Bilan

Et le monde devient un écran géant

Basée en Suisse, WayRay développe des hologrammes pour la réalité augmentée. Concentré sur l’automobile aujourd’hui, son fondateur Vitaly Ponomarev dévoile sa vision pour l’avenir.

  • Au CES de Las Vegas on se bousculait pour voir la technologie de réalité augmentée de WayRay.

    Crédits: WayRay
  • WayRay vise le marché de l’automobile avec une technologie d’affichage tête haute à 180 degrés.

    Crédits: WayRay

«Aidez-moi, Obi-Wan Kenobi, vous êtes mon seul espoir.» Dans La guerre des étoiles, la princesse Leia popularisait, dès 1977, la notion d’hologramme. Mais tout comme la vitesse hyperespace ou le sabre-laser, cette technologie est demeurée élusive. C’est pourtant moins compliqué. Comme nous l’explique Daniel Smalley, expert en holographie à la Brigham Young University dans l’Utah: «La grande limitation des hologrammes est qu’il faut une surface, un écran autrement dit, pour projeter l’image et sans que cet écran apparaisse.» C’est exact, mais on peut contourner la difficulté. Début janvier, il suffisait de se rendre dans un Etat plus à l’ouest, dans le Nevada, pour découvrir que les hologrammes les plus convaincants du marché arrivent sur les pare-brise des voitures.

Une démo bluffante

Dans la halle nord du centre de convention de Las Vegas, le Consumer Electronic Show (CES), c’est désormais le salon de l’auto connectée, électrique et autonome. Entre celui de Hyundai et celui de Mercedes, le stand de la startup suisse WayRay s’y distingue. Non seulement il est particulièrement grand  pour une jeune pousse (300 m2 sur deux étages), mais il ne désemplit pas. Au troisième jour du salon, il y a toujours une file de 50 personnes en attente. Chacun espère avoir droit à la démo de WayRay ou de rencontrer son iconique patron de 30 ans: Vitaly Ponomarev. Bilan a eu droit aux deux. 

Simulant une approche de Moscou en drone-taxi ou une promenade en voiture dans la campagne écossaise, le vaste écran à 180 degrés disposé par WayRay pour sa démo permet de mesurer la maturité technologique de l’entreprise. Assis comme dans un véhicule, on voit le pare-brise s’enrichir d’informations sous forme d’hologrammes: vitesse, itinéraire GPS, mais aussi le nom d’un château aperçu au loin, puis ses horaires d’ouverture… 

C’est spectaculaire tant en termes de taille que de définition des objets virtuels. Et suffisamment peu intrusif – en tout cas sur un pare-brise aussi large – pour laisser penser que cela ne distraira pas le conducteur. C’est aussi astucieux en termes d’expérience utilisateur avec une forme de sobriété et de bon sens dans la présentation des informations. On ne s’étonne donc pas que cela ait séduit Hyundai – dont une G80 de sa marque de luxe Genesis équipée par WayRay est aussi présente sur le stand – et Porsche qui a rejoint le constructeur coréen au capital. 

Ce qui étonne, par contre, c’est Vitaly Ponomarev. Sa jeunesse et sa vitalité d’esprit font penser, qu’en français au moins, il porte bien son prénom. Habillé dans un style qu’on pourrait qualifier de «geek chic», l’entrepreneur impressionne tant par sa recherche d’empathie que par sa compréhension rapide à partir de peu d’éléments. On est en présence d’une personnalité visionnaire même si on ignore si la vision est la bonne. Du coup, forcément, on veut en savoir plus sur le bonhomme avant d’aborder son modèle d’affaires. 

