Bilan

Facebook: dix ans de métamorphose

En 2004, Mark Zuckerberg inventait le réseau pour attribuer des notes aux filles d’Harvard. Aujourd’hui, le site a accédé au rôle de passeport numérique universel. Les enjeux, en 10 points.
  • Etudiant à Harvard, Mark Zuckerberg a créé le principe du réseau suite à une déception amoureuse.

  • Le film The Network avec Jesse Eisenberg a été un succès critique et public qui a rapporté 225 millions de dollars.

  • La censure se lézarde en Chine, où Facebook est interdit. Shanghai doit y autoriser bientôt l'accès pour le confort des investisseurs internationaux.

  • Facebook enregistre un boom spectaculaire de la publicité sur son application mobile.

  • Les révélations d'Edward Snowden sur l'espionnage à grande échelle de la NSA jette un froid chez les utilisateurs de Facebook.

  • Les ados préfèrent des applications mobiles comme Snapshat et ses photos qui s'autodétruisent pour communiquer.

  • Se basant sur un modèle de propagation virale et l'évolution de MySpace, une étude issue de l'université de Princeton prédit la fin de Facebook pour 2017. Des conclusions réfutées sur la base de la capacité d'adaptation de Facebook.

  • Facebook évolue vers une fonction d'agrégateur de contenu de média, où les contenus informatifs forts passent avant les photos de chatons.

  • Répertoriant 1,19 milliards d'individus, Facebook fontionne comme un annuaire universel qui garantit l'identité numérique de ses utilisateurs sur la base de leurs connections sur le réseau.

  • Des applications comme le service de rencontres Tinder se fondent sur Facebook pour identifier les membres et établit les contacts en fonction des infos du profil.

Il y a eu les excès de jeunesse. Rappelez-vous, ces fêtards enthousiastes qui postaient les photos de leurs exploits sur leur mur Facebook, avant de prendre conscience que le Net n’oublie jamais rien. Il y a dix ans, le smartphone n’existait pas. Le 4 février 2004, Mark Zuckerberg lançait un réseau pour les étudiants d’Harvard. Dix ans, une éternité dans les nouvelles technologies. Certaines mauvaises langues assimilent déjà la destinée de Facebook à celle de MySpace, qui a connu la gloire avant de s’effondrer brutalement. Mais la rumeur de la mort prochaine de Facebook paraît très exagérée, pour paraphraser Steve Jobs. La preuve en dix points.

1. Des débuts qui appartiennent à la légende

En 2003, Mark Zuckerberg est un étudiant américain de 19 ans à Harvard (Boston). Il se fait larguer par sa copine et, en colère, il rédige un blog vengeur pour la discréditer. Dans la foulée, il a l’idée de Facemash, l’ancêtre de Facebook, qu’il met en ligne en février 2004. Ce réseau de campus permet aux garçons d’attribuer des notes aux filles et d’établir un classement sur cette base. Lors des mois qui suivent apparaissent des partenaires (Cameron et Tyler Winklevoss, Eduardo Saverin et Sean Parker) avec lesquels Mark Zuckerberg sera plus tard en procès.

Déterminé, le jeune homme fait évoluer le projet vers un réseau pour les étudiants d’Harvard, « The Facebook ». Le statut résumant la situation amoureuse de l’utilisateur (Célibataire/En couple/C’est compliqué) va faire la renommée du site, qui va rapidement s’étendre au-delà de l’université.

2. 1,19 milliard d’utilisateurs dans le monde

Facebook trône au sommet du podium des réseaux sociaux avec 1,19 milliard d’utilisateurs dans le monde, soit un humain sur six. Toutefois, le nombre maximum d’utilisateurs a été atteint en 2012 et stagne depuis, le marché occidental paraissant saturé.

Reste-t-il un potentiel de croissance ailleurs ? En Chine peut-être où la censure se lézarde. Selon le South China Morning Post, la ville de Shanghai va autoriser l’accès à Facebook pour le confort des investisseurs étrangers. Marché difficile, la Russie a déjà ses propres réseaux dont notamment Vkontakte.ru. Au Japon, c’est même une concurrence supplémentaire avec l’application Line qui réunit sur mobile les fonctions de Facebook, Twitter et Skype. Ce concurrent, dont la clientèle adore les petits stickers rigolos, débarque maintenant en Europe.

3. Une position enviable sur le marché publicitaire

Quelque 15% des revenus de Facebook proviennent des éditeurs de jeux et applications, comme Candy Crush, et les 85% restants sont liés à la publicité. La moitié de cette somme est engrangée sur les mobiles. Au troisième trimestre 2013, la publicité mobile a généré 800 millions de dollars, un chiffre en hausse de 60% par rapport à l’année précédente. Selon eMarketer, Facebook aurait capté la proportion enviable de 30% de l’ensemble du marché publicitaire mobile.

Face à la concurrence redoutable de Google, qui capte près de la moitié du marché mondial, Facebook doit manœuvrer finement pour séduire les annonceurs sans déplaire aux utilisateurs. La firme de Menlo Park a introduit à la fin 2013 les publicités vidéo dont la durée est limitée à 15 secondes. La bonne tenue des rentrées publicitaires donne raison à Zuckerberg qui misait sur cette stratégie lors de l’entrée en bourse de 2012. Après une introduction catastrophique, le titre a repris de la valeur à mesure que les ventes d’annonces progressaient.

Facebook pèse aujourd’hui quelque 100 milliards de dollars avec une valorisation qui rend peu probable toute tentative de prise de contrôle hostile. Sa capitalisation place le groupe derrière Apple (455 milliards de dollars) et Google (290 milliards) mais devant eBay (67 milliards) et LinkedIn (31 milliards).

