londonien Canary Wharf, l’accélérateur de start-up Level 39 accueille 170 start-up. Et UBS.

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  • Situé dans le quartier d’affaires londonien Canary Wharf, l’accélérateur de start-up Level 39 accueille 170 start-up. Et UBS 

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  • Adrien Treccani. L’ingénieur EPFL a fondé la start-up Metaco en Suisse.

    Crédits: Dr
  • Alex Batlin. Le blockchain lab qu’il dirige à Londres est «en mode expérimentation».

     

    Crédits: UBS

Depuis les derniers étages de la tour centrale de Canary Wharf, la vue sur Londres est saisissante. Concentrés sur leurs écrans, les 650 geeks de l’accélérateur de start-up Level 39 ne semblent pourtant pas la voir. C’est dans cette ruche, au sein de ces bureaux et de ces lounges très design, que l’on réinvente aujourd’hui fébrilement la finance. Et là aussi qu’en avril dernier, UBS a ouvert un laboratoire pour explorer le potentiel de la technologie blockchain.

Block… quoi? La nouvelle de l’arrivée du géant bancaire parmi les start-up fintechs de Londres a soulevé autant d’excitation que d’interrogations. Premièrement, UBS était la première grande banque à prendre ses quartiers dans un incubateur existant au milieu de start-uppers qui prétendent parfois remplacer les banques. Mais, surtout, la blockchain est la technologie de base du bitcoin, cette cryptomonnaie jusque-là associée par les banquiers «sérieux» aux spéculations de type «crise de la tulipe» – quand ce n’est pas au blanchiment de l’argent du crime.

Bien plus que le bitcoin

Le labo de UBS est installé dans le High Growth 42, l’un des deux nouveaux étages que Level 39 vient d’ajouter à son incubateur après seulement deux ans d’existence (lire l’encadré page suivante). Et il n’a rien d’une pirouette pour les médias.

Preuve en est, la présence ce jour-là de deux évangélistes de blockchain, Veronica Lange, chief technology officer d’UBS, et Oliver Bussmann, chief information officer du groupe. Preuve en est surtout, les démos que la dizaine de développeurs et d’ingénieurs permanents du labo et leurs collaborateurs banquiers, légistes, start-uppers ont commencé de créer. Pour échanger non pas des bitcoins, mais l’ensemble des actifs financiers.

Pour comprendre cet engouement, il faut appréhender ce qu’est la technologie blockchain. Là, c’est Adrien Treccani qui donne le cours. Rencontré à Lausanne, cet ingénieur EPFL et fondateur de la start-up Metaco en Suisse, commence par expliquer que «le bitcoin a résolu un problème fondamental des monnaies électroniques. Son protocole – la blockchain précisément – sécurise les transactions en empêchant la double dépense, la fraude autrement dit, et le risque de contrepartie».

Fondamentalement, la blockchain n’est rien d’autre qu’une base de données comptables qui contient la trace de la totalité des transactions. Elle est organisée sous forme de blocs qui sont autant de sous-ensembles de ces transactions. Ce réseau est décentralisé, c’est-à-dire sans validation par une entité centrale, que ce soit une banque, une bourse, une banque centrale ou un organisme de clearing. 

Afin de vérifier que des nouvelles transactions sont légitimes, les participants à ce réseau obtiennent le droit de mettre à jour la base de données en créant de nouveaux blocs. Chaque fois qu’un nouveau bloc apparaît – toutes les dix minutes environ – le seul qui s’enchaîne aux précédents est celui qui est compatible via le consensus des participants. Il devient ainsiquasi impossible d’effectuer deux transactions à partir d’un même montant pour frauder le système.

Qui a besoin d’un back-office?

