Bilan

Fadi Swidan: «Les entrepreneurs Arabes israéliens changent les règles de l’écosystème»

Depuis sept ans, Fadi Swidan donne aux entrepreneurs Tech issus de la communauté arabe israélienne les clefs pour mener à bien leurs projets. Au sein du Nazareth Incubator and Hybrid Accelerator – un programme gouvernemental, il promeut les passerelles entre investisseurs, porteurs de projets, mentors et programmes publics. Dans un contexte difficile, il a réussi à faire grandir des dizaines de jeunes pousses. Lors d’un récent passage aux Nations Unies à Genève, il a accordé un entretien à Bilan.

Fadi Swidan, directeur de l'incubateur de Nazareth.

Crédits: DR

Bilan: Quels sont les principaux obstacles auxquels les citoyens Arabes Israéliens doivent faire face dans le domaine de l’entrepreneuriat et des startups?

Fadi Swidan: nous avons plusieurs challenges à relever, dont le fait que les profils sont différents:i pour les citoyens arabes ils leur manque généralement l’expérience du service militaire, les relations et la terminologie high-tech, et donc ils passent à côté d’une étape cruciale d’intégration dans des réseaux… Avec ces profils, le risque semblait bien plus important pour les investisseurs, d’autant plus si l’on tient compte de la distance géographique et le contexte régional. Il fallait donc changer les pré-supposés et travailler des deux côtés, entrepreneurs comme investisseurs. Autre spécificité culturelle: dans la culture arabe, l’échec est moins valorisé que pour les autres entrepreneurs d’Israël, davantage proches du modèle américain où avoir connu l’échec crédibilise les porteurs de projets. Pour des investisseurs arabes, un échec d’un entrepreneur arabe n’a donc pas le même sens qu’un échec d’un entrepreneur d’une autre communauté, car même vis-à-vis de sa communauté il sera moins valorisé.

Les Arabes Israéliens partent donc avec de sérieux désavantages…

FS: La population arabe d’Israël représente 20% des habitants du pays. Mais elle ne contribue qu’à hauteur de 8% du PIB. Pourtant, il y a des milliers d’ingénieurs, de chercheurs, de médecins, de personnels hautement qualifiés… mais seulement 0,02% des Arabes Israéliens sont entrepreneurs. C’est sur ce levier qu’il faut jouer pour leur redonner la place qu’ils méritent dans la société et les impliquer dans la croissance et le dynamisme du pays.

Existe-t-il des investisseurs potentiels dans la communauté arabe israélienne?

FS: Il y a des personnalités ou des familles arabes israéliennes ayant d’importants capitaux. Cependant, la plupart des grosses fortunes ou des investisseurs arabes ont misé sur l’immobilier car c’est une valeur en hausse de longue date dans le pays. Et investir dans des start-ups semble un pari risqué.

Comment combattre ces conditions a priori très défavorables?

FS: Il existe un grand nombre de programmes d’aide aux entrepreneurs dans le pays, dont le programme de réseautage des vétérans de «8200» - l’unité de renseignement de l’armée qui est un pourvoyeur clé d’entrepreneurs à succès. Je me suis demandé si nous pouvions mettre en place une collaboration sous forme de joint-venture et nous avons lancé cela en 2014. Nous avons également imaginé un «modèle hybride»: Les cofondateurs sont souvent issus des deux communautés, avec au moins un des cofondateurs issu de la communauté arabe israélienne, cela permet d’ouvrir les réseaux professionnels, mais également l’accès à des fonds aussi bien privés que publics. Cela nous permet d’engager le business plus facilement et de convaincre des investisseurs. Par ailleurs, il y a une interface à Tel Aviv mais le siège des startups reste dans les villages arabes. Ceci afin qu’il y ait de l’impact dans les villages et ce dans les différentes communautés (musulmans, druzes, chrétiens…).

Y a-t-il encore d’autres défis auxquels vous avez été confrontés?

FS: Oui, bien évidemment. L’un des principaux challenges est qu’il est très difficile de trouver la main-d’oeuvre dans la communauté arabe. En Israël, il y a un manque d’ingénieurs. Toutes les grandes sociétés ont besoin de ces profils et offrent des salaires élevés aux diplômés. Or, nos startups ne peuvent payer des salaires similaires à ceux de ces grandes multinationales. Fort heureusement, nous avons souvent des spécialistes qui, après avoir travaillé quelques années pour des grandes sociétés, veulent rejoindre une startup pour bénéficier de plus d’autonomie, mener un projet personnel, se rapprocher de leurs proches ou d’autres raisons. Les motivations personnelles sont cruciales au sein des équipes des startups que nous accompagnons. Etant donné que cela prend plus de temps que d’autres startups pour arriver à la phase Go-to-the-market, nous comptons sur la motivation des entrepreneurs.

