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Fake news: le doute plane sur les géants du web

La diffusion de fausses nouvelles sur les réseaux sociaux met l’économie du clic sous pression. Facebook, Google et Amazon risquent leur popularité. Analyse.
  • Yasmin Green, de l’incubateur Jigsaw (ex-Google Ideas): son labo a développé un outil qui identifie les trolls dans les commentaires des sites de news.

    Crédits: Mindy Best/Getty images
  • Pour l’expert Karl Aberer, «la vérité n’est rien de plus qu’un consensus social».

    Crédits: Alain Herzog/EPFL

L’holocauste s’est-il produit? A cette question, l’algorithme de Google en français suggère des réponses stupéfiantes: les sites négationnistes trustent les premières positions. Il y a un an, la même question avait été posée en anglais à Google, et elle conduisait vers des sites antisémites. Google avait promis de corriger, ce qui a visiblement été fait en anglais, mais pas en français.

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Cet exemple pointe la complexité du phénomène des «fake news», de la postvérité ou de quel que soit le nom que l’on donne aujourd’hui au mensonge et à la propagande. D’un côté, les géants du net sont sommés de s’attaquer à ce phénomène. De l’autre, ils entendent préserver des modèles d’affaires basés sur l’économie du clic. Une quadrature du cercle dans laquelle ils risquent leur popularité. 

Depuis l’élection de Donald Trump, le phénomène des fake news a pris des proportions sans précédent. L’Oxford English Dictionary a fait de l’expression postvérité son mot de l’année 2016. Tim Berners-Lee, inventeur du web au CERN, liste la propagation de fausses nouvelles parmi les trois principales menaces pesant sur internet. Intitulé «Post-vérité, post-Occident, post-ordre», le rapport 2017 de la Conférence de Munich sur la sécurité fait grimper le sujet au niveau géopolitique. Le mois dernier, l’Allemagne est devenu le premier pays à criminaliser la diffusion de fausses nouvelles en ligne.

Facebook et Google sur ds stratégies similaires

Redoutant une vague de régulations qui «balkaniseraient» le web ou les obligeraient à recruter des armées de modérateurs, les géants d’internet ont réagi avec une avalanche d’initiatives depuis le début de l’année. Facebook a lancé son Facebook Journalism Project (une collaboration avec des éditeurs), puis rejoint la News Integrity Initiative, fonds de 14 millions de dollars qui finance des projets luttant contre les fake news avant de tester un onglet contextuel pour aider les utilisateurs à évaluer la crédibilité d’une source. 

La stratégie de Google suit un chemin semblable. Il y a un an, l’entreprise a rejoint la coalition First Draft qui réunit environ 80 médias internationaux, réseaux sociaux, organisations de défense des droits de l’homme et projets de vérification des faits (fact checking)».

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L’incubateur Jigsaw (ex-Google Ideas) s’est aussi emparé du sujet. Il a développé l’outil d’intelligence artificielle Redirect Method pour détecter les sympathisants de l’Etat islamique sur la base de leurs caractéristiques de recherches en ligne puis les rediriger vers des contenus dénonçant cette idéologie. Forte de cette expérience, la directrice de la R&D de Jigsaw, Yasmin Green, explique à la Technology Review que «le problème des fake news démarre d’une façon que des algorithmes doivent pouvoir identifier». Son labo a développé Perspective, qui identifie les trolls dans les commentaires des sites de news et travaille à une version pour les fake news. 

Ces collaborations restent cependant fragilisées par la défiance vis-à-vis des médias choisis et ces technologies par leurs critères. Car comme l’explique Karl Aberer, directeur du laboratoire des systèmes d’information distribués de l’EPFL, «il n’y a pas de baguette magique. La vérité n’est rien de plus qu’un consensus social». De fait, les fake news évoluent dans une zone grise où plane le risque de censure. 

La bataille du porte-monnaie

Après quinze ans de travaux sur la crédibilité des contenus sur internet, Karl Aberer pense toutefois qu’il y a des pistes. «Il y a plusieurs méthodes complémentaires pour automatiser la détection de fake news: l’utilisation de sites de fact checking comme base de classification, les caractéristiques de la propagation de ces nouvelles…» Lui crée actuellement le spin-off Linkalong pour encapsuler ces technologies dans une version commerciale.

S’il est aussi difficile à monétiser, le besoin d’identifier les fake news suscite d’autres start-up. En Grande-Bretagne, Factmata a bâti un agrégateur de news dont l’intelligence artificielle donne une note de qualité et pointe vers des liens sur le même sujet. A Lyon, Storyzy vérifie la correction des citations dans les contenus. «Nous sommes partis d’une cinquantaine de sites américains qui font de fausses citations pour progressivement l’étendre à 1700 sites qui les relaient et touchent 1,5 milliard d’utilisateurs par mois.»

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L’outil permet aux marques clientes d’éviter de retrouver leurs pubs associées à de nouvelles douteuses. Cette idée de combattre les fake news par le porte-monnaie gagne des adeptes. En septembre, Facebook a introduit de nouvelles conditions qui menacent de priver de revenus publicitaires les pages diffusant des fake news. Un mois plus tôt, Cloudflare, qui protège du hacking de nombreux sites, a retiré son service au site néonazi Daily Stormer, le rayant de facto du web. 

Verra-t-on ce genre de mesure radicale se multiplier? En payant 30 dollars à Facebook pour cibler avec de la pub un groupe de 2300 personnes répondant à la caractéristique «Jew haters», le site d’information Pro Publica pointe l’ambiguïté des géants d’internet vis-à-vis des fake news. Ils peuvent multiplier les déclarations sur leur volonté de lutter contre la désinformation, mais parce qu’elles sont sensationnelles et virales, les fausses nouvelles sont aussi des machines à clic et à fric… 

Le cas d’Amazon est emblématique. Depuis que les activistes de Sleeping Giants ont dénoncé l’association de marques à des articles du site Breitbart, 2600 ont retiré leurs pubs. Mais pas Amazon, dont le fondateur Jeff Bezos est pourtant propriétaire du Washington Post, cible favorite de Breitbart…

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Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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