De l’Azerbaïdjan à la Suisse

Fils d’un père militaire, Vitaly Ponomarev a passé son enfance dans diverses villes de Russie et du Kazakhstan jusqu’à ce que le divorce de ses parents le laisse avec sa mère à Bakou en Azerbaïdjan. Il fait face alors non seulement à la pauvreté mais aussi à la russophobie ambiante. «La Russie soutenait l’Arménie contre l’Azerbaïdjan dans le conflit du Haut-Karabakh à l’époque», explique-t-il. Cela lui a donné une sensibilité aiguë pour défendre son pays quand il devient bouc émissaire. Il caresse un projet d’intelligence artificielle au service des médias pour repérer les fake news. Vitaly Ponomarev nourrit une foi rafraîchissante dans la technologie qu’on ne trouve plus guère que dans les économies émergentes aujourd’hui. 

Il explique que lorsqu’il est arrivé à Moscou, à 15 ans, il a voulu rejoindre l’une des plus prestigieuses écoles d’ingénieurs du pays: l’école Bauman. Et qu’il a dû y renoncer. «Cette formation ne me permettait pas de travailler en parallèle pour subvenir à mes besoins.» Il a donc rejoint l’Université des finances de Moscou. Sans renoncer à ses rêves de science-fiction. 

Après avoir pratiqué le design 3D en freelance pendant ses études, sa première boîte fait dans le marketing internet. Elle l’enrichit rapidement avec des campagnes sur le marché russe de marques internationales. C’est en contemplant les bureaux de l’une d’elles, KPMG, depuis la vitre de son bureau que lui vient l’intuition de la réalité augmentée à la fin des années 2000. «A vol d’oiseau, ils étaient à 20 m, mais je devais en faire beaucoup plus pour descendre de mon immeuble et remonter dans le leur. Ne serait-ce pas plus simple d’échanger avec eux en transformant la vitre en écran?»

Cette intuition d’une réalité augmentée d’informations numériques, il va bientôt l’encapsuler dans une nouvelle entreprise: WayRay qu’il fonde en 2012, à 25 ans. Il recrute des ingénieurs et des développeurs de logiciels pour créer les briques technologiques de sa vision. Et progressivement, WayRay commence à faire parler d’elle. En 2013, elle remporte la déclinaison moscovite de Seedstars, concours de startups émergentes organisé par la Genevoise Alisée de Tonnac. 

C’est ainsi que Philippe Monnier, alors directeur du GGBa, organe de promotion économique de la région s’étendant de Genève à Berne, entend parler de WayRay. Il rencontre Vitaly Ponomarev à Barcelone. Séduit par la motivation extrême de l’entrepreneur et de son équipe, Philippe Monnier le convainc d’installer le siège de sa société à Lausanne en 2014 avant d’en devenir administrateur l’année suivante.  

Le contre-exemple des Google Glasses

A cette époque, la réalité augmentée commence à faire parler d’elle avec les Google Glasses apparues en 2013. Vitaly Ponomarev ne croit cependant pas à cette idée de «wearable». Lui pense que le pare-brise des voitures sera le premier «écran» augmenté d’informations. «Je me suis rendu compte que l’on est distrait par la consultation de son GPS et que ce n’est plus le cas si les informations sont dans le champ de vision. Puis j’ai pris conscience que les vitres d’une voiture peuvent devenir une plateforme pour divers contenus.»

Cette idée de projeter des informations pour enrichir la vision du conducteur (et des passagers) n’est pas originale. Le premier dispositif dit tête haute (head-up display) a fait son apparition en 1988 chez General Motors. «Progressivement, on a vu se mettre en place deux grands segments de marché», explique Wolfgang Bernhart, partenaire senior du cabinet Roland Berger spécialisé dans l’automobile. «D’un côté, vous avez de petits écrans indirects, transparents et bon marché développés par les spécialistes de la navigation comme Garmin. De l’autre, des miroirs géométriques plus chers et projetant directement leurs images sur le pare-brise comme ceux de Nippon Seiki.» Dans les deux cas, ils restent insatisfaisants essentiellement à cause de la taille réduite des informations.   