4. The Social Network nommé huit fois aux Oscars

Signé David Fincher, "The Social Network" s’inspire de la genèse de Facebook à l’université d’Harvard. Sorti en 2010, à peine six ans après la création du réseau, le film a pour slogan « On ne gagne pas 500 millions d’amis sans se faire quelques ennemis ». Zuckerberg s’est montré critique envers le long-métrage, sur lequel il n’a eu aucune influence. Nommé huit fois aux Oscars, ce film construit comme un thriller en remporte trois (Adaptation, musique et technique de film). Au bénéfice d’un succès critique et public, la production rapporte quelque 225 millions de dollars. L’impact du film entérine l’emprise que le réseau exerce désormais sur notre quotidien, à un niveau global.

5. Les limites de la vie privée

Les révélations d’Edward Snowden dès juin 2013 ont créé une onde de choc qui continue à s’étendre. L’opinion a appris cette semaine que Facebook, le jeu Angry Birds et le service Google Maps sont truffés de mouchards pour le compte des services de renseignements américains. Pour une industrie Internet décrédibilisée dans l’aventure, il y a un besoin urgent de renforcer le cryptage afin de garantir au citoyen un minimum de protection.

La question longtemps polémique de la diffusion sur le Net des informations publiées par les utilisateurs semble maintenant dépassée. Le public maîtrise plus ou moins les paramètres de confidentialité. En outre, la massification du réseau, avec l’irruption de la famille et des collègues parmi les « amis Facebook » fait que les membres sont toujours moins enclins à y exposer leur vie, voire leur intimité.

6. Les ados désertent

Le cabinet iStrategyLabs indiquait récemment que 4,3 millions de lycéens et 7 millions d’étudiants ont quitté Facebook en trois ans. Le réseau a perdu 25,3% d’utilisateurs de la tranche 13-17 ans depuis 2011. Pour ces jeunes, la plateforme n’est plus cool du tout, du moment que leurs parents s’y ridiculisent avec leurs selfies. Les ados préfèrent s’exprimer par des images que par du texte et privilégient Instagram ou Snapshat. Cette dernière application mobile a été créée en 2011 et permet d’envoyer photos et vidéos qui s’autodétruisent aussitôt visionnées. Le phénomène n’a pas échappé à la direction de Facebook, qui a proposé 3 milliards de dollars aux fondateurs de la start-up pour un rachat. Une offre que ceux-ci ont poliment déclinée.

7. Non, Princeton, Facebook ne va pas disparaître

A la mi-janvier, une étude signée par deux doctorants de l’Université de Princeton a fait les grands titres en prédisant à Facebook la perte de 80% de ses utilisateurs d’ici 2017. Une conclusion quasi unanimement réfutée, en premier lieu dans la réponse du groupe lui-même. Ainsi, le modèle utilisé se fonde sur la propagation de type viral qui correspond à l’évolution de MySpace. Or les défenseurs du réseau soulignent que, contrairement à MySpace, Facebook est un virus aux mutations fréquentes qui lui permettent de rester en phase avec l’environnement et de séduire de nouveaux membres.

8. Un agrégateur de contenus d’information

En décembre 2013, Facebook a changé son algorithme afin de favoriser les articles d’actualité à contenu dense, au détriment des photos de chatons. Facebook évolue vers un emploi de média d’information qui agrège différentes sources sélectionnées par l’utilisateur. Les observateurs ont cité le succès de Facebook dans cette tâche pour expliquer l’abandon en juillet 2013 du service Google Reader créé dans le même but par le géant de Mountain View. Les rumeurs font état du recrutement par Facebook d’ "éditeurs" pour un projet intitulé Paper (Journal). Mark Zuckerberg a exprimé dernièrement en public sa vision du réseau en tant que « journal personnalisé ».

9. Un annuaire numérique universel

Comme l’écrit Vincent Glad dans Slate.fr, Facebook est devenu l’annuaire numérique universel. Le site héberge les profils d’un sixième de l’humanité qu’il met à disposition sur le Net. Google rêvait d’endosser ce rôle avec son service Google+ mais n’a toujours pas atteint ce but. C’est maintenant devenu un réflexe. Vous croisez une fille dans une soirée ? Hop, un saut sur l’app Facebook pour voir son profil et qui elle connaît.

A un moment où le Net était encore peuplé des avatars de SecondLife, Mark Zuckerberg a imposé à chaque utilisateur d’assumer son identité. Mieux, chaque membre s’est doté d’une sorte de passeport numérique dont la véracité est certifiée par les relations du réseau. Une entreprise « civilisatrice » du Net dans le sens où l’identification des intervenants entrave les dérives permises par l’anonymat. Quantité de sites de médias, d’annonces ou encore de location vous permettent maintenant de vous connecter directement par le biais de votre profil Facebook, sur la foi qu’il s’agit d’informations estampillées « vrai vie ».

10. Bienvenue dans l’ère Facebook ll, sésame du Net

Nous sommes entrés dans une ère Facebook ll, dans le sens où des applications comme le service de rencontre Tinder fonctionne à partir de l’écosystème du réseau. L’algorithme de Tinder explore les données disponibles sur les profils afin de mettre en contact les individus qui présentent le plus de similitudes. Les contacts sont établis seulement lorsque les deux partenaires se sont sélectionnés mutuellement à l’aveugle. Facebook fait en outre un travail de « lessiveuse du Net » selon les mots de Vincent Glad, dans le sens où il expurge tout contenu pornographique, injurieux ou raciste. Mark Zuckerberg a créé une sorte de sésame universel du web.

 

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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