Un autre défi était de porter la voix de ces projets dans l’espace public. En 2016, nous avons donc créé un Forum des dirigeants de startups au sein de notre programme, afin de mieux faire entendre leur voix auprès des interlocuteurs. Il y a des aides israéliennes pour les startups avec au moins un Arabe dans les cofondateurs. Cela représente une incitation pour les entrepreneurs juifs de s’associer avec des cofondateurs arabes. Egalement des aides à l’export si l’on emploie à des postes décisionnels des arabes, afin d’inciter à sortir des marchés de proximité. Mais il faut que ces programmes soient connus pour éliminer les freins psychologiques.

Où en êtes-vous sept ans après le démarrage?

FS: Nous avons accompagné près de 85 jeunes pousses, levé plus de 100 millions de dollars et créé plus de 300 emplois. Cela peut paraître assez peu, mais compte tenu du contexte et des défis auxquels nous avons dû faire face, c’est intéressant. Et plus encore que les chiffres bruts, c’est l’impact sur les mentalités, l’évolution vers une culture plus ouverte sur l’entrepreneuriat, qui nous semble être prépondérante. Nous désignons nos entrepreneurs comme des «game-changers» car ils font ce qu’il faut pour changer les règles du jeu en Israël.

Pour changer les mentalités, il faut des pionniers qui servent de modèles…

FS: C’est l’une des dimensions majeures de notre action. J’emmène des délégations dans la Silicon Valley pendant deux à trois semaines et ils ont pour mission de se faire leur place là-bas. Et à leur retour, ces mentors nous font profiter de leur réseau. L’un des gros challenges est pour ces mentors de faire comprendre aux entrepreneurs comment trouver les solutions pour faciliter l’adoption en dehors d’Israël. Car nous avons très vite compris qu’Israël et a fortiori les Arabes Israéliens, cela reste un marché très limité.

Avez-vous misé sur l’impact social avec les startups?

FS: Ce n’est pas un pré-requis pour prendre part au programme. Mais de nombreux projets ont naturellement un impact social important. Nous avons des startups dont le business est axé sur l’impact écologique, dont un projet de biocarburant avec des investisseurs néerlandais. Mais la plupart des startups qui travaillent sur la santé ont pris en compte des besoins locaux. Ceci dit, la plupart de ces projets dans les domaines MedTech et BioTech ont besoin de temps très longs car il faut un grand nombre de validations et de phases de tests. Et les montants d’investissements requis sont plus importants que ceux qui sont dans les logiciels. HealthyMize travaille sur une IA dans le smartphone qui permettra de détecter des problèmes respiratoires quand on parle au micro de son téléphone. De notre côté, nous essayons de faire en sorte que des femmes soient aussi impliquées dans les projets et les équipes, afin d’encourager la diversité.

Quels sont les prochains objectifs?

FS: Nous avons deux types d’objectifs: ceux pour le succès de nos startups, et ceux pour la diffusion du programme. Sur le premier volet, nous avons plusieurs candidats pour le premier exit d’une startup arabe. La startup Mobi a récemment été en charge de la gestion de la circulation autour du stade lors des rencontres sportives à Atlanta. Optima développe quant à elle un algorithme (avec déjà cinq brevets déposés) pour contrôler les puces électroniques de l’industrie automobile.

Sur le deuxième volet, nous pourrions transmettre à d’autres pays ou écosystèmes ce que nous avons développé. D’ailleurs, plusieurs nous ont rencontré pour s’inspirer de notre modèle et l’adapter à leurs besoins. Il faut se dire que nous étions en pleine vague migratoire quand le projet a été lancé, et donc il y a eu un intérêt pour trouver des solutions afin d’intégrer ces migrants et réfugiés dans les économies locales

Pour nous, je rêve d’avoir plus de 500 startups pérennes passées par notre programme. Ce jour-là, je pense que l’on pourra dire que notre mission aura été réussie et que les Arabes Israéliens auront pris toute leur place dans l’économie du pays.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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