Pour y pallier, l’équipementier allemand Continental est parvenu, dans le cadre d’une collaboration avec DigiLens, à diffuser les informations sur une plus grande surface. Mais cela n’atteint cependant pas la qualité démontrée par WayRay. Le secret de la startup, ce sont ses films polymères minces et transparents qui créent la diffraction nécessaire pour que les hologrammes puissent être bien vus. 

Même si nous-mêmes n’avons pas pu tester cette qualité à la lumière du jour, cette brique technologique a déclenché l’activité financière autour de WayRay. En mars 2017, le géant internet chinois Alibaba commence par mener un tour de 18 millions de dollars. En septembre dernier, s’y ajoutent 80 millions apportés par Alibaba mais aussi Porsche, Hyundai Motor, China Merchants Capital, JVC Kenwood, Japan Bank for International Cooperation et quelques fonds souverains. 

Cela permet à Vitaly Ponomarev de déployer maintenant sa stratégie autour de deux axes: la construction d’une usine pilote et la mise en place d’une communauté de développeurs. Comme pour l’Appstore, afin de créer les contenus et les apps de la réalité augmentée routière. 

Commençons par l’usine. WayRay en a besoin non pas pour la production de masse mais pour démontrer sa capacité à maîtriser les processus industriels: fabrication de certains composants clés
et certification. «Pour cela, la Suisse est idéalement placée avec la proximité de nos clients dans l’automobile en Allemagne, en France et en Italie», explique Philippe Monnier.

La gâchette de la killer app

Certes, mais dans ces conditions pourquoi WayRay a-t-elle déplacé son siège helvétique de Lausanne à Zurich et évoqué depuis la construction d’une usine au sud de l’Allemagne? «Entre notre partenariat avec le créateur de concept-cars Rinspeed avec l’ETHZ et Swiss CAR (Swiss Center for Automotive Research, ndlr) à l’Université de Zurich, nous nous sommes rendu compte que nous étions de facto toujours à Zurich», répond Philippe Monnier. Il ajoute que la localisation de l’usine est encore en suspens. 

Vitaly Ponomarev ne cache pas que les autorités du Bade-Wurtemberg et de Bavière ont été très coopératives. WayRay, dont les 200 ingénieurs sont à Moscou, a besoin qu’eux transmettent leur savoir-faire aux futurs techniciens de l’usine. Et l’Allemagne se montre aussi moins restrictive que la Suisse sur la question des permis de travail. Parce que les ingénieurs viennent d’un pays «tiers», la Russie. Vitaly Ponomarev préférerait créer son usine en Suisse, entre autres «parce que contrairement à une idée reçue les coûts de la main-d’œuvre y sont moins élevés qu’en Allemagne quand on tient compte des charges.» Reste cependant la question foncière et de trouver 700 m2 à un prix raisonnable dans la région zurichoise. 

En attendant, Vitaly Ponomarev a avancé sur l’autre axe de sa stratégie: la création d’une communauté. Du 17 au 21 janvier dernier, WayRay sponsorisait un hackathon au Media Lab du MIT sur la base des outils logiciels (SDK) qu’il a ouverts aux développeurs. L’an dernier, un premier «True AR Challenge», mené en Suisse, avait distingué cinq projets comme une route de guidage en réalité augmentée pour les véhicules d’urgence, une application pour les camions évoluant dans des entrepôts confinés et une autre qui efface les panneaux publicitaires du monde réel pour aider le conducteur à se concentrer. 

Bien menée par un Vitaly Ponomarev qui a intégré tous les codes de l’économie digitale, cette approche plateforme est clairement un levier. Reste que l’entreprise doit vite atteindre son niveau de certification industrielle pour l’automobile. Car même si la vision de Vitaly Ponomarev d’une réalité augmentée qui se fond dans les vitres des voitures, des trains ou des immeubles est séduisante, l’offensive des lunettes connectées est aussi sur le point de repartir du côté d’Intel ou de Facebook. 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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