La blockchain est ainsi sûre par construction et non pas par vérification. Cela signifie, qu’en définitive, elle a le potentiel d’automatiser l’entièreté des tâches administratives (back-office) d’une banque. Aujourd’hui, ce back-office vérifie la conformité des transactions menées par le front office. Il contrôle la provision, envoie les confirmations, effectue les paiements et vérifie les encaissements, gère les contrats et leur échéance. A quoi s’ajoutent les tâches de comptabilité, de facturation des commissions, de compliance légale et de reporting. Les chambres de compensation de type Clearstream attribuent la propriété des titres après les échanges.

Ces processus peuvent durer jusqu’à vingt jours dans le cas du négoce des prêts syndiqués. Outre que ce n’est guère en ligne avec le high frequency trading, c’est très coûteux. Un rapport de la Banque Santander estime à 20 milliards de dollars l’économie que produirait l’utilisation de la blockchain rien que sur les coûts de règlement (settlement) transfrontières. Un rapport de UBS l’an dernier estimait que «la blockchain réduit les coûts systémiques et conduit à des transferts plus rapides et plus sûrs, en particulier à l’international». A condition de ne pas se limiter au bitcoin.

C’est ce qui se passe. «Il y a a eu trois générations de protocoles, explique Alex Batlin, directeur du blockchain lab. Celui du bitcoin qui interdit la double dépense, celui de Ripple qui a étendu la technologie blockchain à n’importe quelle classe d’actifs, et enfin, celui d’Ethereum(une entreprise sise à Zoug, ndlr) qui permet d’inclure ce que l’on veut dans le produit lui-même, comme par exemple des règles de compliance ou de gestion d’identité.» Cette troisième génération a introduit la notion de smart contracts. C’est celle sur laquelle travaille UBS.

«Pour le moment, nous sommes en mode d’expérimentation; pas de produit, ni même encore de prototype, prévient Alex Batlin. Et il n’est pas encore certain que les contraintes légales ou technologiques ne nous empêcheront pas en définitive de déployer cette technologie. Reste que la blockchain est potentiellement très disruptive pour l’industrie financière. C’est ce que nous explorons.» 

Les smart contracts

On prend la mesure de ce potentiel lors de la présentation de l’un des neuf cas d’utilisation qu’a développés le laboratoire. Il s’agit d’un modèle d’émission d’obligations simples sur le marché primaire. Construite sur la blockchain, cette maquette a des particularités uniques. Non seulement ses «smart bonds» contiennent toutes les informations classiques (maturité, taux, coupon…) d’une obligation mais, en plus, elles ont leurs propres comptes de séquestre (escrow).

En d’autres termes, cette obligation peut être proposée à la vente par les émetteurs, et les acheteurs manifestent leur intérêt en transférant des fonds dans ces comptes de séquestre. Sans effectuer la transaction donc, l’argent est toujours de leur côté. Quand l’émetteur atteint son objectif d’émission, il débloque la transaction. L’argent est alors transféré des comptes de séquestre, une partie pouvant être remboursée directement depuis le compte escrow aux acheteurs si l’allocation est sursouscrite.

Cette application est typique de l’automatisation du travail administratif que permet la blockchain. En substance, toutes les tâches de back-office peuvent être incluses dans le produit lui-même. Le blockchain lab étudie maintenant les modalités d’emploi de tels smart contracts (capables de savoir à tout moment à qui ils appartiennent, par exemple pour payer le coupon et/ou vérifier la solvabilité et la compliance de ce propriétaire) à d’autres produits financiers tels que les dérivés.

UBS collabore ainsi avec Clearmatics, une start-up qui a développé un réseau de clearing décentralisé, et avec Eris Industries, une plateforme qui permet de construire des smart contracts sur la base de la blockchain. Elle n’est pas la seule grande institution à s’engager dans cette voie.

De Citigroup au Nasdaq, presque toutes ont des collaborations avec des start-up souvent venues du bitcoin à la blockchain. Mais avec son blockchain lab, la grande banque suisse fait œuvre de pionnière, y compris dans ses interactions avec le régulateur britannique. Ce dernier, à Londres, fait partie du processus d’innovation.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

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Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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