Bilan

Fabiola Gianotti, la fiancée de l’univers

Passée de la découverte du boson de Higgs à la direction du CERN, la physicienne italienne a pour mission de projeter l’organisation dans sa cinquième dimension. Portrait.
  • Depuis 2009, Fabiola Gianotti, 52 ans, dirige Atlas, l’un des quatre grands détecteurs du CERN.

    Crédits: Claudia Marcelloni/cern
  • La scientifique a fait la couverture du «Time» sur les personnalités de l’année 2012.

    Crédits: Dr

Le CERN est décidément une organisation particulière. Les chefs des grands projets n’y sont pas appelés «chefs», mais «porte-parole». Cela dit quelque chose sur la nature fondamentalement collaborative du travail qui est accompli au sein de l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire. Mais cela trahit aussi le rôle central qu’y tient la communication. Et pas seulement scientifique. Maintenir l’enthousiasme des 21 gouvernements qui financent le CERN depuis plus de soixante ans pour des recherches à ce point fondamentales et difficiles à vulgariser demande un rare talent de communicateur.

Ce talent, Fabiola Gianotti, qui a été choisie à 52 ans pour succéder à Rolf Heuer et devenir la première femme à diriger le CERN et ses 11 000 collaborateurs, n’en manque pas. Malgré un naturel «timide et réservé» qu’elle confiait l’an dernier au magazine La Recherche. Porte-parole – cheffe autrement dit – d’Atlas, l’un des quatre grands détecteurs du CERN depuis 2009, c’est elle qui annonce le 12  juillet 2012, à côté du directeur du CERN et de son collègue américain Joe Incandela, la «probable» découverte du fameux boson de Higgs.

C’est elle aussi, quatre ans plus tôt, que le cinéaste américain Mark Levinson a choisi de mettre en vedette, aux côtés de cinq autres chercheurs, dans son documentaire Particle Fever sur la quête de cette fameuse particule de Dieu. Enfin, c’est elle que le magazine américain Time met en couverture, fin 2012, pour ses personnalités de l’année au côté du président Barack Obama ou du patron d’Apple Tim Cook. Moins à cause de son genre cependant que des qualités qui vont conduire le conseil d’administration du CERN à la nommer directrice deux ans plus tard. 

Communicatrice et philosophe

Bien sûr, le fait qu’elle soit une femme attire les projecteurs médiatiques sur Fabiola Gianotti lors de l’annonce de la découverte du boson de Higgs. La physique est un domaine de recherche où les femmes sont sous-représentées. Il n’y a que deux femmes Prix Nobel en physique, contre quatre en chimie, onze en médecine, treize en littérature et seize pour la paix. Selon l’American Physical Society, les femmes ne représentent que 14% des professeurs dans ce domaine en 2012.

Mais il ne faut rien exagérer. D’abord parce que des sciences réputées moins machistes ne le sont pas forcément. Il n’y a par exemple qu’un Prix Nobel d’économie féminin… Dans son livre Why so slow sur la prise de postes à responsabilités par des femmes, Virginia Valian documentait les nombreux biais à la fois masculins mais aussi féminins à l’idée d’une femme scientifique, quelle que soit la discipline. Fabiola Gianotti fait donc partie des pionnières qui font exploser le plafond de verre. Grâce à ses mérites, la science étant ce qu’il y a de plus proche d’une méritocratie.

Au premier rang de ses qualités, il y a d’abord la passion. Fille d’un géologue et d’une mère amoureuse des arts, Fabiola Gianotti est venue à la physique après avoir emprunté le chemin de la philosophie. «Je pensais que la physique, en tout cas la petite partie que j’en connaissais, me permettrait d’adresser les grandes questions d’une façon plus pratique.», confiait-elle à Time.

On est au début des années 1980 et les chercheurs du CERN découvrent alors la force électrofaible qui apportera le Nobel en 1984. Fabiola Gianotti ne se contente pas de physique théorique et entre dans le champ de l’expérimentation. Elle poursuit au CERN dès 1987 un doctorat entrepris à Milan.

E = MC2

C’est l’époque où l’organisation commence à projeter le remplacement de son accélérateur LEP par le LHC dans le tunnel de 27 km de circonférence qui court sous la frontière franco-suisse. Fabiola Gianotti s’engage dans la construction d’Atlas. Cette énorme machine de 7000  tonnes, mesurant 46  mètres de long sur 25 de haut et parcourue par 3000  kilomètres de câbles, détecte les particules dégagées lorsque les deux rayons du LHC tournant en sens inverse à presque la vitesse de la lumière se collisionnent en son cœur.

Là, E = MC2, l’énergie est égale à la masse multipliée par le carré de la vitesse de la lumière, comme l’a prédit Einstein. Et comme le confirme d’une autre manière Fabiola Gianotti, le 12  juillet 2012, avec l’annonce du boson de Higgs et la preuve de la manière dont la masse vient à l’univers.

En se plaçant dans cette perspective historique, on comprend non seulement l’émotion qu’a pu ressentir la physicienne, mais aussi les raisons qui ont mené à l’élire comme prochaine directrice du CERN. «C’est sa vision pour le futur du CERN en tant que laboratoire d’accélérateurs de pointe, en plus de sa connaissance approfondie de cette organisation et de la physique des particules, qui nous a conduits à ce choix», déclarait lors de sa nomination en novembre dernier une autre femme, Agnieszka Zalewska, présidente du Conseil du CERN.

Et de fait. Le CERN doit désormais non seulement consolider et approfondir ce qui a été accompli avec son quatrième grand accélérateur de particules, le LHC, mais préparer le cinquième: une machine de non plus 27  kilomètres de circonférence, mais de 100! Pour communiquer et convaincre sur ce genre d’ambition, l’excellence scientifique, c’est la base. Fabiola Gianotti y ajoute une passion humaniste et philosophique qui lui vaut aussi le rôle de conseillère scientifique du secrétaire général de l’ONU.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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